Propos d'un banquier sur
la Banque européenne [1] 
Prenant la parole dans une table ronde sur les risques économiques liés à la naissance de l'euro, Marc Viénot, inspecteur des finances et président de la Société générale de 1986 à 1998, exprime ici son «allergie» à l'indépendance de la Banque de France, prélude à celle de la Banque centrale européenne (BCE).
Je ne comprends pas pourquoi, si la fonction monétaire est indépendante, la fonction budgétaire ne le serait pas aussi. Un comité peut remplacer le directeur du Budget et serait aussi irresponsable que M. Trichet[2]. En bref, mon allergie à la Banque centrale est notablement plus forte que celle exprimée par les orateurs précédents.
On y résiste assez bien en Angleterre... Eddie George est sous contrôle politique, Alan Greenspan aussi[3]. La véritable indépendance, c'est aujourd'hui la Bundesbank ou la rue La Vrillère[4]. Demain, ce sera la Banque centrale européenne. Quelle est sa légitimité? Tietmeyer[5] et Trichet vont être les rois de l'Europe.
Mon propos est simple. Quand on veut mener une politique économique, on dispose de deux instruments : le budget et la monnaie. Pourquoi aliéner l'un des deux ? Au nom de quoi ?
Ma deuxième remarque est un sentiment. Je n'aime pas l'idée que, faute d'avoir l'ambition ou les moyens de s'imposer les réformes nécessaires, on se les fait imposer par l'extérieur en déléguant sa souveraineté. Je ne cherche pas à faire de la démagogie, mais j'ai une plus haute idée de la politique. Il me semble qu'on doit pouvoir agir sur soi-même sans utiliser la délégation de souveraineté pour, en retour, recevoir des obligations.
Du constat qui a été fait, une partie me convient, sous le bénéfice des deux remarques précédentes. Nous déléguons la politique monétaire à une entité irresponsable. Nous conservons la politique budgétaire, bridée par un traité de stabilité contraignant qui nous laisse des marges de manœuvre très courtes. Face à ces deux contraintes et lorsqu'on doit faire face à des risques, comment fait-on? La question devient celle-ci : ainsi coincé entre ces deux contraintes, comment fait-on face à des risques? Ces risques, ils existent. Les économistes excellent à les analyser : symétriques, asymétriques, venant de l'intérieur ou de l'extérieur de la zone. L'unification allemande a représenté un vrai risque pour tout le monde. On en a, du reste, subi immédiatement les conséquences. Il y aura un jour un choc pétrolier, une guerre de Corée, la peste, une pénurie de matières premières, et les situations économiques des États membres, face à ces événements extérieurs, ne sont pas les mêmes. Ils auront chacun à essayer d'y réagir de façon différente alors que la politique monétaire sera unique. De même que structurellement, il est vraisemblable que les États du Sud, longtemps éloignés du niveau de vie des États du Nord, vont se développer plus vite. Si leur productivité est insuffisante ou médiocre, on assistera à une hausse des salaires.
Comment ajusteront-ils s'ils ne peuvent plus dévaluer ? Bref, il y a une série de dissymétries dans le système qui nécessitera, pour y répliquer, des ajustements. Le change a disparu, le budget est bloqué. Il ne reste, à mon avis, pas grand chose.
On pourrait imaginer une politique de transferts financiers à l'intérieur de la zone, mais il faut alors construire un État fédéral. Or on a aujourd'hui, si j'ai bien compris, des dépenses communautaires qui sont de l'ordre de 1,2% du PIB global. Si l'on veut mettre en jeu des actions correctrices, il faut monter au moins à 5%. Cela signifie que nous créons un fédéralisme budgétaire, que l'on ne créera pas sans un fédéralisme politique.
Le deuxième ajustement possible, après les transferts, qui est à mon avis de beaucoup le plus vraisemblable, c'est ce qu'on appelle pudiquement l'ajustement par le marché du travail. Cela peut s'envisager dans un pays où le marché est unifié, où les langues sont les mêmes, où la mobilité de la main-d'œuvre existe. On peut alors imaginer que les populations se déplacent d'une zone à moindre développement vers une zone à plus grand développement. Cela ne me paraît pas correspondre à l'Europe actuelle. Ce qui ne me paraît pas correspondre à l'Europe actuelle. Ce qui me paraît donc le plus probable, c'est l'ajustement par la pression sur les salaires réels. Ce n'est pas facile à faire, mais l'effet en est immédiat : cela équivaut en fait à une dévaluation.
Ma prédiction ne portera donc pas sur «ralentissement ou pas ralentissement». Le vrai problème sera d'ordre social. C'est-à-dire que ce «marché du travail» va bien se rendre compte de ce qui lui arrive. On ne l'y a préparé d'aucune façon. La sous-information de l'opinion publique est flagrante. La mécanique d'information qui nous est délivrée en ce moment est une mécanique de propagande, non de pédagogie. Donc, je pense que c'est par le spasme, le bouleversement social, que l'euro disparaîtra. (...).
Il y a un point que nous avons complètement éludé, mais qui est fondamental. Comment sort-on de l'euro? Cela a-t-il l'air d'une plaisanterie? J'ai toujours posé la question aux informaticiens d'une banque que j'ai dirigée quelques temps. La facture de l'euro pour la banque en question s'élevait à un milliard et demi jusqu'à l'an 2000. Mais rien n'était prévu dans le sens du retour au franc, hypothèse trop iconoclaste.
Concluons ce propos à la fois condensé et décousu : je crois que les États-nations sont incompatibles avec l'euro, il faut donc soit accepter le fédéralisme et l'euro, soit refuser l'ensemble. Je doute que nous puissions à nous tous empêcher que cela se produise au moment fixé. Je demande très sérieusement que l'intitulé de la prochaine thèse d'un universitaire soit le suivant : comment sort-on d'une union monétaire au bout d'un an?
[1] Extrait des actes du colloque sur «L'Euro de tous les risques», tenu à Paris le 4 février 1998, publiés sous ce titre par la revue Liberté Politique (30 rue Madame, 75006 Paris), Editions François-Xavier de Guibert. Toutes les notes sont de notre rédaction.
[2] Président de la Banque de France et alors pressenti pour présider la B.C.E.
[3] Eddie George est le président de la Banque d'Angleterre, Alan Greenspan président de la Réserve fédérale, la Fed, qui est la banque centrale des États-Unis.
[4] La Bundesbank est la banque centrale d'Allemagne; la rue de la Vrillère désigne la Banque de France, qui y a son siège, dans l'hôtel de la Vrillère.
[5] Hans Tietmeyer était à l'époque président de la Bundesbank.





