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Jeanne d'Arc ou la renaissance française

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Jeanne d’Arc, ou la renaissance française

 

Si vous aimez la France, si vous croyez à sa mission temporelle, si vous pensez qu'elle peut sortir rajeunie des épreuves actuelles comme elle a triomphé des difficultés du début du XVe siècle qui ont failli l'emporter, alors, lisez le livre du R. P. Ayroles, "Jeanne d’Arc sur les autels et la régénération de la France".[1]

L'auteur est une grande figure de la Compagnie de Jésus. Il naquit en 1828 à Bordeaux et mourut en 1921. Anti-libéral du point de vue religieux, contre-révolutionnaire du point de vue politique, il a été, par ses travaux historiques, le véritable artisan de la canonisation de sainte Jeanne d’Arc.

Le Pape de l'époque, Léon XIII, le qualifie de "principal témoin" de cette histoire, et tous les auteurs qui ont travaillé sur la Sainte de la patrie se sont rapportés à ses ouvrages.

 

I - L’œuvre du R.P. Ayroles

 

Au XIXe siècle, à son époque, la France se voit dépossédée de son temporel chrétien et dominée par des forces étrangères à son être historique. Vous connaissez la suite : les meilleurs catholiques réagissent et veulent rendre au pays sa légitimité monarchique. Dans son domaine spirituel, le père Ayroles a pour idée d'obtenir de Rome la canonisation de Jeanne d’Arc, pour apporter à la France les secours du ciel.

Nous sommes, depuis, beaucoup plus affaiblis et beaucoup moins catholiques qu'au XIXe siècle. Mais la canonisation de Jeanne est faite et l'on peut espérer que l'Église triomphante vienne en aide à l'Église militante, car la canonisation confère aux saints une nouvelle mission.

Depuis le père Ayroles, presque cent ans se sont passés et la crise qui nous touche paraît, elle aussi, n’en plus finir. Mais ne peut-on pas penser que Jeanne d’Arc soit toute désignée pour nous réconforter dans l'Espérance, elle qui relève la France morte de la guerre de 100 ans ?

La pensée du père Ayroles sur ces questions se trouve dans son livre : "Jeanne d’Arc sur les autels et la régénération de la France". Il est impossible d’en résumer les 450 pages, mais en voici l’idée principale.

 

II – Pour que France continue !

 

À travers sainte Jeanne d’Arc, le Roi des nations honore la France entre toutes. Les marques d'amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ pour la France, notre héroïne en est la personnification. Sa sainteté ne se contente pas -comme pour beaucoup de saints - d'accomplir une vie privée dans le surnaturel chrétien. Alors qu'elle se trouve exceptionnellement touchée par la grâce - peu de saints ont bénéficié de telles faveurs - elle y entraîne la patrie tout entière. En effet, mille ans après la naissance de la France au Ve siècle, le temps de Jeanne c'est la guérison, voire la résurrection de la nation. Au XVe siècle, la France est en danger de mort. Les périls nouveaux de la modernité, la poussée de l'étranger auraient pu l'emporter, comme l'a été, à la même époque, l'empire byzantin ou, un siècle plus tard, l'Europe du Nord dans l'hérésie. Mais la Providence veillait sur la France.

C'est d'ailleurs un mystère sur lequel on peut s'interroger sans pouvoir réellement répondre : pourquoi Dieu aime-t-il tant la France, au point d'inventer un huitième sacrement pour son roi très chrétien, au point d'en faire une terre de saints, de miracles et de lieux surnaturels (pensons à l'apparition de la rue du Bac où la Sainte Vierge dit que le globe qu'elle montre à sainte Catherine Labouré représente le monde et la France en particulier.) ?

On peut dire, que cet amour divin pour notre patrie a quelque chose de très mystérieux, d’incroyable même. Et tel est le sens de la sainteté de Jeanne d’Arc : rappeler à un peuple et à ses plus hauts représentants, que le Christ est vrai Roi de France et que, par la France, Il veut régner sur le monde ; que la France est Fille aînée de l'Église et qu’elle a un rôle éducateur de grande sœur à exercer sur les autres nations : c'est la vocation religieuse de cette fille aînée. Mais ce plan a contre lui le "Prince de ce monde". C’est pourquoi la Providence dote politiquement la France de faveurs surnaturelles. Parmi tant de faveurs, Jeanne d’Arc est sûrement la plus grande. En effet Jeanne d’Arc personnifie à la fois cette vocation de la France et l'esprit de Notre-Seigneur comme très peu de saints y sont arrivés. Et pourtant la connaissons-nous ? On ne peut s'empêcher de penser qu'une telle figure héroïque aurait une toute autre place, si elle avait existé chez un autre peuple moins enclin aux complexes de la personnalité.

En six siècles, une ou deux générations à peine de catholiques se sont vraiment placées sous son patronage. Quel chef d’État parmi les successeurs de Charles VII l’a prise comme conseillère céleste ? Et aujourd'hui quels foyers, quelle proportion de citoyens lui confient les causes temporelles de la patrie ?

En cela, Jeanne d’Arc n'a pas épuisé les grâces qu'elle réserve à une France chrétienne qui les lui demandera. Proclamée patronne de la patrie seulement en 1922, sa mission est à venir en vertu de cette promesse faite par Notre-Seigneur à une autre Vierge française, sainte Marguerite-Marie Alacoque : "Ne crains rien ; je régnerai malgré mes ennemis et tous ceux qui voudront s'y opposer." Ce sont presque les paroles de Jeanne d’Arc au début de sa mission, quand elle s'en ouvre à Robert de Baudricourt, le capitaine de Vaucouleurs. Ce sont les premières paroles publiques de Jeanne : "Messire, je viens de la part de mon Seigneur, qui veut que le Dauphin devienne roi, il sera roi malgré ses ennemis, et moi, je le conduirai à son sacre."

 

III – Jeanne, une sainteté toute française

 

Mais avant de se pencher sur cette mission de politique sacrée, cherchons à savoir, avec le père Ayroles, qui était Jeanne d’Arc.

Traitons pour commencer de la personnalité de Jeanne d’Arc puis de sa mission. Enfin nous conclurons sur l'actualité de son message, ce que certains auteurs (Monseigneur Delassus, au début du 20e et le colonel Argoud à la fin du même siècle) ont appelé la deuxième mission de Jeanne d’Arc.

D'abord Jeanne d’Arc est le type vivant de la France très chrétienne, le modèle proposé par le Christ à la patrie pour qu’elle soit pleinement la fille aînée de son Église. Recherchons avec le père Ayroles les traits de son caractère, qu'on retrouve dans le meilleur de notre psychologie nationale. Jeanne d’Arc est naïve mais pleine de bon sens. Vive et alerte, mais profondément recueillie. Simple mais noble, chevaleresque (le chevalier est le soldat au service de l'Évangile). Charitable mais guerrière, le combat est dans la vocation de la France, "la France, ce soldat de Dieu" disait Shakespeare. Le tempérament des Français est combatif (l'Église s'en est dernièrement encore aperçue à travers la crise doctrinale et liturgique). Jeanne d’Arc c'est aussi l'oubli de soi et le besoin de se sacrifier. Comme son divin Seigneur, elle est agneau et lion à la fois. Elle est aussi charitable, courtoise mais spirituelle et parfois ironique, ou même saintement insolente. Son esprit l'emporte toujours, qu'il s'agisse de redonner courage au roi de France ou de s'adresser à l'arrogance du roi d'Angleterre et de sa troupe de faux théologiens. La petite paysanne pure et illettrée triomphe des pièges avec une aisance fine et joyeuse. Qu'on relise ses réponses au procès de Rouen.

