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Pour une réflexion militaire selon le droit naturel et chrétien

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Pour une réflexion militaire

selon le droit naturel et chrétien [1]

par Raoul de Ludre

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Quelques années après sa parution, force est de constater que le Livre Vert du général Bachelet, (texte dit "fondateur" diffusé en janvier 1999 par l'état-major de l'Armée de terre (son véritable titre est : L'exercice du métier des armes dans l'Armée de terre) est plutôt tombé dans l'oubli et que les principes énoncés n'ont pas toujours eu le succès attendu par ses promoteurs. Il reste toutefois une référence obligée dans les écoles, notamment celles de Coëtquidan et de Saint-Maixent.

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Le relatif oubli dans lequel est tombé le Livre Vert est plutôt une bonne chose, dans la mesure où il montre une réaction saine de l'institution militaire, ce dont nous ne pouvons que nous réjouir. Mais le refus d'une pensée erronée, s'il est un préalable utile à la recherche de la vérité, ne peut dispenser d'une sérieuse réflexion. Or, sur ce sujet, il faut malheureusement déplorer une certaine carence de la réflexion militaire. En effet, si celle-ci est riche dans le domaine de la doctrine d'emploi des armes, elle l'est malheureusement moins sur tout ce qui touche à la justification de la guerre : on observe plutôt une relative pauvreté dans ce domaine. Et si, dans la doctrine d'emploi, plusieurs principes s'inspirent de la doctrine catholique, il n'en est pas toujours de même pour le droit de la guerre : trop souvent, les seules justifications avancées pour une intervention militaire sont « les droits de l'homme » ou « la défense de la démocratie ».sainte_jeanne_d_arc_1

Il manque donc une réflexion militaire s'inspirant du droit naturel et chrétien sur les justifications de la guerre, l'essentiel de la réflexion actuelle étant concentré sur la doctrine de l'emploi. Or, étant donné l'évolution des engagements militaires de ces dernières années, ce manque devient de plus en plus gênant.

En effet, l'actualité nous montre combien des questions sur la guerre se posent fréquemment de nos jours. Par exemple, faut-il se réjouir du premier raid sur l'Afghanistan d'un Rafale français opérant depuis le porte-avions Charles de Gaulle ?

De même, les Etats-Unis semblent à la veille de lancer une nouvelle guerre contre l'Iran. Cette guerre a toutes les chances d'être une guerre injuste, comme celle qu'ils mènent actuellement contre l'Irak. La France aura-t-elle une nouvelle fois le courage de refuser de se laisser entraîner dans cette guerre ?

Des discussions récentes avec quelques anciens camarades montrent qu'hélas, sur toutes ces questions, beaucoup n'ont pas toujours des idées claires. Aussi nous semble-t-il important, à l'occasion de la réédition de la brochure Le métier des armes à l'aube du troisième millénaire, de revenisaint_michelr sur le sujet pour en recommander la lecture et l'étude.

La première partie rappelle les fondements du droit de la guerre dans la tradition catholique, depuis l'Ancien Testament jusqu'à l'enseignement des derniers papes, en passant par ceux du Nouveau Testament et des docteurs de l'Eglise. Elle montre que ni la guerre totale, ni la non-violence ne sont dans la tradition de l'Eglise : la guerre est un mal inévitable dont l'usage obéit à des règles strictes, d'où est né le concept de guerre juste.

La deuxième partie analyse les principes énoncés par le Livre vert et montre que, si certains concepts traditionnels ont été conservés, beaucoup ont été nettement amoindris, déformés ou supprimés pour faire place à des principes entièrement nouveaux, proches de ceux des guerres révolutionnaires.

La troisième partie, en réponse aux erreurs contenus dans le Livre vert, présente tout d'abord les principes qui fondent l'action militaire, à savoir la défense de la foi catholique, la paix, la justice, la patrie, ... Ensuite elle montre que dès le temps de paix l'armée est un élément de pacification, une école de vertus et la gardienne de la conscience nationale. Puis elle décrit les grands principes à respecter en temps de guerre dans la conduite des opérations et le comportement au combat. Elle aborde également le grave problème de l'objection de conscience, et une annexe propose une analyse de la moralité de la dissuasion nucléaire.

Enfin dans une quatrième partie, sont proposées quelques actions pour réagir aux idées issues du Livre vert et encore diffusées en milieu militaire.

L'objectif du présent article est de contribuer à cette nécessaire réaction pour relancer la réflexion militaire sur le droit de la guerre. Pour cela, nous évoquerons quelques unes des graves questions abordées dans la brochure : en particulier la notion de guerre juste et l'objection de conscience.

