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La vie en commun dans le mariage

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La vie en commun dans le mariage [1]

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Dans le monde actuel, dans lequel se diffusent certaines conceptions équivoques sur l'homme, sur la liberté, sur l'amour humain, nous ne devons jamais nous lasser de présenter à nouveau la vérité sur l'institution familiale, telle qu'elle a été voulue par Dieu dès la création.

(S.S. Benoit XVI aux participants a l'Assemblée plénière du Conseil pontifical pour la Famille (13.05.06)

Cette étude a été réalisée à la demande d'amis de l'AFS impressionnés par le nombre de foyers catholiques qui traversent des difficultés graves pouvant aller jusqu'à la rupture, avec toutes les souffrances et les malheurs qu'elle implique. Elle a donc pour but d'aider les ménages à résister aux orages de la vie et même, pourquoi pas, à trouver le vrai bonheur après les épreuves assumées ensemble. Nous espérons que les jeunes qui envisagent le mariage, les fiancés, les jeunes maries y trouveront une aide. Les mariés plus anciens pourront s'en servir comme base de discussion avec leurs plus grands enfants.

UNE PLAIE DE NOTRE TEMPS

On a pu lire en effet, dans le n°68 de l'AFS, qu'a Paray-le-Monial, ou des milliers de familles l'attendaient, Jean-Paul II avait évoqué les attaques portées contre la famille[2]

Nous le savons, les familles de ce temps connaissent trop souvent l'épreuve et la rupture. Trop de couples se préparent mal au mariage. Trop de couples se désunissent, et ne savent pas garder la fidélité promise, accepter l'autre tel qu'il est, l'aimer malgré ses limites et sa faiblesse. Alors, trop d'enfants sont privés de l'appui équilibre qu'ils devraient trouver dans l'harmonie complémentaire de leurs parents... Ce sont la (des) signes d'une véritable maladie qui atteint les personnes, les couples, les enfants, la société elle-même !

Les conditions économiques, les influences de la société, les incertitudes de l'avenir, sont invoquées pour expliquer les altérations de l'institution familiale. Elles pèsent, certes, et il faut y remédier. Mais cela ne peut justifier que l'on renonce à un bien fondamental, celui de l'unité stable de la famille dans la libre et belle responsabilité de ceux qui engagent leur amour avec l'appui de la fidélité inlassable du Créateur et du Sauveur.

N'a-t-on pas trop souvent réduit l'amour aux vertiges du désir individuel ou a la précarité des sentiments ? De ce fait, ne s'est-on pas éloigne du vrai bonheur qui se trouve dans le don de soi sans réserve.

AMOUR OU PULSION GENESIQUE ?

Quand on prétend réduire l'amour aux vertiges du désir individuel ou au sentiment - avec tout ce que ces derniers comportent de transitoire - on s'éloigne du vrai bonheur qui se trouve, lui dans le don de soi, comme le montrent tous les mariages heureux. Et le mariage serait effectivement une loterie avec, comme pour toute loterie, plus de chances de perdre que de gagner, si l'homme et la femme se mariaient sans avoir réfléchi à l'engagement qu'ils prennent. C'est une loterie aussi pour ceux qui décident de s'unir par suite d'un émoi physique qu'ils confondent avec l'amour. En effet, comme le dit Alexis Carrel :

Il ne faut pas confondre l'amour et le désir génésique. L'amour dépasse le désir autant que l'incendie dépasse la flamme de l'allumette... (l'amour) fait qu'un être se donne pour toujours à un autre être. Il forge de façon  indestructible l'union de l'homme et de la femme : il complète l'union des corps par celle des âmes. Il assure la permanence, la paix et la joie de la famille ; permanence, paix et joie indispensables au développement optimum des petits de l'homme. Il constitue le plus subtil et le plus grandiose des procèdes employés par la nature[3] pour déterminer la propagation de l'espèce et l'ascension de l'esprit[4].

BATIR LA VIE COMMUNE

Les époux s'unissent pour avoir une vie heureuse. La formule traditionnelle, plus réaliste, dit qu'ils se sont unis « pour le meilleur et pour le pire ». Ce pire peut être du à des accidents indépendants de leur volonté malgré une vie saine, voire sainte. La maladie, les catastrophes naturelles, les accidents peuvent apporter le malheur. Quelquefois pourtant, les maux du ménage proviennent de la « mésentente » dont les causes sont extrêmement variées.

Puisque la fragilité des mariages se constate même dans des milieux qui se voudraient catholiques, il nous parait opportun de présenter une réflexion sur ce qui peut faciliter les relations entre époux et préserver ce bien inestimable qu'est la stabilité du ménage dans l'affection réciproque. Nous ne traiterons donc pas ici de la question du choix d'un conjoint tel qu'il soit plus facile de faire avec lui « feu qui dure ». Nous nous limiterons à étudier les relations entre conjoints déjà maries pour examiner les conditions nécessaires a l'entretien et au développement de l'amour conjugal. En conséquence, nous présenterons quelques caractéristiques de la vie en commun des maries et quelques conditions de réussite du mariage. Au fur et a mesure, nous montrerons comment se génèrent, puis s'enveniment, les difficultés.

 

Le mariage : « tout en commun » pour la vie

Par le pacte conjugal, l'homme et la femme s'unissent et créent une communauté. Il ne s'agit pas seulement de l'union physique.

Il s'agit d'une communauté de vie et de destin. Au temps des anciens romains, la formule de l'union conjugale pour la mariée était brève mais parlante : ubi Caïus ibi Caïa, ce que l'on peut traduire par : « là où (tu seras) Caïus [5], là (je serai) Caïa [6] ». Dans le mariage, le but est d'établir et de développer une affection, un amour et un dévouement réciproques, de sorte que chaque conjoint ressent quasi physiquement les joies, les tristesses et les souffrances de l'autre (Notre Seigneur : « et les deux ne feront plus qu'une seule chair »).

