Mon premier contrôle académique à la maison
Me voilà le jour J dans mon salon-classe, briqué, paisible. Les plus jeunes de mes enfants sont en vacances chez ma mère. Je contemple avec satisfaction mes étagères de livres illustrés, de jeux classés par catégorie et par couleur ; la petite table, les petites chaises, les posters : la moitié de mon salon a un petit air sympathique et joyeux de mini maternelle. Dehors on aperçoit, au bout du jardin tondu, une grande balançoire, le coffre à jouets, le bac à sable.
Je ne suis pas spécialement inquiète. Ma fille a fini d’étudier depuis dix jours. Elle a six ans et un très bon niveau de CP. Ses cahiers et manuels sont sagement disposés sur la table familiale. Mon repassage est un peu en retard, comme d’habitude. Derrière, sur le mur, sourit un beau cadre du Sacré Cœur.
Un mois avant, j’avais reçu une lettre M. l’Inspecteur m’assenant l’heure et le jour de sa visite pour contrôler l’instruction que je dispensais à ma fille. Il y avait tout de même un semblant de courtoisie : « En cas d’empêchement majeur, je vous prie de bien vouloir m’en informer le plus rapidement possible ou de me confirmer cette date » : la formule était maladroite, faute d’habitude, sans doute, mais reconnaissait implicitement la grossièreté de cette intrusion et le fait que je pouvais, effectivement, avoir un empêchement. Compatissante, j’avais donc confirmé rapidement et la secrétaire en avait semblé très soulagée. D’autant plus que l’Académie avait noté une fausse adresse. Je l’avais déjà signalé, d’ailleurs. Mais l’Académie, qu’on se le dise, ne se corrige de rien. Jamais. En aucun domaine. Pas même d’une erreur d’adresse.
Dring ! A dix heures tapantes, M. l’inspecteur sonne : costume noir, attaché-case : très « Men in black », sans les lunettes de soleil. Le chic « Pompes Funèbres haut de gamme ». A part ça, tout à fait conforme à la petite recherche Internet que j’avais faite auparavant.
Evidement, ma fille se cache derrière moi, tandis que M. l’Inspecteur jette un œil sur ma bibliothèque personnelle tout en déposant ses effets à proximité, s’assoit et se dispose à prendre des notes. Question principale : pourquoi avez-vous choisi l’enseignement à domicile ? Réponse simple : « Je suis enseignante de métier, en congé parental. Je ne suis pas assez riche pour mettre mes enfants en école privée et pas assez ignorante pour les mettre à l’école publique. »
M. l’Inspecteur reste de marbre : l’école publique, comme chacun sait, est sans défauts. Inutile, donc, d’évoquer les statistiques ou les témoignages : notre petite voisine ridiculisée dès trois ans par une institutrice inexpérimentée, « vêtue très haut en bas et très bas en haut ». Mise au ban de sa classe, la fillette n’avait émergé de son autisme artificiel qu’en changeant d’école. La mère était « dame de cantine » et craignait d’indisposer ses collègues : elle avait attendu deux ans. Et ce petit garçon, renvoyé tambour battant par sa directrice, avec l’obligation de consulter un psychiatre inscrite sur son dossier scolaire, parce qu’il avait mis les mains autour du cou d’une petite fille : il avait 3 ans et voulait l’embrasser. Et cette école publique voisine, dont un couple de surveillants contraignait les enfants « trop bruyants » à se tenir prosternés, front contre sol et main derrière le dos : l’adjoint du Maire avait reçu les parents : attention, si la chose s’ébruitait, ils seraient poursuivis pour Diffamation. Racisme. Et les parents avaient ravalé leur humiliation. C’était quand ? Il y a deux ans ? Il y a aussi le curieux paradoxe de ces parents qui travaillent, qui réclament des classes pour leurs enfants jeunes ou handicapés, dont les manifestations locales sont snobées, et moi, qui ne demande rien, qu’on m’importune à domicile… Les inspections par l’Education Nationale, c’est Quick qui s’accorde les étoiles Michelin.
Je m’en tiens donc à mon libre choix pédagogique et éducatif, à mes compétences professionnelles et à l’aspect pratique qui justifient cette décision particulière. M. l’Inspecteur, lui, traque les indices de « dérives sectaires ». Sont-ils drôles, ces fanatiques de la Laïque, qui ridiculisent le christianisme dans toutes ses exigences d’ordre, qui légifèrent pour interdire aux familles de s’entraider et qui, ensuite, nous reprochent, l’air pincés, d’être à l’écart ?