 

1) La guerre juste

Au fil des siècles, l'Eglise a déterminé six conditions pour qu'une guerre soit juste : trois d'entre elles ont été énoncées par saint Thomas d'Aquin dans sa Somme théologique ; les trois autres sont apparues au fur et à mesure dans l'enseignement des papes ou des théologiens. Rappelons les brièvement.

Pour qu'une guerre soit juste, dit saint Thomas d'Aquin, trois conditions sont requises :

1) L'autorité du prince, sur l'ordre de qui on doit faire la guerre. Il n'est pas du ressort d'une personne privée d'engager une guerre, (...).

2) Une cause juste : il est requis qu'on attaque l'ennemi en raison de quelque faute. (...).

3) Une intention droite chez ceux qui font la guerre : on doit se proposer de promouvoir le bien ou d'éviter le mal. [2]

L'expérience a ensuite conduit les théologiens et les papes, notamment Pie XII, à énoncer trois autres conditions :

- Avant de déclencher une guerre, il faut que toutes les autres voies de recours aient été épuisées.

- Il faut avoir des chances raisonnables de la gagner.

- Il ne faut utiliser que des moyens en proportion de l'agression subie.

Ces six conditions engagent moralement tout catholique, quel qu'il soit, militaire ou non. Certes, elles concernent en premier lieu le chef de l'Etat. Mais il nous appartient à tous les niveaux de les connaître et de les faire connaître autour de nous. Qui sait si un de nos proches n'aura pas, un jour ou l'autre, l'occasion d'approcher un personnage plus haut placé dans la hiérarchie de l'État et ainsi de faire connaître cette doctrine.

Mais pour pouvoir convaincre, il faut commencer par bien connaître l'enseignement de l'Eglise et nous convaincre nous même du bien fondé de ces principes, puis transmettre nos convictions à nos proches afin de pouvoir, à notre niveau, tout mettre en oeuvre pour éviter que la France ne s'engage dans des guerres injustes. Pour cela, nous ne saurions trop recommander l'étude de cette brochure.

 

2) L'objection de conscience

Et si malgré tout la France s'engageait à l'avenir dans de telles guerres, quelle devrait être l'attitude des militaires ? Cette question est particulièrement délicate car, mal comprise, elle peut inciter à la désertion. Le remède serait alors pire que le mal. Malheureusement, la réflexion sur ce point est plutôt frileuse. Or refuser d'aborder une telle question au motif qu'elle est difficile n'est pas une façon raisonnable de réagir : sans une réflexion préalable sérieuse, il y a peu de chances de réagir de façon pertinente si l'occasion se présente un jour.

Dans un tel cas, en effet, il faut à la fois réagir fermement et avec mesure. Il serait faux de croire que l'objection de conscience conduit nécessairement à démissionner. Mais, on ne peut pas non plus oublier qu'il est quelques cas où il n'est moralement pas acceptable de participer à une opération. Rappelons le jugement porté par Monseigneur Botéan en 2003 sur la guerre en Irak :

Etant, par la grâce de Dieu et la faveur du Siège apostolique, évêque de l'Éparchie de Canton, [3] voici ce que je vous déclare, à vous, mon peuple, pour votre salut aussi bien que pour le mien : toute participation directe et tout support apporté à cette guerre contre le peuple d'Irak est objectivement une grave faute, la matière d'un péché mortel. Cette guerre est incontestablement incompatible, sur le plan moral, avec la Personne et la voie de Jésus-Christ. Je vous affirme, avec certitude morale, qu'elle ne remplit pas les exigences minimales fixées par la doctrine catholique sur la juste guerre.

Ainsi, tout acte de tuer associé à cette guerre est injustifié. Il est donc, incontestablement, un meurtre. La participation directe à cette guerre est l'équivalent moral de la participation directe à un avortement. Pour les catholiques de l'Éparchie de saint Georges, j'affirme avec autorité qu'une telle participation directe est intrinsèquement et gravement mauvaise et donc absolument interdite.

Et les déclarations faites à la même époque par Jean-Paul II sur le sujet confirment complètement celle de Monseigneur Botéan. [4]

Récemment, des militaires anglais et américains ont eu le courage de suivre la ligne de conduite fixée par Monseigneur Botéan. Quelques exemples sont rappelés en annexe. Même si leur réaction ne peut en aucune façon être présentée comme une référence absolue, leur courage mérite notre respect, et leur attitude doit nous porter à réfléchir sur la façon la plus opportune de réagir. Car il peut hélas exister des cas où la seule réponse possible est de refuser de participer. Certes, ce n'est pas le cas général, mais dans les circonstances actuelles, à chaque engagement, il est impératif de se poser la question : l'opération à laquelle je dois participer s'inscrit-elle bien dans le cadre d'une guerre juste ? S'il y a un doute sur ce point, comment lever ce doute avant l'opération ?