Terminons ce portrait en soulignant chez Jeanne deux autres traits français : son esprit et sa paysannerie. Son esprit, par ses réponses vives et son bon sens, font d'elle un génie des humanités. Son style est beau, ses formules sont frappantes, parfois mordantes et pleines de rondeurs à la fois, comme chez tous les grands mystiques.

En saluant sa paysannerie, nous ne laisserons pas dans l'oubli son côté touchant de petite paysanne lorraine, qui grandit "au jardin de son père". À la maison, avec sa mère, elle file la quenouille. Dehors elle fait paître le troupeau. Les mérites de cette vie lui en montrent le prix : elle défendra la terre des pères, pour que la patrie reste française. Jeanne d’Arc est donc paysanne, noble paysanne certes, comme la France d'ailleurs.

 

Pour illustrer ces vertus terriennes françaises, citons Charles Péguy faisant parler Dieu à propos des Français :

 

Ô mon peuple français, ô mon peuple lorrain.

Peuple pur, peuple saint, peuple jardinier.

Peuple laboureur et cultivateur.

Peuple qui laboure le plus profondément les terres et les âmes.

Peuple qui fait le pain, peuple qui fait le vin...

Français dit Dieu, c'est vous qui avez inventé ces beaux jardins des âmes.

C'est vous qui dessinerez mes jardins du Paradis.

Il a dû y avoir quelque chose, dit Dieu, entre nos Français et cette petite Espérance.

Ils y réussirent si merveilleusement.

(Charles Péguy - La Pléiade - Gallimard p.633 à 637)

 

 

 

 

 

IV – Une sainteté vraiment chrétienne

 

Cette "petite Espérance", c'est d’abord Jeanne d’Arc. Mais Jeanne d’Arc n'est pas seulement un modèle français. C’est aussi l'une des personnifications les plus accomplies de Notre-Seigneur Jésus-Christ. C'est ce que montre le père Ayroles. Comme dans toutes les histoires, partons du début et de la géographie.

Domrémy, comme Nazareth, sont des villages sans importance particulière. Le foyer de Jacques d'Arc reflète celui de saint Joseph : foi patriarcale, pauvreté, travail, pureté, affection mutuelle.

Jeanne y vit le jour lors de la fête de l'Épiphanie 1412, temps liturgique de la Nativité du Seigneur. Elle est placée divinement sous la protection des rois mages. Un témoin raconte : "tous les habitants de Domrémy se sentent inondés de joie, ils sortent de leur maison et se demandent les uns aux autres ce qui est arrivé de nouveau"[2]. Là, elle grandit, aimée de tous jusqu'à la vénération, dira le curé de la paroisse. De Jeanne à Domrémy, l'histoire a retenu surtout la bergère, bergère comme beaucoup de saintes françaises de Geneviève à Bernadette. Sur cette figure de bergère, il est possible d’émettre ici une hypothèse.

Si on se reporte à l'Évangile, devant les nombreuses images pastorales employées par le Maître, on peut penser que Notre-Seigneur a lui-même exercé ce métier de berger, avant de conduire l'humanité à Dieu. Quoi qu'il en soit des mystères de la vie cachée du Sauveur, ce qui est sûr c'est qu’à Bethléem, pour la plus grande théophanie de l'histoire, il y a des anges, des bergers et des moutons. Pareil à Domrémy, pendant les années d'enfance, où la bergère est préparée par saint Michel, chef des milices célestes et protecteur de la France. Il lui racontait la pitié qui était au royaume de France et la préparait à y porter remède.

Puis elle quitte son foyer et les siens. Là aussi, les rapprochements avec le Christ sont frappants, c’est ce que montre le père Ayroles. Comme celle de Notre-Seigneur, sa vie publique lui attire les foules où elle remarque les plus humbles et les plus pauvres. "C'est pour eux que je suis née", disait-elle. D'une grâce incomparable, elle suscitera chez quelques grands seigneurs des haines farouches. Enfin elle sera trahie, jugée par une sorte de Sanhédrin, puis livrée aux Anglais.

À grands traits, quelques parallèles entre leurs vies publiques apparaissent. D'abord le rôle toujours positif des femmes : aucune dans l'Évangile ne s'élève contre le Christ et beaucoup l'admirent, le servent ou le plaignent. Dans son histoire, on peut dire la même chose de Jeanne. Certaines donneront même leur vie pour elle, comme cette bretonne arrêtée à Corbeil par l'Université de Paris et qui fut brûlée le 3 septembre 1430 pour ne pas s'être rétractée sur cette affirmation : "Jeanne est bonne, ce qu'elle fait est bien fait selon Dieu".

Le père Ayroles poursuit les parallèles : Cauchon c'est Caïphe, l'université anglaise et antipapale de Paris c'est le Sanhedrin, Bedford, le régent de France pour Henri d'Angleterre, c'est Pilate. Enfin Jean, comte de Luxembourg, premier vassal du duc de Bourgogne, livre Jeanne d’Arc aux Anglais à la manière d'Hérode.

De tous ces personnages, le pire est l'évêque Cauchon. Il doit son siège de Beauvais à ses intrigues politiques pro-anglaises. Sa haine contre Jeanne a un motif personnel : à l'approche de la libératrice française, Beauvais s'était déclarée pour Charles VII et la ville avait chassé son prélat anglo-bourguignon. Pendant cinq mois d'errance (du 1er mai à la fin septembre 1430), Cauchon négocie la Pucelle et réclame à la juger. Comme Caïphe et son Sanhedrin face à Jésus, ce prélat et ses docteurs de l'Université de Paris ne supportent pas la pureté divine.

Et le procès de Rouen entretient des similitudes frappantes avec celui de Jérusalem. Les accusés sont tout de suite traités comme les pires criminels et sont l’objet d'une haine farouche de la part des autorités, plus partie que juge. Attardons nous quelques instants au caractère propre des derniers temps de Jeanne d’Arc : les cinq mois passés par la Pucelle en prison la montrent cruellement attachée par le cou à une chaîne qui entoure le corps et se termine à une poutre qui barre la pièce. Les pieds sont liés et, privée de tout, on ne la décroche que pour deux cruels interrogatoires épuisants et perfides dont elle triomphe toujours surnaturellement. Personne pour l'assister, encore moins la défendre, et les deux fils de saint Dominique qui s'y sont risqués ont été menacés de mort. (ibid p. 134) : Martin Ladvenu et Isembert de la Pierre.