Mariés et non juxtaposés

Le couple que constituent les époux est bien plus que la seule juxtaposition de deux individus. Les conjoints constituent, par leur mariage, un système particulier qui se caractérise entre autres par le fait qu'il est issu d'un choix, ou tout au moins d'une acceptation réciproque. Ce système suppose un projet commun, des relations sexuelles exclusives, le partage du même domicile et une vie commune. Au sein du couple, existent pourtant des limites qui protègent le jardin secret de chacun, même si l'existence d'un tel « domaine réservé » est perçue comme regrettable, voire dommageable, par les partisans du « tout transparent » ou de la communication totale.

- Le poids de la vie antérieure

Les relations entre époux sont influencées par leurs désirs, leurs espérances ou leurs craintes. Pour une bonne part, ces influences ne sont pas consciemment ressenties par les intéressés eux-mêmes. En effet, ils sont arrives au mariage de manière quasi indépendante après environ vingt ans de formation et de vie au cours de laquelle ils se sont développés, ont acquis des mœurs, des coutumes, des règles de vie. Comme le remarque Gustave Thibon :

Deux époux, également pleins de bonne volonté, risquent de se méconnaitre et de se heurter douloureusement par le seul fait qu'ils ont été modèles par un climat social différent. Ce poids des mœurs, ces fatalités du milieu, mieux vaut les avoir entre soi comme adjuvant que comme obstacle à l'union.[7]

Et même dans le cas ou la proximité du niveau social des fiancés, la communauté de foi et de gouts réduisent la différence des cultures familiales initiales, elles ne la suppriment pas totalement. Les réalités perçues négativement par l'un ne sont pas forcement vécues comme telles par l'autre. Chacun a le sentiment d'agir « normalement » et a du mal à prévoir ou à comprendre en quoi il a pu blesser ou froisser l'autre par une parole ou par une attitude.

Voici le cas d'un ménage, ou le mari était issu d'une famille qui avait « un bon coup de fourchette ». Quand un de ses neveux pleurait pour réclamer son repas, les parents (le frère ou la belle-sœur du mari dont nous parlons) disaient, en lui apportant à manger : « ne pleure pas, on ne va pas te laisser mourir de faim », ou bien s'il réclamait un supplément par rapport à la ration initialement prévue, celui qui lui apportait la nourriture disait : « Je ne vais pas te laisser mourir de faim, moi ». Dans sa famille à elle, on mangeait moins. Un jour, alors qu'un enfant réclamait après avoir eu son repas normal (aux yeux de sa mère), le père le prit dans les bras et dit : « Ne pleure pas, je ne vais pas te laisser mourir de faim, moi ! ». La mère, qui était dans ses mauvais jours et très fatiguée, s'est sentie traitée de « mère indigne » et fit une scène dont le mari a mis du temps à comprendre ce qui avait pu la provoquer.

- Avoir le maximum de choses en commun

Donc, plus nombreuses seront les références communes, plus rares seront les malentendus possibles : « Dans le mariage, il faut mettre le maximum de choses en commun, à commencer par les plus hautes ». Ce qui fait comprendre la position de Gustave Thibon :

Les unions entre personnes de milieux géographiques, culturels ou professionnels très différents se multiplient de plus en plus. Dans nos campagnes vivaroises, pour ne citer qu'un exemple, les jeunes paysans qui, jadis, n'épousaient que des jeunes filles appartenant, non seulement à leur caste, mais encore - à l'intérieure de cette caste - à des familles imprégnées des mêmes traditions, des mêmes opinions politiques et religieuses que la leur, s'unissent maintenant assez fréquemment à une petite dactylo parisienne ou à une Italienne fraichement émigrée. Et des cas semblables s'observent dans tous les milieux.

Je le dis tout net : cette confusion ne constitue pas un progrès. L'identité du milieu social me parait une des conditions centrales du bonheur conjugal. Certes, je n'exclus pas absolument les unions entre personnes de milieux différents. Je pense seulement qu'elles doivent être l'exception ; elles exigent, de part et d'autre, des qualités individuelles qu'on ne saurait demander a la masse des hommes.[8] 

Dans tous les cas, le couple va avoir à « marier » les apports de chacun et créer la culture et l'histoire propres de son ménage.

- Pour un projet conjugal réaliste

Aussi, les idées que se font les conjoints avant le mariage sont, ou bien porteuses d'un projet conjugal, ou bien cause de douloureuses désillusions, en particulier quand des aspirations insensées handicapent les conjoints par la quête vaine d'un « épanouissement parfait ». Car la recherche d'une perfection « virtuelle » détruit la réalité de la relation amoureuse concrète, qui ne se bâtit et ne se nourrit que de vérité et de réalités. Comme le dit encore Gustave Thibon :

La vie à deux, doit être un réalisme total, un réalisme centre en haut, mais étendu a tout l'homme. Les époux doivent s'élever, non en renonçant à la chair comme les ascètes, mais - ce qui est peut-être plus difficile - en entrainant la chair dans l'ascension de leur âme.[9]

 

De la lune de miel aux conflits

- Le mariage : un point d'arrivée ?

Certains esprits romanesques présentaient le mariage comme la fin d'une épreuve ou comme le point d'arrivée d'un parcours : les contes de fées se terminent par le mariage de l'héroïne avec le prince charmant. Et, dans l'élan amoureux de la lune de miel, l'autre est l'objet parfait qui comble des désirs de communication et de compréhension. La relation amoureuse est conçue comme un état excluant tout conflit, ou chacun s'ingénie à correspondre au désir de l'autre, a gommer les différences et les oppositions génératrices de conflits. Dans cette relation intense se concentrent alors tous les plaisirs déjà connus avec la perspective d'en découvrir d'autres ensembles. Or, chacun apporte avec lui son histoire, sa culture familiale, les expériences qui ont modèle en lui, souvent à son insu, sa capacité à se faire plaisir et à faire plaisir. Un ajustement de leur mutuelle capacité se fait en général assez vite ; chacun fait découvrir à l'autre ses lieux de plaisir. C'est ainsi que l'on peut voir des jeunes femmes aller au stade avec leur mari et des hommes « faire les vitrines » avec leurs épouses. Progressivement, ils distingueront les plaisirs qui les réuniront et ceux qui leur seront personnels.