Et si la guerre paraît réellement injuste, que faire pour ne pas transgresser les principes de la guerre juste ? Peut-on envisager certaines formes de participation (indirecte) qui ne soient pas coupables ? Si oui, lesquelles ? [5]

Tout catholique digne de ce nom qui sera conduit à participer à une opération militaire doit en conscience analyser ces questions et tenter d'y répondre le plus objectivement possible.

Ces questions sont particulièrement graves. Mal comprises ou utilisées sans discernement, elles pourraient conduire à des refus d'obéissance injustifiés, ce qui serait ruineux pour l'autorité fondée dans ce cas à les réprimer avec sévérité, alors qu'il peut exister bien des façons de réagir moralement sans aller jusqu'à démissionner ou refuser d'obéir. Il est donc plus que nécessaire de bien réfléchir avant d'agir. Or, sans une bonne formation, il est illusoire de croire qu'on pourra trouver des réponses avec une suffisante certitude de ne pas se tromper. Sans prétendre avoir épuisé le sujet, ou abordé toutes les questions, la brochure Le métier des armes tente de donner quelques critères simples pour les résoudre.

 

3) Approfondir la réflexion militaire sur la justification des guerres

Il est tout aussi illusoire d'espérer trouver les réponses seul dans son coin, car ces questions sont difficiles. Il est donc nécessaire de réfléchir à plusieurs. La quatrième partie de la brochure, partie intitulée Régénérer l'armée, propose quelques idées dans ce domaine. Les militaires doivent réfléchir à ces questions lorsqu'ils en ont encore le temps afin que, le moment venu, ils puissent y répondre avec des arguments solides et avoir éventuellement le courage d'en suivre les conclusions.

Et il n'est pas vain de penser que la modeste réflexion de chacun puisse conduire à une évolution de la pensée militaire. L'institution militaire est un corps vivant qui a montré qu'il pouvait réagir. Le relatif oubli des principes du Livre vert en est un exemple. Un autre exemple récent nous conforte dans cette idée.

Nous avons appris de source sûre qu'au niveau de l'Etat-Major des Armées, une réflexion était lancée sur une possible évolution de notre actuel système de dissuasion. Et d'après les informations communiquées, il semble que soient analysés des principes de dissuasion autres que ceux de la stratégie anti-cités et de la destruction massive de populations entières, même si ces derniers sont encore loin d'être abandonnés. En s'appuyant sur une réflexion catholique, ces nouveaux principes de dissuasion pourraient alors se rapprocher de ceux exposés dans la brochure, en particulier dans l'annexe 2 sur la dissuasion nucléaire. Nous ne prétendons pas que la brochure a joué un rôle dans cette évolution de la pensée militaire. Mais ce fait montre qu'une réflexion est possible et qu'il est important de la faire aller dans le sens d'une pensée vraiment catholique, s'appuyant sur les principes de la guerre juste. Sur ce sujet, les idées émises dans la brochure peuvent constituer des pistes à creuser.

Nous permettra-t-on de suggérer un mode d'action ? Etudier la brochure Le métier des armes par petits groupes ; puis en tirer quelques enseignements à faire passer dans des exposés. On peut également en suggérer la lecture à ceux qui sont instructeurs. Si tous les principes énoncés ne peuvent pas être acceptés d'emblée, tant le dérèglement des esprits est important de nos jours, quelques points pourront peut-être faire l'objet d'exposés ou être insérés dans des cours. L'auteur a assisté une fois, dans un amphi de l'école de guerre, à un exposé sur les principes de la guerre juste selon saint Thomas d'Aquin, lequel exposé a été bien reçu par l'assistance.

 

4) Conclusion

Il nous semble donc opportun de souligner l'intérêt d'étudier la modeste étude publiée par l'AFS, non seulement pour tous ceux qui sont sous les drapeaux ou aux divers échelons du ministère de la Défense, mais aussi pour ceux qui ont quitté le service et dont la réflexion peut servir, et enfin pour ceux qui envisagent la carrière des armes. Si la deuxième partie sur la critique du Livre vert est moins d'actualité, elle garde son utilité en constituant un exercice pédagogique concret pour apprendre à avoir un véritable esprit critique à la fois lucide et constructif.