Pour le père Ayroles, ce procès en fait n'en est pas un : c'est une assemblée de malfaiteurs, un brigandage, un simulacre de jugement, accomplis sur ordre du roi d'Angleterre, seule autorité souveraine dont se sert Cauchon pour se légitimer. Sous cet angle et malgré l'étiquette ecclésiastique, ce procès n'engage pas l'Église. D'ailleurs Jeanne a déjà été jugée à Poitiers par de nombreux évêques romains et français. Tous ont reconnu sa mission. C'est pourquoi, mettre l'Église, comme le fait Cauchon dans le procès, c’est commettre un sacrilège.

À la délicate question de savoir comment on doit considérer dans l'Église l’autorité indigne, le père Ayroles répond : "Cauchon appartient à l'Église, comme le loup revêtu de la peau du berger appartient au bercail qu’il dévaste. Le Maître n’a-t-il pas dit : celui qui entre dans la bergerie autrement que par la porte est un voleur et un brigand. Cette porte c'est la foi, la gloire de Dieu et le salut des âmes." À lire les comptes rendus des séances du procès de Jeanne d’Arc, on est frappé par les ressemblances qu'on y trouve avec celui de Notre-Seigneur, dans les accusations, dans les vices de forme, dans la mort des suppliciés pleins de miséricorde et de pardon pour leurs adversaires. Au Calvaire, le soldat qui avait ouvert le cœur du Sauveur avait proclamé Sa divinité. À Rouen, après la consumation du bûcher, comme de la braise sous la cendre, on retrouve le cœur de Jeanne intact, et le bourreau court au monastère voisin des dominicains, pour se faire pardonner d'avoir exécuté une telle sentence. Par la suite, on persécute les voix qui s'élèvent contre la condamnation et le conseil de la cour franco-anglaise envoie, dans toute la catholicité, une fausse histoire de la Pucelle.

Laissons au père Ayroles le soin de conclure sur cette comparaison de notre héroïne avec le Sauveur : "Le peuple juif porta la peine du déicide ; le peuple anglais la peine d'avoir brûlé l'une des plus belles personnifications de Jésus-Christ. Les cendres de l'envoyée du ciel portées par les vents et les flots vers les côtes britanniques y semèrent la malédiction" (Perte des provinces de France, occupées pour certaines depuis trois siècles, sur l'île la guerre des Deux-Roses fit du XVe siècle un carnage), "l'Angleterre est encore dans le schisme et l'hérésie, comme la nation juive dans l'infidélité." (op. cit., p. 149 - 150). Mais revenons à la France, et plus précisément à la mission de Jeanne d’Arc sur la France. Pour traiter de cette mission, voyons ce que Jeanne a fait en France pour le Christ ou, si vous préférez, ce qu'elle fit, et ce qu'elle peut encore faire, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, pour la France.

 

V – Une mission providentielle

 

À grands traits, suivons la mission temporelle de Jeanne d’Arc. Commençons en laissant parler notre héroïne.

"J’étais dans ma treizième année quand j’eus une Voix venant de Dieu pour me gouverner. La première fois j'eus grande peur, et la Voix vint à moi sur l'heure de midi, en été, dans le jardin de mon père... C'était la Voix d'un ange, saint Michel... accompagné des anges du ciel... Saint Michel dit que sainte Catherine et sainte Marguerite viendraient aussi et que j’agisse sur leur conseil. La Voix (de saint Michel) me disait qu'il fallait que j'aille en France, ... que je ferai lever le siège d'Orléans... et sacrer le roi à Reims".

Mais le surnaturel allait même plus loin puisque, pendant que Jeanne fut divinement préparée par saint Michel, patron de la France (on ne peut s'empêcher de penser aux pastoureaux de Fatima préparés par "l'Ange du Portugal"), son père, Jacques d'Arc, durant deux ans, eut des songes dans lesquels sa "Jeannette" partait avec les gens d'armes.

C’est pourquoi ses parents la tenaient de près, de crainte qu'elle leur échappe. Et elle d'en conclure à son procès : "Moi je leur obéissais en toutes choses". Ailleurs, elle écrit aussi : "En toutes choses, je leur ai bien obéi, excepté en mon premier départ... Mais depuis je leur ai écrit et ils m’ont pardonnée. Puisque Dieu le commandait, il fallait le faire". Le père Ayroles nous fait remarquer, dans ces quelques épisodes de la vie familiale, tous les parallèles avec la Sainte Famille à Nazareth, les songes de saint Joseph, les craintes des époux, la soumission du Fils et son recouvrement au Temple.

Mais cette vie privée touche vite à son terme puisqu’à 17 ans sa vie publique commence, le 12 février 1429, devant le capitaine royal Robert de Baudricourt, dans la forteresse voisine de Vaucouleurs. Comme d'autres l'auraient été, le chef militaire est incrédule. Jeanne d’Arc emporte sa résistance et part avec six hommes d'armes, qu'elle réconforte ainsi : "N'ayez peur, mes frères du Paradis et mon Seigneur Dieu m'ont dit déjà, depuis quatre ou cinq ans, qu’il me fallait guerroyer pour reconquérir le royaume de France. J’agis par commandement. Vous verrez à Chinon comme le Dauphin nous fera bon visage."

Et l'aventure commence, pourrait-on dire. Ce long voyage (150 lieues dit Jeanne, soit 600 de nos kilomètres), à travers une France occupée et livrée à toutes sortes de dangers, se passa au mieux, comme notre prophétesse l'avait prévu. Et le 9 ou le 10 mars 1429, elle rencontre Charles VII :

"Gentil Dauphin, j'ai pour nom Jeanne la Pucelle, et vous mande[3] le Roi des cieux que vous serez sacré et couronné dans la ville de Reims et serez lieutenant du roi des cieux qui est roi de France". Elle lui dit aussi "Très illustre seigneur, je suis venue et je suis envoyée de par Dieu pour donner secours au royaume et à vous. Et vous mande[4] le Roi des cieux par moi que vous serez son lieutenant à Lui, qui est roi de France."

Et Jeanne d'insister :

"Gentil Dauphin, pourquoi ne me croyez-vous pas ? Je vous dis que Dieu a pitié de vous, de votre royaume et de votre peuple, car saint Louis et saint Charlemagne sont à genoux devant lui, faisant prière pour vous."

Jeanne a parlé.

Charles VII prudent et indécis, se laisse convaincre de sa mission divine, mais après examen et enquête. Les messieurs (clercs, universitaires et conseillers) mènent "les interrogatoires de Poitiers" (dont on a malheureusement perdu les procès-verbaux). Les dames de la cour procèdent à l'examen physiologique de la Pucelle, qualité sur laquelle elle se présente et qui est le signe de la consécration à Dieu. Tous concluent à sa grande valeur et voient en elle la dernière chance de la royauté française. Mais Jeanne s’impatiente d’agir. Elle fait plus que soupirer, elle avertit quand elle dit "Il est temps, il est urgent de besogner, le moment d'agir est venu".

