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Entretien avec Charles Péguy

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Nous remercions vivement , Yves Tillard responsable de  www.cpe-reseau.org  de nous avoir autorisé à reproduire cet

Entretien exclusif de Charles Péguy...

  

- Comment jugez-vous la situation sociale actuelle par rapport à celle de votre jeunesse?

Le croira-t-on, nous avons été nourris dans un peuple gai. Dans ce temps-là un chantier était un lieu de la terre où des hommes étaient heureux. Aujourd'hui un chantier est un lieu de ta terre où des hommes récriminent, s'en veulent, se battent; se tuent.

De mon temps, tout le monde chantait. Excepté moi, mais j'étais déjà indigne d'être de ce temps-là. Dans la plupart des corps de métiers, on chantait. Aujourd'hui, on renâcle. Dans ce temps-là on ne gagnait pour ainsi dire rien. Les salaires étaient d'une bassesse dont on n'a pas idée. Et pourtant tout le monde bouffait. Il y avait dans les plus humbles maisons une sorte d'aisance dont on a perdu le souvenir.

 

Au fond, on ne comptait pas. Et on n'avait pas à compter. Et on pouvait élever des enfants. Et on en élevait. Il n'y avait pas cette espèce d'affreuse strangulation économique qui à présent, d'année en année, nous donne un tour de plus. On ne gagnait rien; on ne dépensait rien; et tout le monde vivait.

- Il ne faut tout de même pas oublier les profondes disparités qui existaient alors...

Evidemment, on ne vivait point encore dans l'égalité. On n'y pensait même pas, à l'égalité, j'entends à une égalité sociale. Une inégalité commune, communément acceptée, une inégalité générale, un ordre, une hiérarchie qui paraissait naturelle ne faisaient qu'étager les différents niveaux d'un commun bonheur.            On ne parle aujourd'hui que de l'égalité. Et nous vivons dans la plus monstrueuse inégalité économique que l'on ait jamais vue dans l'histoire du monde.

            On vivait alors. On avait des enfants. Ils n'avaient aucunement cette impression que nous avons d'être au bagne. Ils n'avaient pas comme nous cette impression d'un étranglement économique, d'un collier de fer qui tient à la gorge et qui serre tous les jours d'un cran. Ils n'avaient point inventé cet admirable mécanisme de la grève moderne à jet continu, qui fait toujours monter les salaires d'un tiers, et le prix de la vie d'une bonne moitié, et la misère, de la différence.

- Les loisirs vont prendre de plus en plus d'importance...

            Nous avons connu des ouvriers qui avaient envie de travailler. On ne pensait qu'à travailler. Nous avons connu des ouvriers qui le matin ne pensaient qu'à travailler. Ils se levaient le matin, et à quelle heure, et ils chantaient à l'idée qu'ils partaient travailler. A onze heures, ils chantaient en allant à la soupe.

            Travailler était leur joie même, et la racine profonde de leur être. Il y avait un honneur incroyable du travail, le plus beau de tous les honneurs, le plus chrétien, le seul peut-être qui se tienne debout.

- L'honneur du travail ?

Nous avons connu un honneur du travail exactement le même que celui qui au Moyen-Âge régissait la main et le cœur. C'était le même conservé intact en dessous. Nous avons connu ce soin poussé jusqu'à la perfection, égal dans l'ensemble, égal dans le plus infime détail.

            Nous avons connu cette piété de l'ouvrage bien faite, poussée, maintenue jusqu'à ses plus extrêmes exigences. J'ai vu toute mon enfance rempailler des chaises exactement du même esprit et du même cœur, et de la même main, que ce même peuple avait taillé ses cathédrales.

Ils disaient en riant, et pour embêter les curés, que travailler c'est prier, et ils ne croyaient pas si bien dire.

            Tant leur travail était une prière. Et l'atelier était un oratoire.

            Tout était le long événement d'un beau rite.

...Et par suite ou ensemble, un respect des vieillards; des parents, de la parenté. Un admirable respect des enfants. Naturellement, un respect de la femme. (Et il faut bien le dire, puisqu' aujourd'hui c'est cela qui manque tant, un respect de la femme par la femme elle-même). Un respect de la famille, un respect du foyer. Et surtout un goût propre, et un respect du respect même. Un respect de l'outil, et de la main, ce suprême outil.

- Et les 35 heures ?

            Ils eussent été bien surpris, ces ouvriers, et quel eût été, non pas même leur dégoût, leur incrédulité, comme ils auraient cru que l'on blaguait, si on leur avait dit que quelques années plus tard, dans les chantiers, les ouvriers - les compagnons - se proposeraient officiellement d'en faire le moins possible; et qu'ils considéreraient ça comme une grande victoire.