- Non : un point de départ !

En vérité, le mariage est bien plus un point de départ qu'un point d'arrivée. Il marque le départ pour l'aventure de toute la vie ultérieure. Pendant cette aventure, les caractéristiques réelles du conjoint vont se révéler, ce qui provoquera de bonnes ET de mauvaises surprises de part et d'autre. Et il faudra du temps aux époux pour corriger leurs plus rudes aspérités et pour accepter ce qu'ils ressentent comme des réalités négatives chez l'autre[10] comme le disait Jean-Paul II, cité ci-dessus.

- La découverte réciproque

Ainsi, les conjoints, pour affronter l'épreuve du réel et du temps, sont conduits à renoncer - au moins en partie - à l'euphorie initiale pour assumer la différence de leurs origines. Ils se trouveront des complémentarités certes, mais aussi des oppositions. Au début, chacun des conjoints ne se rend pas bien compte des complémentarités parce qu'elles lui paraissent « normales ». Les oppositions au contraire sont ressenties d'autant plus vivement que l'euphorie initiale était plus grande. Conflits et mouvements agressifs sont alors inévitables, souhaitables disent même certains. Les couples qui en sont informes, et prépares à les rencontrer, sauront mieux que d'autres les comprendre et les réguler. Les conflits domines renforceront les liens du ménage. Si, au contraire, ils sont mal règles et rumines, ils peuvent distendre les liens et, a la longue, pousser à la rupture.

Chacun des époux ressent donc, dans la vie conjugale, l'influence de l'histoire vécue par son conjoint avant le mariage.Si, par exemple, l'épouse à vu sa mère parler autoritairement à son père, elle reproduira « spontanément » ce comportement vis-à-vis de son mari. Il faudra à ce dernier une longue patience, une douce et constante fermeté pour faire comprendre à l'épouse que son ménage n'est pas la reproduction de celui de ses parents. Dans un cas de ce genre, le mari - après plusieurs dizaines d'années de mariage - était encore oblige, de temps en temps, de rappeler à son épouse : « Attention, je ne suis pas comme ton père et tu n'es pas ta mère ».

- Au-delà de la lune de miel

Des gens se marient pour satisfaire leur concupiscence. La vie commune, avant que les passions se soient calmées, peut faire découvrir chez l'autre des qualités initialement insoupçonnées. Cette découverte prend un certain temps. Dans le passé, comme il ne fallait pas divorcer, les époux avaient le temps d'arriver à cette découverte réciproque. Aujourd'hui, lorsque l'union est « exclusivement » destinée à assouvir la pulsion génésique, il est évident que le heurt des égoïsmes se produira plus vite que le développement de l'estime réciproque. Actuellement, en effet, l'égoïsme est prôné comme une valeur et il est le moteur de la recherche d'un prétendu épanouissement personnel. De plus, le divorce a été facilité. Les divorces se multiplient donc, et les personnes croient être libres alors qu'elles se soumettent à l'esclavage de leurs passions.

Par ailleurs, ceux qui, dans le mariage, recherchent exclusivement les plaisirs sensibles sans en accepter les responsabilités et les obligations morales, voient leur amour s'étioler progressivement laissant au cœur amertume et insatisfaction. L'amour ne grandit et ne satisfait les aspirations intimes du cœur qu'autant qu'il est le soutien des efforts que font quotidiennement les époux pour se corriger de leurs défauts, pour s'adapter l'un à l'autre et se dévouer ensemble a leur vocation familiale : « On doit tous les jours faire la conquête de son conjoint ».[11]

- L'infidélité conjugale

L'infidélité conjugale est redoutable par les conséquences qu'elle entraine pour le ménage et les enfants. Le conjoint infidèle finit souvent par rompre les liens sacrés et partir avec un (ou une) autre. Nous avons signalé dans une étude précédente les circonstances qui facilitent la tentation d'infidélité dans le mariage :

- la proximité avec un (ou une) autre : des collègues de travail se côtoient huit heures par jour au cours de la vie professionnelle, souvent plus longtemps qu'ils ne partagent la vie de leur conjoint ;

- les imprudences ;

- la tentation de « regarder » ailleurs et de comparer son conjoint avec un (ou une) autre ;

- la lassitude ou l'ennui par suite de la monotonie de la vie commune ;

- la séparation physique ou psychologique (déplacements de longue durée, guerre, mais aussi forte progression de carrière due au fait que l'un des conjoints s'est plongé dans des études alors que l'autre essayait de se distraire...) ;

- le refus de la procréation des enfants (finalité première du mariage).

Il faut de l'héroïsme au conjoint fidele pour demeurer dans la fidélité à son engagement initial après le départ de l'infidèle.

On a observé un cas ou l'épouse délaissée a vu le retour de son mari après une « absence » de plus de dix ans.

Dans un autre cas, l'époux aurait bien voulu revenir mais il n'a pas été accepte et a été renvoyé vers sa concubine... Les deux époux ont eu, par la suite, une vie difficile.

 

Quatre mythes sur le bonheur conjugal

Pour faire un mariage heureux, bien des recettes ont été proposées : la communication, la résolution rapide des conflits, le partage des activités, le « donnant donnant ». En un sens, toutes ces indications sont positives et, de fait, mises en pratique dans les mariages heureux. Pourtant, ce ne sont que des recettes ; il faut donc les réussir, c'est-a-dire les appliquer comme il convient : amoureusement.

- la communication

La nécessite de la communication, comme voie prioritaire du bonheur en ménage et de durée de l'union, est une croyance populaire. C'est aussi une valeur acceptée par certains psychologues. On ne pense peut-être pas à souligner que la communication - comme la langue d'Esope - peut être la meilleure ou la pire des choses.

En effet, si la communication a pour objet principal de permettre à chacun des conjoints de dire à l'autre tous les reproches qu'il a à lui faire, cela transformera vite la communication en une rencontre désagréable dont on ne voit pas en quoi elle pourrait aider l'amour conjugal.