Devant les menaces de participation à des guerres ou opérations injustes au regard de la morale, il faut rappeler et diffuser sans se lasser les critères clairement énoncés par l'Eglise sur la guerre juste.

Ensuite, il faut travailler sans relâche à relancer une réflexion militaire vraiment catholique sur les justifications des divers engagements militaires, réflexion fondée sur les principes du droit naturel et de la doctrine constante de l'Eglise en la matière.

Enfin, ne cessons pas de faire monter nos prières vers le Ciel et invoquons tout particulièrement Notre Dame des Armées, saint Michel Archange, saint Louis et sainte Jeanne d'Arc pour épargner aux armées françaises d'être engagées dans des guerres in56 justes. Invoquons aussi tous les saints ou martyrs militaires qui, par leur sacrifice, nous ont montré qu'il était parfois nécessaire de refuser d'obéir à certains ordres. Demandons leur la lucidité nécessaire pour analyser la conduite à tenir si par malheur une telle situation se présentait, et le courage de réagir en chrétien.

 

Annexe

 

Voici quelques exemples de militaires anglais et américains qui ont refusé de participer à la guerre en Irak. :

- En juin 2005 en Angleterre, le lieutenant Malcolm Kendall- Smith, 37 ans, médecin à la base aérienne de Kinloss en Ecosse, a refusé de partir en Irak après avoir reçu l'ordre de se déployer dans la zone sous contrôle britannique à Bassorah (sud) et d'effectuer les entraînements nécessaires à cette mission.

Il a estimé que, dans la mesure où l'Irak n'a pas agressé la Grande-Bretagne ou un de ses alliés, il n'y a aucun motif légal pour envahir l'Irak. Il a été inculpé le 5 octobre 2005, puis condamné le 13 avril 2006 par la cour martiale d'Aldershot à huit mois de prison, dont quatre avec sursis. Le premier jour du procès, il a déclaré : « J'ai refusé l'ordre par devoir envers la loi internationale, les principes de Nüremberg et la loi sur les conflits armés. »

- A la même époque, en mars 2006, un soldat britannique des forces spéciales SAS, Ben Griffin, 28 ans, a préféré quitter l'armée après trois mois de présence à Bagdad, mettant ainsi fin à une carrière de huit ans. Ben Griffin accusait notamment les soldats américains de considérer les Irakiens comme des "soushommes" et de perpétrer des actes illégaux envers des civils innocents.

Il eut plus de chance que le lieutenant Kendall-Smith, car il fut simplement renvoyé de l'armée avec même un témoignage le décrivant comme un homme « équilibré, honnête, loyal et déterminé, qui possède la force de caractère d'avoir le courage de ses opinions. » Le député conservateur, Patrick Mercer, a même été jusqu'à affirmer : « Le soldat Griffin était un soldat hautement expérimenté. Cela rend sa décision particulièrement dérangeante ; son point de vue et ses opinions devraient être entendues par notre gouvernement. »

- Outre-Atlantique également, plusieurs militaires ont refusé de participer à la guerre en Irak. Par exemple, Pablo Paredes, un officier marinier de 23 ans, a refusé d'embarquer sur le USS Bonhomme Richard qui devait appareiller le 6 décembre 2004 pour transporter des Marines en Irak. Son refus d'embarquer était fondé sur la conviction que la guerre était illégale. Il a notamment déclaré : « Au-delà de mon devoir d'obéissance à mes supérieurs et à mon président, j'ai un devoir plus élevé d'obéissance à ma conscience et à la loi suprême du pays. »

Il a été condamné le 12 mai 2005 à trois mois de travaux forcés. Il est intéressant de noter qu'Amnesty International a refusé de le soutenir au motif qu'il n'était pas opposé à toutes les guerres, mais uniquement à la participation aux opérations en Irak.

 


[1]  Dans son enseignement sur la guerre, l'Eglise rappelle essentiellement (et elle est la seule à le faire) le droit naturel. Etant naturel, ce droit s'impose à tout homme, qu'il soit chrétien ou non.

 

[2] Saint Thomas, Somme théologique, IIa-IIae, q. 40.

[3] Diocèse américain de rite oriental.

[4] Des citations plus complètes se trouvent dans la brochure Le métier des armes, 3e partie, paragraphe 3, page 127 (prix : 12€). Bulletin de commande en dernière page.

[5] Il s'agit là de questions complexes qui se posent de façon différente selon la fonction occupée, la responsabilité exercée, la place tenue dans la hiérarchie militaire.

 

 
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