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Ste Jeanne d'Arc et le "politique d'abord"

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Sainte Jeanne d'Arc et le « politique d'abord »

 

La politique, tombée entre les mains d'hommes qui en général ont perdu le sens du bien commun (pour autant qu'ils l'aient jamais eu), est aujourd'hui trop souvent considérée comme une discipline dégradée et dégradante qu'il est inutile d'étudier et dont on ignore la nature et les principes.

D'où l'intérêt de réfléchir de temps à autre sur l'action des grands hommes politiques que la France a connus, à commencer par le plus grand d'entre eux, sainte Jeanne d'Arc.

A ce titre, la revue « Sous la bannière », dans son n° 144 (juillet - août 2009) publie un très beau texte de Charles Maurras traitant du thème : sainte Jeanne d'Arc et le « politique d'abord » [1] et figurant dans son livre « La seule France » (p.31-33). [2]

Nous pensons utile de reproduire ce qui donne une belle illustration d'un principe souvent mal compris.

 

Du temps de ma vieille jeunesse où l'attention publique se porta sur les étonnantes qualités militaires de Jeanne d'Arc, certains experts se montraient néanmoins assez réticents. Ce que des esprits de haute valeur estimaient de tout premier ordre n'emportait pas un assentiment complet. Les dissidents s'avouaient éblouis par tels et tels aspects des campagnes libératrices, mais ils n'adhéraient pas à l'éloge catégorique.

  • - Pourquoi ? demandai-je à l'un d'eux qui m'honorait de son amitié.
  • - C'est, me répondit-il, que l'on ne comprend rien à un détail très grave.

"Orléans est délivré, les troupes royales sont maîtresses de faire cette marche en avant que tout conseille. Les chefs de l'armée la réclament. C'est la course à la mer. C'est la pointe sur cette Normandie où les forces françaises couperaient aux Anglais la route de leur pays et pourraient les décimer avant qu'ils aient pu s'embarquer. Tout indiquait et appuyait cette manœuvre : bon sens, expérience, raison, principes de l'art militaire. Or, quelqu'un s'y oppose, et, qui ? Jeanne d'Arc. Fermement, obstinément. Elle n'admet pas que l'on parle d'autre chose que de Reims. C'est par sa volonté que l'on décide la marche au Nord-Est. Et, cependant, en sens contraire la marche au Nord-Ouest eût abrégé de vingt ans, qui sait ? la campagne qui devait mettre l'Anglais hors de France. Comment cette faute énorme ne conseillerait-elle pas le doute sur le génie militaire de Jeanne d'Arc ? "

Mon ami parlait en spécialiste et en technicien.

Et j'admirais qu'un savant homme, si bien doué, pût se laisser ainsi fourvoyer au détail des choses. Car, si important que fût en 1429 le point de vue militaire, ce n'était alors, comme aujourd'hui, que l'élément d'une situation plus complexe et plus vaste. Comment ne pas voir que Jeanne d'Arc l'avait senti d'emblée ? Sa mission, ses voix, sa haute intelligence, servante du plus beau des bons sens, ne la laissaient pas s'y tromper. Si dure que fût la conquête anglaise, ce n'était que l'effet de causes plus profondes qui n'auraient pas disparu avec elle ; la conquête tenait à la division, à l'émiettement, à l'affaiblissement et à l'anarchie de l'État, tous malheurs qui restaient eux-mêmes suspendus à l'affreuse crise d'autorité qui tenait à la mise en doute des droits du Dauphin. La France avait perdu sa tête et son cœur. Elle ne savait plus en qui se voir ni se penser dans le déchirement des factions. On eût gagné vingt ans ? On eût perdu deux siècles ! La guerre eût pu finir : mais non pas sans renaître tout aussitôt, de divisions nouvelles dans lesquelles la France se fût débattue faute de chef. C'était cette mort lente qu'il fallait empêcher en lui rendant son centre et support vivant, le chef, le Roi.