Les Equipes Notre-Dame, du Père Caffarel, ont mis le « devoir de s'asseoir » dans la règle de vie des Foyers adhérents à cette équipe. Ceux qui n'y ont vu que l'occasion de « vider leur sac » n'en ont pas garde un souvenir enthousiasmant.

Par contre, une telle séance de communication, portant d'abord sur les réussites de l'autre, sur ses bons mouvements, tout en intercalant les propositions d'améliorations souhaitées, aura immédiatement un bien meilleur impact. Cette manière de faire revient à donner, à la sensibilité du conjoint, des marques d'attention ; ce qui est aussi une marque d'affection.

- La résolution des conflits

On dit que la résolution des conflits permet la réussite de la relation ; en conséquence, certains croient qu'il faut tout dire et « vider son sac ». Pourtant, certains psychologues spécialises dans les relations conjugales estiment que 69%[12] des conflits conjugaux sont insolubles. Ce qui ne veut pas dire qu'ils conduisent nécessairement à des situations invivables, mais qu'il faut arriver à accepter la situation « insoluble », ce qui suppose normalement des concessions réciproques. Certains vont jusqu'à affirmer que éviter les conflits peut détruire le mariage par suite de l'aigreur provoquée par les griefs mentalement ressassés ; d'autres « balaient les conflits sous le tapis » ; d'autres ont constamment des accrochages. En fait, ce qui compte, c'est ce qui fonctionne pour les deux partenaires.

Les époux, incites par leur conseiller conjugal, à aborder franchement les problèmes avec leur conjoint ne font pas forcement attention au ton et aux mots qu'ils utilisent au cours de leurs échanges. S'il y a plus de tristesse que d'aigreur dans le ton et si les échanges, éventuellement passionnes, restent toujours respectueux du conjoint dont l'action où la position est contestée, alors le conflit aura une issue positive : l'un des deux cédera (au moins momentanément) dans l'attente de circonstances plus favorables au traitement du problème. Si, au contraire, sous l'effet d'une colère non maitrisée, les échanges manquent de respect, alors sont profères les « mots qui tuent » et c'est l'escalade : le conflit s'aigrit et, sauf action héroïque de l'un des deux, l'avenir d'un tel ménage parait bien noir. Le pardon des offenses a, là aussi, l'occasion de faire merveille. Encore faut-il qu'il soit sincère et complet.

- Les activités partagées

On constate aussi que les activités partagées renforcent le couple. Ceux qui contestent ce point de vue donnent des exemples du type suivant : un ménage décide d'aller aux sports d'hiver ; mais l'un des deux veut aller sur telle piste et l'autre sur telle autre. Croyez-vous que skier sur deux pistes différentes soit partager la même activité ? C'est même l'indice d'une divergence, d'un désaccord.

Dans l'exemple donné, où le niveau du mari dans la pratique du ski est supérieur à celui de son épouse, l'activité serait commune si le mari aidait sa femme à progresser dans ce sport, par exemple en l'entrainant pour qu'elle arrive à skier sur une piste légèrement plus difficile. On pourrait alors parler d'activité vraiment commune, même si les rôles ne sont pas identiques. Cela n'interdit pas la recréation pour monsieur, qui descendra une ou deux fois la piste de son niveau sous le regard admiratif de son épouse et pour madame le plaisir de se faire accompagner sur sa piste préférée.

- « Donnant donnant »

La fameuse équation du « donnant donnant », ou les époux ressentent le besoin de tenir un compte rigoureux de ce que chacun fait pour l'autre, est plutôt la marque d'un mariage malheureux,. C'est alors un grave signal d'alarme.

Il n'en demeure pas moins que les efforts de générosité doivent être dans les deux sens.

En résumé, toutes ces recettes sont bonnes et utiles, si elles sont animées par la charité.

 

Quelques aspects de la vie conjugale

- la relation conjugale

Le mariage chrétien est un grand sacrement. En lui, la relation sexuelle se trouve « sacralisée ». Les conjoints participent à l'action créatrice de Dieu en « procréant ». Il est alors évident que cette relation ne doit pas être profanée, mais exercée conformément à l'ordre voulu par Dieu : la relation conjugale est sainte dans le mariage ; elle est profanation en dehors. Elle est profanation aussi quand elle ne respecte pas la loi naturelle et quand elle se veut jouissance perverse et sans limites.

Dans ce dernier cas, elle devrait générer le même dégout que le « vomitorium » des Romains décadents. On sait qu'en un tel lieu les personnes - qui s'étaient gavées de nourriture - se faisaient vomir pour pouvoir recommencer.

- S'efforcer de contrôler la passion

Le mariage suppose une attraction sexuelle réciproque et cet attrait doit être assumé et contrôlé par la raison, car un amour fondé ou dominé par l'impulsion des sens est fragile, vulnérable. Comme nous l'avons dit, l'amour ne grandit et ne satisfait les aspirations intimes du cœur qu'autant qu'il est le soutien des efforts que doivent faire les époux pour s'adapter l'un à l'autre, se dévouer ensemble à leur vocation familiale. Cet équilibre entre la passion et la raison, ou plutôt cette passion contrôlée par la raison doit être un objectif des conjoints. Il faudra du temps et des efforts pour éviter que l'ivresse sexuelle animalise les personnes. Le mariage arrive alors à satisfaire l'instinct sans dégrader la personne.

- Quand les sacrifices s'imposent

La chasteté conjugale n'est pas négation de la chair, mais prise en compte de la chair par l'âme. Cet idéal pleinement humain demande parfois quelques sacrifices d'ordre sexuel.

Le premier de ces sacrifices se traduit par la volonté de chacun des conjoints de s'adapter à la sexualité de l'autre. Or, la sexualité de l'homme, ses besoins et ses rythmes sont différents de ceux de la femme. De plus, le tempérament et l'éducation peuvent avoir leur influence. La sexualité de la femme recherche la tendresse. Cette tendresse se manifeste par des caresses « innocentes » qui peuvent la satisfaire, elle, mais qui fouettent le désir plus animal de l'homme. L'amour réel dans la relation conjugale invite chacun des époux à trouver sa joie dans le plaisir qu'il donne autant que dans celui qu'il reçoit. Cette volonté d'adaptation réciproque est une marque d'affection.