On réclame de Jeanne un signe. Elle veut bien, mais veut surtout que le signe soit utile à sa mission. Elle demande à être conduite à Orléans pour en lever le siège et sur le conseil de la commission, Charles VII forme la maison militaire de Jeanne. Son premier acte militaire montre une guerrière toute pacifique. Elle commence par écrire une très belle lettre aux autorités anglaises pour les prévenir de la volonté divine de voir les Anglais chez eux et de rendre la France à Charles. Arrivée le 29 avril à Orléans, assiégée depuis plus de six mois, elle renouvelle sa sommation aux Anglais pour éviter les combats, car Jeanne voudrait une guerre sans morts. Mais elle s’entend répondre : "Vachère, ribaude, tu seras passée par les armes".

Armée de la prière, des sacrements et de son célèbre étendard, elle fait lever une porte de la ville et, en quelques jours de prodiges militaires, le miracle s'accomplit : Orléans est délivrée le dimanche 8 mai 1429.

Sur cette victoire, Jeanne dit à Charles VII : "Gentil Dauphin, mettez-moi en besogne car je ne durerai guère, une année, pas beaucoup plus."

 

VI – Reims d’abord, les batailles ensuite

 

C'est alors que les villes tombent et les chefs anglais sont faits prisonniers. Mais Jeanne veut d'abord doter la France d'un roi, à Reims. C'est l'application du "Dieu premier servi" et le plan de sa mission. C’est aussi une anticipation du « politique d’abord », de Maurras, car à la France, il faut un roi ! Ce retour à la monarchie très chrétienne semblait impossible : la ville, très bien défendue, venait de renouveler son serment à l'Angleterre. Jeanne vient à bout des réticences de Charles et, le 16 juillet au matin, on lui apporte les clés de Reims où il rentre le soir.

Et le sacrement du miracle français n’attend pas. Le lendemain, dimanche 17, Charles VII est sacré, renouvelant l’alliance contractée entre le Christ et la France. La rapidité pour ne pas dire la précipitation - n’enlève rien à la majesté de la cérémonie et la surprise de l’événement met l’enthousiasme des assistants à son comble. Quand le roi fut sacré et couronné, l’éclat des trompettes ne parvenait pas à couvrir la clameur générale du célèbre cri "Noël, Noël… vive le Christ qui aime la France" car depuis le baptême de Clovis, Noël, c’est la double naissance du Christ et de la France.

Sur ce sacre, retenons comme image souvenir, ce tableau célèbre du peintre montalbanais Ingres : Jeanne tenant son étendard, debout aux côtés du roi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


À la fin, agenouillée devant le lieutenant du Christ, elle lui baise les pieds à chaudes larmes. Elle s’adresse à lui, mais ne l’appelle plus Dauphin. Elle lui dit : "Gentil roi, à cette heure est exécuté le plaisir de Dieu qui voulait que vous veniez à Reims recevoir votre sacre, en montrant que vous êtes vrai roi et celui auquel le royaume doit appartenir".

La cérémonie achevée, il faut quitter Reims. Sur la route du retour, Jeanne exprime son désir de retrouver les siens à Domrémy pour y mener leur vie, ou être enfouie dans cette loyale terre française. Mais aucun des vœux de cette nostalgie légitime ne se réalisera.

Il y a d’autres victoires moins célèbres que celle de Reims, mais tout aussi éclatantes. Les prodiges accomplis montrent une foi qui soulève les montagnes, une mission que rien n’arrête. Jeanne d’Arc s’y impose comme un stratège militaire de génie, à étonner les siens et à confondre ses adversaires. Tous les chroniqueurs et les historiens sont étonnés par cela.

Au XXe siècle, on s’est battu et on a étudié l’art de la guerre comme à aucune autre époque de notre histoire. Des généraux et des officiers supérieurs ont écrit sur elle. Tous restent subjugués devant les récits historiques des batailles. Les militaires français ou étrangers qui ont étudié son histoire sont unanimes à reconnaître les talents de Jeanne dans l’art de combattre, son goût pour la tactique, son habileté à utiliser l’artillerie. Habile dans la préparation, rien ne résiste à son audace dans l’exécution. Elle sait que les Français sont excellents dans l’offensive, que la "furia" des Français met leurs adversaires en fuite. Si l’on survole son épopée, on peut dire que les 5 jours occupés à délivrer Orléans, les 8 jours employés pour dégager la vallée de la Loire, les 15 jours en Champagne avec le siège de Troyes, sont des modèles du genre. La glorieuse campagne de 1429, avec ses deux mois pour relever la France abattue, n’a pas son équivalent dans notre histoire. La France a eu des millions de héros, d’habiles généraux et de glorieux maréchaux : elle n’a eu qu’une Jeanne d’Arc !

 

VII – Du sacre au sacrifice

 

 On vient de le voir, (trop rapidement malheureusement), les victoires militaires et surtout le sacre de Charles VII frappent à mort la domination anglaise en France, même si les effets des campagnes de Jeanne ne se réaliseront qu’après sa mort. On pourrait même s’étonner, à vue humaine, que le succès de Reims ne soit pas suivi des victoires dont il était prometteur.

Mais ce serait oublier que le sacre du roi ne prend tout son sens que dans la réalité chrétienne sacrificielle, et ce sacrifice ce sera celui de Jeanne. Comme son Seigneur, le grand combat l’attend : celui du don total de soi, tant il est vrai qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. Si Charles VII est sacré, Jeanne va être sacrifiée pour placer la croix dans la royauté française et en faire vraiment la monarchie très chrétienne. "Je durerai un an, guère plus" avait déclaré Jeanne en arrivant à Chinon, ajoutant qu’il fallait penser, "pendant cette année à bien œuvrer".

Malgré cet avertissement, une fois sacré, Charles VII semble n’avoir plus qu’un souci : empêcher Jeanne d’agir.

Elle voudrait prendre maintenant Paris, profiter tant de l’enthousiasme général que de la surprise des Anglo-bourguignons.

Mais le roi, de tempérament indécis quand il n’est pas versatile, se montre surtout craintif et las de voir les guerres ravager la France. Sa cour est divisée entre deux camps. Les guerriers : Jeanne bien sûr, qu’on sépare du Duc d’Alençon dont l’ardeur combative s’accorde bien avec la sienne. Et le conseil, qui l’emporte auprès du roi. Il est composé de diplomates et de politiques, dont certains envieux de Jeanne comme l’archevêque de Reims, Regnault de Chartres. Ainsi, un mois après le sacre, le 16 août 1429, leur délégation ira même, dans le secret et à l’insu de Jeanne, négocier une trêve avec le Duc de Bourgogne et le parti anglais. Charles VII reconnaîtra publiquement son erreur, mais trop tard bien sûr, même si Jeanne n’avait pas attendu que le roi s’avouât berné pour reprendre la lutte. Partout dans les grandes villes, des partisans de la monarchie française l’attendaient. Cependant, la réponse du roi de France ne venait pas. Pendant ce temps les Anglais s’organisaient.