Ma fille écoute et s’ennuie sur sa chaise. M. l’Inspecteur est très froid, très neutre et note chacune de mes paroles. J’ai l’impression d’être à un poste de Gendarmerie. Brusquement le masque se fend d’un sourire à l’adresse de ma fille : voudrait-elle chercher un livre et montrer qu’elle sait lire ? Ma fille va prendre un album, un peu simplet, sur les moutons. Je suis déçue : ses lectures sont habituellement tellement plus élaborées ! Elle me dira plus tard que ça faisait longtemps qu’elle ne l’avait pas lu. Elle s’assoit à côté du Monsieur et lit un petit paragraphe sur le fait que le mouton est un grand timide doux et craintif. M. l’Inspecteur en a assez : elle peut ranger le livre. Je me dis in petto qu’il se contente de pas grand chose. Pourtant, cela lui suffira pour écrire que « sa lecture est courante et aisée ». Il lui demande « pourquoi le mouton est timide ? ». Ma fille, interloquée ne répond pas : elle n’a pas le secret de fabrication des moutons ; qu’aurait répondu Darwin ? M. l’Inspecteur n’insiste pas. Visiblement il a des instructions pour ne pas être directif : il en est quasi transparent.
Concernant le programme, je précise que nous nous sommes arrêtées au présent, ma fille détestant la conjugaison. Il lui demande alors de réciter « un verbe », et bat immédiatement en retraite devant le nez renfrogné de ma fille. Le travail effectué au cours de l’année est à peine regardé : le français intéresse peu M. l’Inspecteur, le calcul pas plus et les poésies pas du tout. Une lueur d’intérêt apparaît pour l’Histoire, vite éteinte quand la consultation du cahier montre un ordre chronologique depuis la Préhistoire jusqu’à Saint Louis. Les devoirs hebdomadaires ont plus de chance et sont feuilletés. Ils sont nickel. Désespérants de perfection.
Va-t-elle à un club de sport ? Non elle a préféré aller au catéchisme (et je pense à ma fille virevoltante sur son grand vélo ou sa trottinette et très fière de nager « sans bouée » : pas le genre rachitique. Et puis, fratrie oblige, il lui faut bien sacrifier au foot de temps en temps). Cela deviendra : « la jeune fille ne pratique pas d’activités sportives ».
M. l’Inspecteur me demande ce que je fais pour les sciences naturelles, la géographie. Je montre la petite centaine d’atlas, d’encyclopédies et de collections éducatives des enfants et j’explique qu’ils ont, de plus, tous les après-midi de libre pour faire aisément des observations concrètes : nature, potager, bricolage etc. Au contraire, quand une classe visite un jardin ou casse un œuf pour faire des crêpes, c’est une après midi de grandes manœuvres et un article dans le journal. Autre avantage, les voyages en famille sont faciles à organiser grâce à la souplesse des cours par correspondance. Nouvelle lueur d’intérêt : « Vous voyagez beaucoup ? » Non, trois quatre fois par an, comme tout le monde (mais hors saison !). Encore raté. Nous sommes non seulement pauvres (« ensemble modeste » écrira-t-il dans son rapport) mais en plus très ordinaires.
Nouveau sourire contraint à l’intention de ma fille : c’est pour lui demander d’écrire « quelque chose ». Ma fille a un temps d’arrêt : que diable écrire ? M. l’Inspecteur en conclut qu’elle ne veut pas écrire. Pendant qu’il continue à me faire parler, ma fille se décide : j’aperçois une phrase concernant un chat sur son coussin. Elle a pensé au « t » final de chat, et aux deux « s » de coussin. Je n’en vois pas plus, je suis un peu en retrait. M. L’Inspecteur lui demande alors quelques opérations, comme elle veut. Nouveau temps de réflexion : ma fille n’a pas l’habitude de s’inventer des opérations à elle-même. A ce moment M. l’Inspecteur reçoit un coup de téléphone, il décroche : son interlocuteur est une huile influente. Il faut dire que notre Inspecteur fraîchement nommé a un plan de carrière implacable, depuis son premier poste d’instituteur, frotté de psychologie scolaire, jusqu’à celui-ci, qui n’est qu’une étape. Je me fais la réflexion que ce psychologue l’est bien peu et je souris à ma fille qui se lance alors dans ses opérations : additions, soustractions à trois chiffres et retenues… le dernier cri de ce qu’elle a appris dans son cours par correspondance.
L’Inspecteur revient, s’excuse ; il reportera minutieusement ses dix minutes de communication : nous les aurons, nos trente minutes obligatoires de contrôle annuel! Mais le cœur n’y est plus, l’interrogatoire devient décousu. Décoincée, au contraire, pendant ce temps, ma fille a fait quatre ou cinq opérations et écrit encore une phrase où il est question de « bêtise » : il y a quelques fautes d’accord. De temps en temps elle lève les yeux vers M. l’Inspecteur, dans l’attente de nouvelles consignes.
Mais M. l’Inspecteur n’y fait plus attention. Il me bombarde de questions et de théories pédagogiques fumeuses ex-modernes avec lesquelles je suis en total désaccord depuis toujours. Le bienfait des « groupes de travail pour construire les apprentissages par hypothèses », avec des enfants de six ans, voyez-vous… Oui, oui, je connais : c’est « comment arriver à presque rien en beaucoup de temps ». Je reste polie, mais je le trouve assez nul et je lui en veux sourdement de me contraindre à écouter ces inepties, là, chez moi, sur ma chaise.