Jeanne ne doutait pas, elle était allée d'abord à lui pour qu'il cessât de douter de lui-même. Mais il manquait encore le signe solennel qui comportât la reconnaissance de la royauté. Il y manquait l'onction du sacre de Reims. Avec elle l'unité française serait normalement retrouvée, et tous les espoirs en passe de redevenir certitudes. Sans elle, la nuit politique durait avec ses obscurités, ses désordres, ses contradictions, tout ce qui avait fait, faisait, ferait encore la cause majeure des victoires de l'ennemi. En disant: Reims, d'abord, Jeanne disait : Unité française d'abord... La préférence vigoureuse donnée au facteur politique de l'unité nationale sur les avantages militaires les plus puissants rendait possible en fait, outre cette reprise lente, mais sûre et définitive, du sol français sur l'envahisseur britannique, ce qui en était la cause et le nerf: l'énergie, concentrée et dirigée, de la Nation.

Sans cela, les revers et les pertes de l'ennemi auraient laissé subsister les incertitudes tragiques qui eussent divisé l'État à son centre et à son sommet.

Avec cela, les armées pouvaient faire un chemin moins rapide, et la rançon de leur retard serait encore grossie par le martyre même de Jeanne : qu'importaient ces années de lutte au prix de la France éternelle ? Leurs plus grands sacrifices deviendraient secondaires si le suprême bienfait public était acquis : l'unité nationale moralement reprise au moment nécessaire, autour de son chef consacré.

Tel est le sens vivant, tel est le sens vital du politique d'abord appliqué à l'étude des campagnes de Jeanne d'Arc. Loin d'avoir méconnu un grand intérêt militaire, la Sainte de la Patrie avait dû le peser, mesurer, apprécier, classer. Elle l'avait subordonné à un intérêt plus précieux et plus général encore. A suivre d'un peu près l'ardeur de son instance pour que l'on prît tout de suite, sans retard, la route de Reims, on sent que tout autre avantage spécial eût été traité de même, l'eût-elle estimé bien plus grave.

Il fallait recréer l'unité du pays, il fallait que le peuple de France sût qu'il n'avait qu'un roi et que c'était le gentil Dauphin. Le seul moyen de le lui faire savoir c'était bien la route de Troyes, menant à la ville du sacre. Dans la tête de l'héroïne, le politique était plus génial encore que le soldat.

Cette histoire tirée toute vive du XVe siècle prend au XXe la valeur d'un apologue direct, dont on peut faire application à ces jeux de société où l'on s'acharne à discuter les destinées de la France d'après les heurs ou d'après les malheurs des antagonistes qui se battent sur son sol, ses eaux, et son air. Ah! le critère de Jeanne d'Arc, comme sa méthode, étaient différents ! Elle ne regardait pas à côté, mais droit en face: la seule France. C'est par rapport à la seule France que son exemple nous invite à raisonner. Quelles sont les conditions dans lesquelles la France se trouvera, conjectures heureuses ou nouvelles calamités ? Devant ceci ou devant cela, qu'est-ce qui lui permettra d'exercer la fonction normale de la vie? Ce sera d'être d'abord, d'être avec force, donc de garder son unité morale et politique, ensuite territoriale. Faute de quoi rien ne lui servira de rien.

A.L.

 


[1] Cf. cette remarque de Marcel de Corte dans son étude en vente à l'A.F.S « Réflexion sur la nature de la politique » (l'Ordre français) :  « Au plan humain de l'animal raisonnable et volontaire, il n'y a aucune réserve à formuler à l'exhortation fameuse : « Politique d'abord ! ». Loin de pouvoir exiger de la société qu'elle oriente toutes ses forces vers le perfectionnement de son être individuel, la personne ne s'accomplit qu'en ordonnant tout ce qu'elle est et tout ce qu'elle a humainement parlant. C'est en agissant politiquement en vue du bien commun ou de l'harmonie de la société dont elle est membre que la personne se parfait et s'accomplit humainement. Il n'en peut être autrement à moins de nier que la partie soit en vue du tout. Dans la définition de la partie, il y a nécessairement inclusion du tout et cette nécessité s'impose du seul fait, immédiatement évident, que toute chose se définit par sa fin. La personne ne peut donc se définir pratiquement que par et dans sa relation à la société ».

[2] Livre publié en avril 1941 alors que la France était sous occupation allemande.

 
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