Un grand sacrifice est demande quand, par suite d'une nécessite quelconque, les époux sont contraints de s'abstenir de toute relation sexuelle. C'est une lourde épreuve dans la plupart des cas. Evoquant cette conjoncture, Gustave Thibon nous dit :

Il faut alors que ce sacrifice soit un vrai sacrifice, c'est-à-dire une immolation droite et franche, en pleine lumière, sans subterfuges, sans mauvais œil, sans compensations équivoques. Ce sacrifice ne doit pas être un refoulement. Le vrai sacrifice, en immolant l'instinct, le sublime et le transfigure ; le refoulement se borne à le transposer, à le travestir, à faire de lui une force honteuse et sournoise qui rejaillit sur l'esprit et le contamine, une source de ressentiment, de faux idéals, de vertus pharisaïques... Le vrai sacrifice nourrit l'âme, le refoulement l'empoisonne.

- Une ascension nécessaire

Dans une atmosphère affective, la relation conjugale est plus que l'assouvissement des désirs ; elle devient une belle expression du don mutuel aux époux, un sentiment de plénitude que seuls les époux fideles expérimentent vraiment. Mais, comme l'exprime Gustave Thibon :

Je sais bien qu'un tel degré d'intégration spirituelle de l'instinct n'est pas chose commune, ni facile. J'en parle comme d'un idéal que les époux ne devraient jamais perdre de vue, quelles que soient leurs faiblesses et leurs défaillances concrètes. Car, si vivre dans la médiocrité est déjà un mal, consentir à la médiocrité est une sorte de mal suprême, de pèche contre l'esprit.

La signification profonde de la sexualité réside dans l'usage que l'homme en fait. Si elle n'élève pas vers Dieu, elle fait descendre vers le diable. Si elle n'est pas expression d'amour, elle devient luxure.

 

L'amitié entre les époux

La beauté seule ne suffit pas, car « la beauté s'en va et la bêtise reste ». L'attraction charnelle, pour vive et violente qu'elle soit, ne peut, à elle seule, fonder une union solide et durable. Les conjoints devront rapidement associer l'amitié à la passion. Si la chair peut rapprocher l'un de l'autre l'homme et la femme, l'amitié seule peut les ouvrir l'un à l'autre.

L'instinct sexuel est indifférent à l'égard de la personnalité de son partenaire. Il recherche son propre assouvissement et non la personne par laquelle il s'assouvit. C'est une « instrumentalisation » de la personne ; cela n'a rien à voir avec l'amour. Et cela reste vrai, même si l'instrumentalisation est réciproque. Dans ce cas, la femme est quasiment la prostituée de l'homme, comme l'homme est le prostitué de la femme.

L'amitié - qui est faite d'attraction et de choix personnels - met dans l'amour la personne à sa place et substitue, à la liaison éphémère de deux égoïsmes, l'unité stable de deux êtres choisis l'un par l'autre et uniques l'un pour l'autre.

L'amitié pénètre l'objet aime, vit de sa vie, épouse son âme. Et, par la, détruit la solitude intérieure qui affecte les êtres que l'instinct avait rapprochés.

L'amitié est pacifiante. Dans l'amour entre sexes, elle conserve l'ardeur et apaise le conflit. Elle apprend à l'homme à dominer sans brutalité et à la femme à se donner sans bassesse et sans artifice.

L'amitié permet aux époux de se comprendre, même si leur amitié est marqué par la différence des sexes, et s'exprime avec des comportements différents. Car les deux sexes restent toujours un peu étrangers l'un à l'autre, inconnus l'un de l'autre. Mais la réciprocité de l'amour peut les rapprocher.

Ce qui fait dire à Gustave Thibon :

L'affection de la femme s'universalise au contact de l'idéal de son époux ; de même, l'amour de l'homme gagne en délicatesse concrète au contact de la tendresse féminine. La vie à deux rend à chacun des conjoints le plus grand service que puisse recevoir un être borné et unilatéral : être sauvé de soi même...

- Les sacrifices mutuels

Dans notre civilisation hédoniste, il peut paraitre inopportun de rappeler la nécessite du sacrifice, surtout dans le mariage. Actuellement, ce dernier n'est souvent considéré comme justifié que par les plaisirs sensuels qu'il est censé devoir apporter. Or, nous l'avons dit précédemment, la recherche du plaisir est décevante, même dans le mariage dit d'amour. Ici aussi, nous ne devons pas perdre de vue ce que nous enseigne l'Eglise : O Crux ave, spes unica.

- Le bonheur « par la Croix »

Le bonheur se trouve dans et à travers les croix assumées.

Tous les échecs, toutes les misères du mariage procèdent de l'oubli de cette nécessite. Je ne conçois pas un mariage heureux sans un sacrifice mutuel.[13]

Ce qui parait paradoxal aux incroyants est vérifié par tous ceux qui acceptent de faire la démarche. Un tableau représente les liens du mariage : un ruban, une cordelette et une chaine. Selon l'état d'esprit des conjoints, la liaison conjugale peut être ressentie comme un ornement (le ruban), comme un certain handicap (la cordelette), ou comme un esclavage (la chaine). Les époux heureux aiment leur interdépendance. Pour un mari, c'est en effet un bonheur de pouvoir protéger, entourer de soins son épouse, de vivre avec elle, de lui parler... L'épouse trouve son bonheur dans la présence du mari, dans la vie à ses cotés, dans les services qu'elle lui rend, dans le ressourcement qu'elle lui permet de trouver auprès d'elle. Pour les deux, c'est un bonheur que de s'entraider, de partager les mêmes joies, les mêmes inquiétudes, les mêmes soucis, les mêmes espoirs. Au fond d'une soucoupe, il était écrit : « la femme partage les peines et double les joies... ».