Jeanne n’a pour elle qu’une petite escorte de quelques centaines d’hommes, routiers qui se louaient au hasard des campagnes. Elle est entourée de son intendant Jean d’Aulon et de son frère Pierre. À Pâques 1430, elle arrive à Melun. Au fossé de la ville, les voies habituelles des saintes Catherine et Marguerite l’avertissent qu’elle serait faite prisonnière avant la saint Jean, et lui demandent de tout accepter, en lui promettant l’aide de Dieu. Jeanne ne prend plus d’initiative, se range en tout à l’avis des capitaines, sans faire état de cette révélation.

Alors qu’en mai le parti bourguignon progresse au nord, avec sa petite troupe, elle rejoint Compiègne pour aider les habitants qui veulent tous mourir pour le roi de France. Le lendemain de son arrivée surprise à Compiègne, le 23 mai, elle est en tête d’une offensive française, mais ses troupes prennent peur, ne croient pas à sa promesse de victoire, retrouvent la ville et quand elle veut y retourner avec sa dernière escorte, c’est trop tard, les bourguignons arrivent les premiers au pont-levis. On doit fermer les portes, Jeanne est dehors avec quelques hommes.

Sa capture remplit de joie le camp adverse. Elle est gardée jusqu’au 21 novembre 1430 par le comte de Luxembourg qui la vendra aux Anglais, contre l’avis de sa femme et de sa tante, lesquelles ont témoigné quelques bontés pour Jeanne.

Dès lors, le procès d’hérésie, attendu par Pierre Cauchon et quelques clercs peut se tenir. L’Université de Paris la réclame, mais la place n’est pas assez sûre. Le camp anglais préfère Rouen, où il règne en maître. Elle y arrive le 23 décembre 1430, après un mois de voyage.

"Je sais bien, a-t-elle dit au temps de sa victorieuse liberté, que les anglais me feront mourir, croyant après ma mort gagner le royaume de France, mais quand ils seraient 100 000 de plus qu’ils ne sont à présent, ils n’auront pas le royaume. Écoutez bien : avant sept ans, ils laisseront un plus grand gage que devant Orléans (la ville de Paris, où Charles VII entra triomphalement, sept ans après le sacre) et finiront par perdre toute la France. Je dis cela afin que, quand ce sera advenu, on ait mémoire que je l’ai dit". Petit à petit, la France reprit possession d’elle-même, purgeant la malédiction que Philippe le Bel, en sa politique anti-papale et anti-romaine, lui avait value.

La comparaison faite entre le procès de Notre-Seigneur et celui de Jeanne se vérifie à son dénouement. Là encore, la ressemblance du disciple avec le maître est frappante. À l’annonce du supplice, la veille de sa mort, Jeanne gémit d’angoisse et sera réconfortée par les saints, comme Jésus au Jardin des Oliviers par l’ange.

Le 31 mai 1431 au matin, on la coiffe d’une inscription infamante comme pour le Christ en croix.

La bergère se fait agneau et entre, toute en dignité, dans l’épreuve. Enfin, elle prend la parole pour pardonner à tous, pour confier son âme à l’assistance, qui ne retient plus ses larmes, pour demander qu’on lui présente la croix pendant qu’elle se recommande à la Sainte Vierge et aux saints. Et quand les flammes s’élèvent, par six ou sept fois on l’entend crier : "Jésus !". Après le crime, le secrétaire du roi d’Angleterre s’écrie : "Nous sommes perdus, nous avons brûlé une sainte."

 

VIII – La deuxième mission[5], fruit de la prière et de l’espérance

 

Cette ressemblance du disciple avec le Maître, cette glorification terrible que Dieu réserve aux élus de grande mission, nous laissent croire que Jeanne n’a pas fini la sienne. Pour signe, la suite du récit : le soir du 31 mai, toujours sur la place du Vieux-Marché de Rouen, un fait rapporté par les témoins officiels : un tas de cendres contient une précieuse relique. C’est le cœur de la sainte que le feu n’a pas consumé. Avec une ardeur digne des sacrilèges sans-culottes, les soldats anglais encore endurcis rajoutent flammes, huile, soufre. Rien n’y fait. Le cœur est finalement jeté avec les cendres à la Seine. Pauvre Jeanne qui voulait reposer dans la terre de France et qui préférait être décapitée sept fois plutôt que d’être brûlée !

Mais ce miracle de la fin, qui est le premier des miracles posthumes, est le signe de la fidélité de l’Amour divin pour la France et des faveurs que lui réserve le Sacré-Cœur de Jésus, tabernacle de la patrie. Il est aussi le signe de notre espérance. Car le cœur de Jeanne, symbole de l’affection, reste intact pour la France, son grand amour, après sa mort.

Le cœur est aussi l’organe de la vie. La conservation de celui de sainte Jeanne d’Arc signifie que ce cœur bat toujours pour la France. Aujourd’hui, ce qui reste d’esprit chrétien en France ressemble à cette relique. Sous les cendres de notre passé et des sacrifices de tant de Français, comme une braise enfouie, ce christianisme authentique est sous le boisseau. Mais demain, il faut s’y attendre, s’y préparer, il ravivera une patrie qui pour l’instant le cache et le porte à la fois. Car la France entretient des liens privilégiés avec la foi chrétienne plus que toute autre nation. Sa constitution politique est sortie de la religion, et faire de la France un État laïc c’est la défaire en tant que patrie. Dans ses "Considérations sur la France", Joseph de Maistre écrit ceci : "Il y a dans le gouvernement national et dans les idées du peuple français, je ne sais quel élément théocratique et religieux qui se retrouve toujours, le français a besoin de la religion plus que tout autre homme. S’il en manque, il n’est pas seulement affaibli, il est mutilé".

Si le cœur de Jeanne à une valeur symbolique pour la situation française actuelle, son temps entretient des similitudes avec le nôtre : les dangers qui menacent la Chrétienté au XVe siècle préfigurent nos plus grands maux actuels. J’en prendrai deux à témoin.

Au XVe siècle, l’Islam campe aux portes de l’Europe et ne va pas tarder à s’emparer de Constantinople. Dans sa lettre au Duc de Bourgogne, Jeanne l’appelle à la paix française et lui désigne le Sarrazin comme véritable adversaire.

Et au XVe siècle toujours, la première figure hérétique qui annonce la déchirure de la chrétienté du XVIe, puis l’apostasie moderne, se dresse insolente en Bohème : c’est Jean Huss. Jeanne lui écrit pour le menacer de son épée et lui exprimer son regret d’être retenue en France par les Anglais. Elle lui reproche de s’en prendre à la religion traditionnelle et à l’autorité de l’Église catholique.

Comme le XVe siècle finissait le Moyen Âge et ouvrait l’époque moderne, notre troisième millénaire est déjà entré dans ce que les spécialistes appellent la post-modernité.

Et comme au XVe siècle, notre époque ne semble pas avoir d’autre secours que l’aide de Dieu. Car si la Providence intervient pour l’Église, la France et le monde, ce sera, comme nous l’a montré Jeanne d’Arc, avec des instruments humains apparemment dérisoires. Ainsi Dieu agit dans l’histoire. Des peuples sans importance : les juifs de l’Antiquité, la France de l’ère chrétienne. Les forces du Mal, quant à elles, s’appuient toujours sur des puissances naturelles sans lesquelles elles restent impuissantes : Babylone et le monde arabe depuis le temps de la Bible, l’empire Soviétique hier, l’Amérique ou, la Chine aujourd’hui.