            Une telle idée pour eux, en supposant qu'ils la pussent concevoir, c'eût été porter une atteinte directe à eux-mêmes, à leur être, ç'aurait été douter de leur capacité, puisque ç'aurait été supposer qu'ils ne rendraient pas tant qu'ils pouvaient.

- A quoi attribuez-vous ces changements ?

Que reste-t-il aujourd'hui de tout cela? Comment a-t-on fait, du peuple le plus laborieux de la terre, et peut-être du seul peuple laborieux de la terre, du seul peuple qui aimait le travail pour le travail, et pour l'honneur, et pour travailler, ce peuple de saboteurs?

            Comment a-t-on pu en faire ce peuple qui sur un chantier met toute son étude à ne pas en fiche un coup? Ce sera dans l'histoire une des plus grandes victoires, et sans doute la seule, de la démagogie bourgeoise intellectuelle. Mais il faut avouer qu'elle compte. Cette victoire.

Notez qu'aujourd'hui, au fond, ça ne les amuse pas de ne rien faire sur les chantiers. Ils aimeraient mieux travailler.

Et au fond, ils se dégoûtent d'eux-mêmes, d'abîmer les outils. Mais voilà des messieurs très bien, des savants, des bourgeois leur ont expliqué que c'était ça le socialisme, et que c'était ça la révolution.

Vous semblez mettre en cause un tour d'esprit qui réduit les relations entre les personnes à leur seule incidence économique, qui ne perçoit que l'aspect quantifiable des choses et des gens. Est-ce cela que vous qualifiez de « bourgeois » ?

C'est parce que la bourgeoisie s'est mise à traiter comme une valeur de bourse le travail de l'homme que le travailleur s'est mis, lui aussi, à traiter comme une valeur de bourse son propre travail.

C'est parce que la bourgeoisie s'est mise à exercer un chantage perpétuel sur le travail de l'homme que nous vivons sous ce régime de coups de bourse et de chantage perpétuel que sont notamment les grèves.

            Car, et c'est ici la deuxième et la non moins redoutable infection: en même temps que la bourgeoisie introduisait et pratiquait en grand le sabotage pour son propre compte, en même temps elle introduisait dans le monde ouvrier les théoriciens patentés du sabotage.

            En même temps qu'en face elle en donnait l'exemple et le modèle, en même temps dedans elle en donnait l'enseignement.

- Et les hommes politiques ?

            Le parti politique socialiste est entièrement composé de bourgeois intellectuels. Ce sont eux qui ont inventé le sabotage et la double désertion, la désertion du travail, la désertion de l'outil. Ce sont eux qui ont fait croire au peuple que c'était cela le socialisme et que c'était cela la révolution.

            Les partis syndicalistes sont eux-mêmes, eux autant, infestés et infectés d'éléments politiques, les mêmes, d'autres intellectuels, des mêmes, d'autres bourgeois, des mêmes.

            Même indigence, même lamentable pauvreté, de pensée. Même manque de cœur. Même manque de race. Même manque de peuple. Même manque de travail. Même manque d'outil. Partout les mêmes embarras gauches. Partout les mêmes éloquences. Partout le même parlementarisme, les mêmes superstitions, les mêmes truquements parlementaires, les mêmes basculements.

            Partout ce même orgueil creux, ces bras raides, ces doigts d'orateurs, ces mains qui ne savent pas manier l'outil. Partout ces mêmes embarras métaphysiques. Et ces têtes comme des noisettes.

            C'est une grande misère que de voir des ouvriers écouter un Jaurès. Celui qui travaille écouter celui qui ne fait rien. Celui qui a un outil dans la main écouter celui qui n'a dans la main qu'une forêt de poils. Celui qui sait, enfin, écouter celui qui ne sait pas, et croire que c'est l'autre qui sait.

- Alors, des raisons d'espérer ?

Depuis plusieurs années des symptômes se multiplient qui laissent entrevoir un avenir meilleur. Aujourd'hui est meilleur qu'hier, demain sera meilleur qu'aujourd'hui. Le bon sens de ce peuple n'est peut-être point tari pour toujours. Les vertus uniques de la race se retrouveront peut-être. Elles se retrouveront sans doute"...

Nous remercions Charles Péguy de sa contribution involontaire à cet entretien, grâce à des extraits de son ouvrage « L'argent », paru en...1913.

Toute ressemblance avec des situations connues serait purement fortuite.

 

 

 

 

 
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