- L'entraide dans les épreuves

Ceux qui en ont fait l'expérience, ont découvert que leur amour conjugal s'est particulièrement renforcé lors d'épreuves subies par le conjoint, qu'ils ont alors soutenu. Mais, alors que les amis du ménage considèrent ce qui lui arrive comme une lourde épreuve, le conjoint valide, lui, ne le ressent pas comme une épreuve personnelle, mais il souffre par contre de ce que l'autre subit.

Ce que dit Gustave Thibon ne peut être compris que par ceux qui en ont fait eux-mêmes l'expérience :

Celui qui veut savourer la profondeur d'une créature, celui-là doit savoir pâtir pour cette créature ; son amour doit surmonter les déceptions, surmonter l'habitude, plus que cela, il doit se nourrir des déceptions et de l'habitude. L'amour humain à ses aridités et ses nuits ; lui aussi ne trouve son centre définitif que derrière l'épreuve pâtie et vaincue. Mais, parvenu là, il goute à la richesse, à la pureté éternelle de la créature pour laquelle il s'est immolé. Car, si la créature est terriblement bornée en surface, elle est infinie en profondeur. Elle est profonde jusqu'a Dieu (...). La vocation du mariage nous voue à notre conjoint. Ce mot va loin. Il donne un sens à tous les devoirs et à toutes les douleurs de la vie commune. Il fait en particulier de la fidélité conjugale non plus une espèce de sacrifice stérile, mais un acte religieux de la plus haute valeur humaine.[14]

- Un dévouement réciproque

Le dévouement génère normalement, chez celui qui en bénéficie, un sentiment de reconnaissance. La femme, comme un vase, déborde de ce dont on la remplit : d'affection, de respect, de soins, et elle débordera d'amour et de dévouement ; de mépris et d'indifférence et elle débordera de mépris[15]. Elle rend le dévouement et les sacrifices qui lui ont été consacrés. Saint Paul nous a transmis cela dans son enseignement : « Maris, aimez vos femmes, comme le Christ a aimé l'Eglise... ».

Pourtant, Gustave Thibon fait très justement remarquer :

Quoi de plus vain, quoi même de plus nuisible qu'une immolation à sens unique ? Deux égoïsmes accouplés se freinent, et, d'une certaine façon, se neutralisent réciproquement. Mais quel bouillon de culture pour les penchants égoïstes d'une créature que de sentir autour de soi une atmosphère de dévouement inlassable ! Nous connaissons tous des ménages où l'esprit de sacrifice de l'un des époux fait de l'autre un monstre d'exigence et de recherche de soi. Chaque époux doit puiser dans le spectacle de la générosité de son conjoint, non pas un prétexte pour prendre ses aises, mais un motif pour s'immoler lui-même davantage.[16]

Se sacrifier à son conjoint ne veut pas dire l'adorer. Toute idole est trompeuse et, quand l'erreur se dévoile, cela se termine dans le drame et le déchirement.

 

La Prière, fondement du mariage

Il ne convient pas de diviniser l'être aimé. Cette idolâtrie conduit, à brève échéance, à l'indifférence ou à la répulsion. Pourtant, si l'on ne doit pas faire une idole de son conjoint, il n'en demeure pas moins qu'il faut l'aimer comme un don de Dieu. Cela suppose de mettre son mariage sous la loi divine.

La méditation sur le récit de la Bible concernant le mariage de Tobie et de Sara nous apprend d'où viennent la lumière et la force qui permettent aux époux une conduite digne et heureuse, en leur assurant les bénédictions de Dieu. Ce texte de près de 2500 ans est toujours d'actualité. On rappelle que Sara fut mariée sept fois, mais ses mariages ne purent se consommer car le démon faisait chaque fois mourir le mari. Or, l'ange Raphaël conseille à Tobie de l'épouser quand même. Ce dernier, connaissant les faits, craint de subir le sort des sept maris précédents. L'ange lui explique la situation :

Ecoute-moi, et je t'apprendrai qui sont ceux sur lesquels le démon a du pouvoir. Ce sont ceux qui entrent dans le mariage en bannissant Dieu de leur cœur et de leur pensée, pour se livrer à leur passion, comme le cheval et le mulet qui n'ont pas de raison : sur ceux-là, le démon a du pouvoir. Mais toi, lorsque tu l'auras épousée, étant entré dans sa chambre, vis avec elle en continence pendant trois jours et ne songe à autre chose qu'à prier Dieu avec elle. La première nuit, ... le démon s'enfuira. La seconde nuit tu seras admis dans la société des saints patriarches. La troisième nuit tu recevras la bénédiction promise à leur postérité, afin qu'il naisse de vous des enfants pleins de vigueur. La troisième nuit passée, tu prendras la jeune fille dans la crainte du Seigneur, guidé plus par le désir d'avoir des enfants que par la passion, afin que tu obtiennes dans tes enfants la bénédiction promise à la race d'Abraham.[1]

Il est évident que, de nos jours aussi, une telle décision peut se prendre d'un commun accord avant la cérémonie du mariage. Cela ne veut pas dire que cela ne demandera pas d'efforts de part et d'autre mais généralement plus du côté de l'homme. Pour préparer une telle décision, les fiancés liront ensemble ce passage de la Bible et en parleront entre eux.

Et ceux qui n'ont pas agi ainsi dès le début ?

Répondons par une anecdote : deux jeunes, après un temps de cohabitation, décidèrent ensemble de se reprendre et de se marier. Pour se rendre dignes du mariage, ils ont décidé alors de vivre comme frère et sœur pendant plusieurs mois (le temps qu'il a fallu pour arriver au mariage religieux, avec sa préparation). Ce qui a été fait. N'étant pas à la place du Juge, qui sonde les cœurs, nous ne pouvons pas dire avec certitude comment cette réparation a été reçue du Père céleste. Nous avons pourtant le sentiment très fort que les deux jeunes ont fait là un acte admirable que Dieu saura récompenser comme seul Il sait le faire. Et sûrement Dieu bénira aussi ce mariage.