Pour trouver, dans l’histoire de Jeanne d’Arc, un motif d’espérance en faveur de la situation actuelle de la France, rappelons le fait suivant. En commençant sa mission, Jeanne avait adressé une lettre aux Anglais où elle les appelait à la raison pour éviter les combats. Elle les invitait même "à venir en sa compagnie, disait-elle, là où les Français feront le plus beau fait d’armes qui jamais fut fait pour la Chrétienté."

Elle avait annoncé que si sa mort devait se produire avant que sa mission divine ne fut remplie "tout ce pourquoi elle était venue s’accomplirait."

Jeanne avait donc le sentiment que Dieu placerait dans la fécondité de son sacrifice une grande mission qui revient à la France. "Jeanne, dit le père Ayroles, n’a pas accompli toute sa mission durant sa vie terrestre. On cherche inutilement la réalisation de la prédiction formulée dans la dernière phrase de sa lettre aux anglais."

Car dans notre histoire, les "beaux faits d’armes faits pour la Chrétienté", sont tous antérieurs à sainte Jeanne d’Arc. Depuis le XVe siècle, rien ne s’est accompli en faveur de la Chrétienté d’aussi beau que les victoires de Vouillé, où Clovis brise l’arianisme, de Poitiers où Charles Martel écrase les hordes musulmanes, victoires de Pépin et Charlemagne en faveur du Pape et de la Chrétienté délivrée des Maures et des Saxons. Depuis Jeanne, les Croisades de saint Bernard, de Godefroy et de saint Louis n’ont pas leur équivalent dans notre histoire. Rien qui ressemble à Bouvines ou à Muret.

Donc, la première raison que nous avons pour espérer une renaissance catholique et française, c’est que la prophétie de Jeanne - et Dieu sait si le don de prophétie fut donné à la Pucelle - ne s’est pas encore réalisée. C’est le sentiment de Mgr Delassus, dans son livre précité.

Deuxième raison, c’est que notre époque, celle des quatre ou cinq générations qui sont encore historiquement liées, a voué à Jeanne un culte sans précédent. Dans notre siècle, celui qui commence en 1914 et qui n’a pas tout à fait fini son temps historique, les statues de la vierge guerrière ont été placées dans toutes les églises de France, comme dans tous les foyers catholiques. La Providence se réserve sûrement là une abondance de grâces futures.

Dans les épreuves contemporaines, sainte Jeanne d’Arc nous invite à l’espérance et ceci entre autres, pour trois raisons :

-   Jeanne d’Arc vient après la guerre de 100 ans, certaines de nos régions ont même eu trois siècles d’occupation anglaise ! Cela doit nous encourager à la patience dans cette crise générale, sociale et religieuse qui semble partie pour ne pas finir. Peut-être n’est-on pas tombé assez bas : le naufrage s’est produit, le naufragé coule, mais son talon n’est pas encore arrivé au fond, point d’appui d’où il pourra remonter.

-   Deuxième raison : Jeanne d’Arc a été canonisée il y a seulement 80 ans et l’on peut attendre de toute canonisation une nouvelle mission donnée au saint.

-   Autre raison d’espérer dans la fécondité temporelle du martyre de Jeanne : au XXe siècle, la France est sacrifiée comme jamais dans son histoire : pertes humaines de la grande guerre, pertes coloniales ensuite, pertes de sa civilisation, de sa culture, de sa souveraineté, de sa population. Les Français, comme la patrie, se sont sacrifiés ou l’ont été. À vue humaine, ces sacrifices sont des pertes dont on ne se remet pas. Mais le christianisme repose tout entier sur le dogme de l’expiation, la résurrection passant par la croix. Les épisodes douloureux et mortifères de l’histoire de France au XXe siècle sont trop importants, ont été souvent consentis avec une réelle intention chrétienne, pour ne pas avoir une portée providentielle et salvatrice.

Il y a là un motif réel d’espérance et, chrétiennement parlant, on peut attendre une intervention providentielle en faveur de la France, par les mérites de sainte Jeanne d’Arc. Car notre situation temporelle ressemble trop à son XVe siècle. Et quand il n’y a pas d’autre espoir que la confiance en Dieu, Dieu agit quand on ne l’attend pas et comme on ne s’y attend pas. L’espérance n’est-elle pas le désespoir surmonté, selon le mot de Bernanos ? Hier, d’une fillette illettrée, Il fait un général d’armée pour sacrer un roi timoré et mettre en fuite ses adversaires. S’il ne nous appartient pas de connaître ce temps de redressement catholique et français, nous pourrons en hâter l’avènement.

Comment s’y prendre à l’exemple de sainte Jeanne d’Arc ? Dégageons maintenant quelques leçons de cette histoire.

 

IX – Morale de cette sainte histoire, catholique et française

 

D’abord sainte Jeanne d’Arc nous invite à renouer avec le surnaturel chrétien. Car sa mission historique est de faire sacrer le dauphin, qu’elle n’appelle le roi ou sire qu’après le sacre d’ailleurs. Après la victoire d’Orléans, signe public de son investiture divine, elle entraîne Charles VII à Reims avant tout autre combat. Car à l’époque déjà, le sacre commençait à perdre de son importance. Au XVe siècle en France, la monarchie s’éloignait de cette alliance fondamentale du trône et de l’autel, ceci sous l’influence de l’Université de Paris, d’esprit déjà laïque, anti-romain et naturaliste. Et tout cela bien sûr affaiblissait la France, la réduisant à la domination étrangère.

La mission de Jeanne d’Arc, c’est surtout de restaurer la royauté sacrale et de rappeler les desseins divins sur la France. Son message rappelle donc l’importance du surnaturel chrétien car, atteints par le doute et la crainte, les catholiques n’utilisent pas assez les armes surnaturelles qui leur sont données. Jeanne nous invite à compter sur les armes surnaturelles, dont l’efficacité augmente quand les moyens humains sont mis en difficulté, ce qui ne dispense en rien de les engager.

Ce sens du surnaturel, que nous donne l’exemple de sainte Jeanne d’Arc, porte sur un point essentiel de notre Credo, actuellement bien souvent délaissé. C’est la communion des saints. Notre héroïne s’adressait ainsi à ses prétendus juges "Je suis venue de par Dieu, de par la Vierge Marie, tous les benoîts saints et saintes du Paradis et (de par) l’Église victorieuse de là-haut et de leur commandement".

Les vierges martyres Catherine et Marguerite ont été ses éducatrices et ses conseillères pendant sept ans, de Domrémy à Rouen. Saint Michel l’a toujours assistée et parfois aux combats avec des milliers d’anges. Or ce prince céleste, qui a repoussé pour toujours Satan, est protecteur spécial de la France. On peut penser qu’il lui appartient de la délivrer tout spécialement de la Franc-Maçonnerie, contre-Église de Satan, religion officieuse de la République anti-chrétienne, produite par ces philosophes qu’on appelle les "Lumières", oubliant que ce mot signifie aussi Lucifer.