Lorsque j’étais seulement enseignante je le soupçonnais un peu ; depuis que je suis mère, j’en suis certaine : un jeune enfant qui énonce une affirmation sensée, c’est un enfant qui répète ce qu’un adulte lui a appris. La seule chose extraordinaire, c’est que ce ne soit pas répété de travers. Alors pourquoi le dissimuler? N’est-ce pas de la pure hypocrisie que ces « groupes de travail » où les enfants recollent entre eux les bribes de leurs savoirs pour en faire, laborieusement, une somme ? Et je revois la séance de lecture collective, filmée dans une émission d’E=M6 sur l’illettrisme, une séance d’anthologie, qu’on visionne encore sur Internet (« la méthode globale est-elle efficace »), où le mot « lâche » avait été obstinément « lu » comme étant « la chemaine » par toute une classe enthousiaste. La tête de la maîtresse… Pathétique.
Pendant que ces souvenirs se bousculent dans ma tête, M. l’Inspecteur enchaîne sans respirer : et d’ailleurs, n’aurais-je pas pu faire suivre à ma fille un CE1 ? Je le considère d’un air ahuri : manifestement, il ne sait pas ce que c’est qu’un CE1 traditionnel, avec le grand saut dans les analyses grammaticales, l’orthographe, les premières rédactions, les prix de revient et les problèmes à quatre questions : « Vous savez, le programme est vraiment dur… » M. l’Inspecteur me toise : il parlait d’un CE1 en école publique.
Pour finir, car l’heure tourne, il se penche vers ma fille, patelin : « Et toi, tu ne voudrais pas aller à l’école ? ». Ma fille ne répond pas et me regarde. Si, parbleu, qu’elle veut aller à l’école. Et pas n’importe quelle école : une école chère, loin et je lui ai déjà expliqué cent fois que ce n’était pas possible pour nous. L’école du village ? Non merci. Ma fille a été un peu en collectivité : personne ne lui fera jamais croire qu’on vit heureux parmi ses contraires. Elle sait ce que c’est que d’être chahutée par un groupe d’enfants ayant flairé le « pas comme eux » : son prénom, sa robe, sa médaille, son caractère droit et sérieux. Et la sympathie des adultes n’est pas garantie, la preuve. Mais que peut-il entendre, cet Inspecteur à la gamelle, ses trois mille euros mensuels à consolider auprès de ses chefs ?
M. l’Inspecteur s’en va, avec son attaché case, ses notes et la petite production libre de ma fille, qui en est flattée. Avec l’inconséquence habituelle des enfants, elle voudrait bien en avoir montré davantage, là, tout d’un coup ; mais voilà : l’heure est passée de quatre minutes. Deux jours plus tard, M. l’Inspecteur envoie son rapport à l’Académie. Visiblement, il n’a pas digéré le peu de succès de ses chiches efforts auprès de ma fille : « elle ne répond pas à mes sollicitations et marque une tendance à se refermer », ni son face à face avec le Sacré Cœur : « de nombreuses images pieuses rendent la dimension religieuse prégnante ». Deux affirmations fausses couronnant une masse d’approximations tendancieuses : le style administratif est rigoureusement descriptif et impersonnel… mais chaque phrase a son écharde.
L’Académie m’en retourne une copie trois semaines plus tard, me pressant de « tenir compte des remarques émise dans le rapport » : retourner mon cadre contre le mur, je suppose ; inscrire ma fille dans un club de hip hop, de préférence pendant les heures de caté ? Refaire ma trop « modeste » déco intérieure ? m’arranger pour que ma fille fréquente assidûment des gens qui ne soient pas sa famille, ni proche ni éloignée, ni des amis de la famille, ni des amis qui vont au catéchisme comme elle, ni même des amis qu’elle a choisis : mais qu’est-ce ces aberrations ?
Je transmets à l’Académie mes rectificatifs sur plusieurs points, mon étonnement devant le qualificatif de « nombreuses » pour trois images : une moyenne en évidence sur un mur, deux petites, discrètes, dans le recoin d’une pièce de 20m2. Je me doute bien quelle est la visée à moyen terme de ce coup de l’âne qui conclut le rapport. Car l’Académie ne se corrige de rien. Jamais. En aucun domaine. Et surtout pas d’une hyperbole anticléricale.
Conclusion : je change de Cours (1) et ça va être encore PLUS catholique. Il y aura du sport pour le prochain contrôle.
Carole Mouchin
(1) Il y a deux cours par correspondance pour les catholiques : le Cours Sainte Anne et le Cours du Cefop. Le premier insiste davantage sur l’exigence de niveau, et accueille un pourcentage non négligeable d’élèves musulmans ; il a plutôt tendance à être optimiste sur les contrôles et à conseiller le profil bas. Le second a le même niveau scolaire mais souligne davantage son identité catholique et fourbit des ripostes juridiques si nécessaire. Comme le rapport contient deux mensonges patents et porteurs de conséquences, je pense que l’optimisme serait une erreur.