Il semble que la leçon de l'archange est à expliciter : « tu prendras ta femme dans la crainte du Seigneur, guidé plus par le désir d'avoir des enfants que par la passion » (ce qui n'exclut pas la passion et le remède à la concupiscence, mais demande de dépasser le stade du remède indispensable). Il faut savoir aussi que la prière du ménage - avec ou sans les enfants - établit un lien puissant et facilite bien des choses dans les relations au sein du foyer. Ceux qui la pratiquent régulièrement en font régulièrement l'expérience.

Pendant la durée du mariage, à la lumière de la foi, les plus humbles réalités quotidiennes peuvent être exaltées et être vécues comme des actes d'amour de Dieu. Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus nous a enseigné que les plus petites choses faites avec cet amour permettent l'ascension spirituelle vers Dieu. Et cela donne un grand bonheur dès cette terre. D'où le jugement de Gustave Thibon :

Dans l'âme des époux dignes de ce nom, l'union de l'amour le plus haut et des nécessités les plus matérielles, crée une sorte de réalisme de l'idéal, si je puis dire, qui ne peut exister nulle part ailleurs à ce degré.

Le mariage est, par excellence, la vocation qui permet de mettre Dieu dans ce que la vie a de plus commun et de plus banal en apparence.

Réflexions terre à terre

- Nécessité de la politesse quotidienne

La politesse peut être comparée à l'huile ou à la graisse que l'on met dans un engrenage pour lui permettre de fonctionner longtemps. La politesse est nécessaire dans les relations avec nos contemporains. Elle s'impose d'autant plus fortement que les relations sont plus fréquentes (il faut d'autant plus soigneusement huiler ou graisser que les engrenages sont plus longuement et plus fortement sollicités). Ce qui veut dire qu'il faut user d'une politesse attentive avec son conjoint. C'est une grave erreur de croire qu'«il n'y a plus à se gêner parce qu'on est marié». Au contraire.

Il est évident qu'il faudra, vis-à-vis du conjoint, respecter la politesse élémentaire. C'est bien la moindre des choses. Mais puisque le conjoint est proche, il faut en faire un peu plus : toujours lui parler avec un ton et avec des termes respectueux[2], lui montrer le plus souvent possible un visage avenant, ne pas lui faire supporter nos problèmes extérieurs (de la vie professionnelle par exemple), et la mauvaise humeur que provoquent en nous les difficultés et les tensions de la vie hors du foyer. Cela n'interdit pas le partage de la vie. Cela demande de le faire dans des conditions relativement détendues. Par exemple, l'épouse attendra un peu, après le retour de son mari, pour lui faire part des soucis qui l'accablent.

En plus de cela, on doit considérer comme normal : pour l'homme, de veiller tous les jours (même en vacances) à sa présentation et à son état physique : propre, bien rasé ; pour la femme, d'être habillée de manière seyante : le mari a trouvé belle sa femme, quand il en a eu le « coup de foudre ». Il est bon de l'entretenir dans ce sentiment par une élégance de bon aloi.

L'humour ne doit pas être corrosif : les taquineries qu'un homme peut accepter facilement sont quelquefois mal reçues par l'épouse et réciproquement. Il ne s'agit pas de « manque de sens de l'humour » mais de sensibilités différentes. Le mieux est donc de se limiter à de l'humour fait sur son propre compte.

- Quelques circonstances de la vie quotidienne

Devant les enfants : il importe que les deux parents gardent un front uni sans faille vis-à-vis de leurs enfants. Sinon, ceux-ci utiliseront remarquablement la moindre faille pour parvenir à leurs fins, de plus cela sapera l'autorité de l'un ET de l'autre.

Même quand le ménage est solide, ainsi que cela a été démontré par les faits, les enfants souffrent des disputes de leurs parents. A leurs enfants qui s'en plaignaient, les deux époux répétaient qu'il n'y avait pas « disputes » entre eux mais « discussions ». Mais, devenus adultes et parents à leur tour, les enfants ont dit que ces « discussions » les avaient fait souffrir. Que faire alors ? Les faire en tête à tête exclusivement et se contrôler suffisamment pour que les échos de la « discussion » ne traversent pas les portes de la chambre...

Il semblerait à une réflexion inattentive que ces règles de comportement vis-à-vis des enfants n'ont rien à voir avec la bonne entente du ménage. Et, pourtant, elles montrent au moins que, dans une situation de tensions, les deux conjoints savent rester d'accord sur des « règles du jeu » communes. C'est un point fort.

Devant les étrangers : la solidarité des conjoints doit être totale vis-à-vis des étrangers. On se souvient de la réplique : « Et s'il me plaît à moi d'être battue ! », par laquelle l'épouse retournait contre un tiers la colère qu'elle avait contre son mari. Cela ne l'empêchera pas de s'arranger par la suite pour le faire bastonner par d'autres personnes.

Sortie de crise : ne rêvons pas : la vie d'un ménage ne sera probablement jamais un long fleuve tranquille. Il y aura forcément des crises plus violentes ou plus dures que d'autres. Essayons de voir ce qu'il est possible de faire :

- Ne pas se mettre en colère tous les deux en même temps. Le premier qui constate la colère chez l'autre cède au moins momentanément, quitte à reprendre l'affaire un peu plus tard, quand la raison reprendra ses droits. Cela n'est pas facile. Si un mot blessant a été lancé, l'attitude la plus forte c'est d'arrêter net et de se retirer en disant : « dans ces conditions, je n'ai plus rien à dire », ou quelque chose de ce genre.

- Attention à ce que l'on dit « en colère » : Le mieux c'est de ne pas se mettre en colère, mais cela peut arriver. La colère est une courte folie. On peut être tenté de dire des mots blessants, méprisants. Mais attention, l'atteinte à la considération est une injure grave dont l'impact dure très longtemps. On est maître du mot que l'on n'a pas prononcé ; on est prisonnier de la parole proférée. Ne pas hésiter au contraire à dire des phrases surprenantes comme : « parce que je t'aime, ce que tu fais (ou ce que tu me dis), me fait souffrir ».