Recourons donc à l’Église triomphante, comme Jeanne qui vit au milieu des anges et des saints. Elle voit Charlemagne et saint Louis intercéder devant le trône de Dieu pour la France, et sur terre, de nombreux saints viennent partager son humanité.

Le deuxième enseignement de la mission de sainte Jeanne d’Arc, c’est la nécessité d’agir humainement, de ne pas craindre de guerroyer en comptant sur l’aide de Dieu, sans se dispenser d’agir pour elle. Car il n’y a chez Jeanne aucun angélisme, aucun spiritualisme déphasé de la réalité. Dieu dirige le monde en laissant agir notre liberté. Ce point de réalisme est contenu dans une célèbre réponse de Jeanne à son procès. On lui présente à peu près ce sophisme : si Dieu veut rendre la France au roi Charles, pourquoi faudrait-il alors utiliser l’épée ? Sa réponse est restée célèbre : "Les hommes d’armes batailleront et Dieu donnera la victoire !" En effet, serait-il convenable de demander une victoire que nous ne méritons pas ?

Agir c’est d’abord, et avant tout, pour chacun d’entre-nous, l’accomplissement du devoir d’état, bien faire ce en quoi la Providence nous a établi, à notre place, dans nos communautés naturelles. C’est l’application au travail, l’affection bienveillante et les obligations morales envers les proches.

La France réelle, dans l’histoire, ce sont d’abord des familles, des métiers, des écoles, des amitiés, des dévouements religieux ou politiques. C’est encore un art de vivre, des vertus simples, une culture et tout un esprit. S’y employer, c’est œuvrer pour la France.

La dernière leçon de l’enseignement de Jeanne porte sur le but commun de la prière et de l’action. C’est la proclamation de la royauté sociale de Notre-Seigneur Jésus-Christ et notre engagement derrière la bannière du Christ-Roi. Combien d’élans ou de mouvements chrétiens dans l’ordre politique ou social ont manqué leur but, dans notre histoire récente, pour ne pas avoir opposé aux principes de la Révolution, les principes mêmes du christianisme ? On s’est laissé intimider, on s’est cru plus efficace en taisant le nom même de Jésus-Christ, oubliant la phrase de l’Évangile "Sans Moi, vous ne pouvez rien faire". Jeanne d’Arc était victorieuse par son étendard au Christ-Roi. Elle nous invite à s’engager derrière Lui.

Et en matière de royauté, on peut dire que Jeanne peut parler. Non seulement elle a fait sacrer le seul roi qui n’avait aucune chance de l’être, mais elle a été elle-même, pendant quelques instants, Reine de France. C’est sur ce sommet temporel de son histoire que nous quitterons notre héroïne. La scène se passe entre Charles VII et Jeanne, après la victoire d’Orléans et avant le sacre de Reims. Elle a pour témoin le Duc d’Alençon, qui témoignera de l’authenticité du fait, au procès de réhabilitation. Il y a, à la bibliothèque vaticane un document du XVe siècle, le "Breviarium historiale" qui relate joliment l’événement.

C’est Jeanne qui parle : "Gentil roi, il me plairait avant de descendre dans le cercueil, d’avoir votre palais et votre royaume. Oh ! Jeanne, répond Charles VII, mon palais et mon royaume sont à toi. Notaire, écrivez, dit la Pucelle inspirée : le 21 juin à quatre heures du soir, l’an de Jésus-Christ 1429, le roi Charles VII donne son royaume à Jeanne. Écrivez encore : Jeanne donne, à son tour, la France à Jésus-Christ Notre-Seigneur, dit-elle d’une voix forte, à présent c’est Jésus-Christ qui parle : "Moi, Seigneur Éternel, Je donne la France au roi Charles."

Cette déclaration a une portée juridique et politique importante, si on se replace dans le droit féodal. Le vassal dépendait  d’un suzerain. Pour commander en fait un fief, il se recommandait à la juridiction de son souverain, au cours d’une cérémonie, la "commendatio". On voyait le vassal donner au suzerain son domaine et lui jurer fidélité. En retour le souverain rendait au vassal cette terre, sous le symbole d’un peu d’herbe ou de paille et l’investissait chef du fief. Au vassal d’administrer, au suzerain de le protéger.

Transposons : par sa royauté universelle, souveraine, le Christ est le vrai roi de France. Il confie son royaume à Charles VII, le roi lieutenant du Christ, qui tient lieu (sens du mot lieutenant) de roi pour le Christ-Roi. D’ailleurs Jeanne nous le dit : "la France est à Dieu même." Elle lui a été donnée par saint Rémi et 1000 ans plus tard, par sainte Jeanne d’Arc. Sous l’inspiration divine, elle renouvelle le pacte de Reims, comme le bienheureux Charlemagne et saint Louis l’avaient perpétué. Plus que les rois, ce sont les saints qui ont fait la France, qui ont formé son être moral.

Jeanne d’Arc ne s’y trompe pas, elle qui appelle la France "le saint royaume". On a dit qu’en France le culte des saints est le fondement de la patrie. "La France, écrit Henri Pourrat, aurait pu faire l’économie de beaucoup de héros, de généraux et de savants, elle n’aurait pas pu faire l’économie de ses saints". Les saints ont fait la France et l’ont offerte à Dieu. Dieu ne peut donc qu’en prendre soin. Il prolonge miraculeusement son histoire comme au XVe siècle, si nous le Lui demandons et collaborons à son œuvre de restauration chrétienne.

 

X – Pour que France ressuscite !

 

À la question de savoir si la France va disparaître, la sainte de la patrie répond non et sa réponse vaut pour notre temps. En effet, à son procès de Rouen, (séance du 10 mars 1431) elle a prédit que "la France durerait plus de 1000 ans".

Si l’on en croit Jeanne, la France a donc de beaux siècles devant elle et cela s’explique. Car la France ne disparaîtra pas sans avoir rempli sa mission, accompli sa vocation. D’ailleurs, si elle avait dû disparaître aux alentours des XXe ou XXIe siècles, Jeanne d’Arc n’aurait pas existé. On peut même penser que la durée de notre histoire présage un redressement français. Cette espérance a pour elle une prophétie peu connue de saint Pie X. Sortant de son oratoire, après de longues heures de prière, avant le consistoire du 29 novembre 1911 où il était question de la France, le pape fit cette confidence à l’un de ses proches (Mgr Bisletti) :"Oh ! Que la Sainte Vierge est bonne ! Elle vient de me consoler grandement en me donnant l’assurance que la France serait sauvée !"

Car voyez-vous, quand le Bon Dieu a une idée sur une personne ou une patrie, cette vocation s’impose avec beaucoup de constance et s’accomplit avec beaucoup d’imagination. Dans notre histoire, les gestes de Dieu ont réservé toutes sortes de surprises aux Français, comme à leurs adversaires. La Providence a de l’imagination pour nous conduire, faisons Lui confiance, dans l’abandon, qui ne vaut vraiment que s’il est fait dans la nuit de l’ignorance. À l’appel de l’Ile-Bouchard où la Sainte Vierge demandait en 1947 à des fillettes allant à l’école de beaucoup prier pour la France, demandons au ciel le relèvement de la patrie. Et à l’exemple de sainte Jeanne d’Arc, agissons par tous les moyens temporels pour cette noble cause.

Alors la même histoire, toujours renouvelée, se répétera. L’histoire où le bien, le vrai et la vie l’emportent sur leurs contraires. Comme dans l’Évangile, le Maître guérira la jeune fille malade. Il réveillera le fils endormi ou ressuscitera l’ami des premiers jours qui était mort. Et la France se relèvera à l’appel de cette voix entendue par saint Pie X : "Va, Fille Aînée de l’Église, nation prédestinée, vase d’élection, va porter, comme par le passé, Mon nom devant tous les peuples et tous les rois de la terre".

 

Antoine Quercy

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

RAISONNER EN POLITIQUE

 

Les francs-maçons ont-ils infiltré les Chevaliers de Colomb ?

 

Sous ce titre, le Remnant[6], journal bi-mensuel américain du 5 février 2011, publie une interview de grand intérêt d’un ancien franc-maçon John Salza sur la pénétration maçonnique au sein des Chevaliers de Colomb, ordre catholique très important aux États-Unis et au Canada.

 

  • L’ordre des Chevaliers de Colomb[7] :

Fondation : en 1882, dans le Connecticut (États-Unis), par un prêtre d’origine irlandaise, l’abbé Michael Mac Givney.[8]

Objectif : Association catholique d’entraide, considérée comme la plus importante du monde catholique.

Nombre de membres : 1 800 000 en 2009.

Pays d’activité : Amérique du Nord principalement, mais aussi Amérique Centrale et Philippines.

Structure : L’ordre est divisé en quatre degrés, un peu comme un ordre de chevalerie. Les membres sont tenus au secret sur le rituel suivi dans leurs réunions.

Orientation générale : L’ordre insiste sur la charité, l’unité, la fraternité et le patriotisme. Il est de tendance américaniste.[9]

  • L’interview de John Salza.

 

Nous en donnons ici un résumé :

John Salza est un catholique américain, ancien franc-maçon, qui s’est dégagé de la secte et la combat vigoureusement. Il a écrit deux livres à ce sujet.

En 1999, peu après son départ de la franc-maçonnerie, il adhéra à l’ordre des Chevaliers de Colomb, pensant qu’il pourrait alerter les Chevaliers sur les dangers de la franc-maçonnerie.[10]

Mais quand il voulut parler de ce sujet à son groupe de Chevaliers et à d’autres groupes de la région, il se heurta constamment à un refus. Et il constata qu’on trouvait chez les Chevaliers un manque total de liberté d’expression sur la question de la franc-maçonnerie. Les dirigeants des Chevaliers ne voulaient pas qu’on en parle, d’autant plus que plusieurs groupes de Chevaliers se réunissaient officiellement avec des maçons du rite écossais et avec des Shriners[11]. On peut citer comme exemple une assemblée de francs-maçons et de Chevaliers appelée « All Faiths Night » (la nuit de toutes les fois) qui reconnaît que les francs-maçons ont une foi religieuse différente de celle des Chevaliers. De telles assemblées de Chevaliers et de francs-maçons sont devenues monnaie courante aux États-Unis. Et pourtant l’Église a toujours condamné de telles associations publiques et scandaleuses.

Salza connaît bien le cas d’un « catholique » qui était à la fois le grand-maître de son ancienne loge maçonnique dans le Milwaukee et le chef de son groupe de Chevaliers. Il affirme avoir eu la certitude que beaucoup de groupes de Chevaliers ont été infiltrés par les francs-maçons, ce qui le conduisit à quitter cet ordre après y être resté deux ans.

Et voici comment a été confirmée sa conviction de l’infiltration maçonnique au plus haut niveau des Chevaliers.

En février 2007, Damian Lenshe, directeur assistant du Service d’Information Catholique des Chevaliers, demanda à Salza d’écrire une brochure sur la franc-maçonnerie pour sa collection « Veritas series ».

Salza écrivit la brochure. Elle fut approuvée par le frère Brunetta, o.p., directeur de ce service, et reçut l’imprimatur et le nihil obstat du diocèse de Bridgeport, Connecticut.

Puis, subitement, survint un ordre de détruire la brochure, venant des plus hautes autorités des Chevaliers.

« La seule conclusion raisonnable que l’on puisse tirer de ces évènements, remarque Salza, c’est que les francs maçons ont infiltré les échelons les plus élevés des Chevaliers de Colomb. » Cette remarque, précise-t-il, ne s’applique qu’aux responsables de haut niveau et non aux Chevaliers dans leur ensemble. Et il ajoute ceci : « Si l’esprit de la maçonnerie a pu pénétrer l’Église, [12] il ne faut pas s’étonner de le voir pénétrer une fraternité comme les Chevaliers de Colomb qui, pour beaucoup d’observateurs, sont devenus des Chevaliers de Confusion. »

Le Remnant conclut l’interview en reconnaissant le bon travail qu’ont fait les Chevaliers de Colomb dans le domaine de la vie et en formulant l’espoir que l’infiltration maçonnique pourra être non seulement dénoncée mais aussi éliminée.

 

Arnaud de Lassus

 

 

 

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[1] Récemment réédité aux Éditions Saint Rémi, BP 80 - 33410 Cadillac.

[2] Boulainvilliers, sénéchal du Berry, chambellan du roi de Bourges, rédigea plusieurs enquêtes faites à Domrémy. (Procès T.V. p. 186).

[3] Mander : donner l’ordre de venir. (Sens 2 du dictionnaire).

[4] Mander : faire savoir par un message. (Sens 1 du dictionnaire).

[5] Cette partie renvoie au livre de Mgr Delassus : La Mission Posthume de la bienheureuse Jeanne d’Arc, réédité aussi aux éditions Saint Rémi.

[6] P. O. Box 1117, Forest  Lake, MN 55025 États-Unis.

[7] Source de l’information : The Angelus de juillet–août 2000 (2915 Forest Avenue, Kansas City MO 64109, États-Unis) et Wikipedia en Anglais.

[8] Son procès de béatification a été ouvert en 2008. Il est, aujourd’hui, vénérable.

[9] L’américanisme est une forme américaine de libéralisme catholique considérant comme bon ce qui favorise le pluralisme religieux caractéristique des États-Unis : la séparation de l’Église et de l’État entraînant la neutralité de celui-ci, le concept de liberté religieuse tel qu’il a été repris plus tard par le concile Vatican II. L’américanisme a été condamné par Léon XIII

[10] C’était l’un des objectifs du fondateur de l’ordre.

[11] Membres d’une obédience maçonnique américaine, le « Mystic Shrine »

[12] Voir à ce sujet la brochure AFS : Quelques aspects de la pénétration maçonnique dans l’Église, 10p. 1,20 €

 
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