Si l'homme a déjà donné dans le passé des témoignages d'affection, il peut à brûle-pourpoint dire : « Sais-tu que je t'aime ? »[3] Et si la digression ainsi introduite lui permet de reconnaître qu'il a finalement quelques torts, il est opportun de les reconnaître à ce moment.

- Que le jour ne se couche jamais sur votre colère, dit la Bible. Traduisons : ne pas s'endormir sans avoir fait la paix, l'un en demandant pardon, l'autre en l'accordant généreusement. Au début, c'est très difficile et on peut voir passer les heures avant que l'un des deux fasse le premier pas. Ce pas est facilité si l'on sait que le plus intelligent cède le premier. Il est certain que se dire à une heure du matin : « Je tiens à être le moins intelligent ! » est un argument qui devient encore plus ridicule que de ne pas vouloir « perdre la face ».

- Les petits cadeaux entretiennent l'amitié. Il faut savoir se faire des cadeaux de temps en temps. Il ne s'agit pas de faire des choses somptueuses, mais un petit geste qui prouve au conjoint qu'on a pensé à lui. Les gestes auxquels on peut penser ne sont pas forcément les mêmes la première, la cinquième, la dixième ou la vingtième année du mariage. Un de ces cadeaux peut être, pour l'épouse, de soigner particulièrement sa présentation pour accueillir le mari quand il rentrera. A cette tenue, on peut ajouter un mot gentil, du genre : « Je suis heureuse de ton retour ». Il faut refaire tous les jours la conquête de sa femme ou de son mari, nous l'avons dit. Cela ne demande pas grand-chose : un compliment, une petite phrase (je t'aime !), un sourire.

- Etre un fidèle « supporter ». Si le conjoint a fait quelque chose de bien, lui dire : « bravo ! ». S'il a des problèmes, l'aider, ne pas l'enfoncer davantage. L'encourager quand il fait des efforts, même s'ils ne sont pas immédiatement couronnés de succès.

- Bon caractère et bonne humeur. Certains disent : « la femme attire son mari par son minois, elle le garde par la nourriture qu'elle lui prépare ». Est-ce vrai ? Je ne sais. Un bon caractère est probablement aussi important que la bonne qualité de la nourriture. Si le mari arrive en retard par rapport à ce qu'il avait annoncé, que l'épouse lui dise le plaisir de le voir enfin de retour et qu'elle ne récrimine pas parce que le soufflé est retombé et qu'il faudra le réchauffer ou parce qu'elle a été « mortellement inquiète » de ce retard. Le mari a sûrement fait lui-même de gros efforts pour le limiter. Ne pas lui gâcher le plaisir d'arriver enfin à bon port.

- Le mari, chef du ménage. L'unité du commandement (nécessaire à tout organisme) dans le ménage semble froisser la fierté des femmes qui se croient humiliées d'obéir à leurs maris. Il leur faut du temps pour découvrir l'intérêt d'une telle obéissance ou plus exactement l'intérêt de l'unité de commandement sous la responsabilité du mari. Si moderne que soit la voiture, il n'y a qu'une seule personne au volant en même temps. Et on ne change pas de pilote quand on est dans un virage délicat.

Il semble bon qu'il y ait plutôt un partage des rôles entre le mari et la femme : la femme est « ministre des affaires intérieures », le mari est chargé plus spécialement des relations avec l'environnement. Quand l'enfant est tout petit, il est normalement sous l'autorité quasi exclusive de sa mère. Le rôle éducateur du père commence progressivement à partir du sevrage, ce qui ne lui interdit pas d'aider la maman dès la naissance.

La femme est évidemment capable de connaître avec certitude ou de décider avec sagesse. Pourtant, sa certitude n'atteint la perfection que lorsqu'elle est confirmée, sa décision ne manifeste une pleine vigueur que lorsqu'elle est approuvée. L'intelligence de l'homme donne aux pensées de son épouse un contour plus net, et à ses décisions une arrête plus tranchante.

En période perturbée, il est reconnu que l'homme garde généralement plus longtemps un raisonnement logique malgré la pression des émotions et du danger. De plus, l'homme semble souvent plus capable que la femme d'isoler un problème dans le flux des événements quotidiens. La femme étant plus intuitive, suggère à l'homme une ou des idées et l'homme traduit l'une d'entre elles en orientation à prendre et en actions à mener ; la coopération des deux permet d'arriver au résultat.

 

Faisons feu qui dure

Quand les époux ont fondé leur foyer, ils ont allumé un feu. Il faut le faire durer et, pour cela, l'alimenter et ne rien faire qui puisse l'éteindre.

Malgré la pression ambiante en faveur de la luxure et de la débauche, le mariage ne doit pas être recherché comme lieu d'assouvissement de l'instinct, aujourd'hui exacerbé par la pression des conditionnements. Il est vrai que, dans un premier temps, la satisfaction de l'instinct donne une sorte d'ivresse. Mais si elle est recherchée pour elle-même, elle aura toujours un réveil pénible. La lune de miel n'a qu'un temps, trop bref pour ceux qui n'ont du mariage que l'idée que s'en font les nouveaux païens qui hantent nos rues.

Les occasions de malentendus, de tensions, d'oppositions ne manquent pas dans les relations de deux personnes qui mettent toute leur vie en commun, alors qu'elles ont vécu dans des familles différentes, avec des références spécifiques propres.

La vie en commun ne se bâtit pas à partir des jouissances de chacun, mais à partir des sacrifices comme du dévouement de chaque partie en faveur de l'autre et du bien commun du ménage.

Ces sacrifices peuvent paraître difficiles à faire, ils se révèlent en fait comme faciles si on les fait avec amour, ardeur et le souci de s'insérer dans la lignée dont nous voulons assurer la pérennité.

Les liens du mariage et de l'affection conjugale se renforcent puissamment quand les époux se mettent sous la loi de Dieu par le respect de ses lois, à commencer par celle de l'amour de charité envers son prochain le plus proche, celui avec lequel Notre Seigneur nous a demandé de ne faire qu'une seule chair. La prière et l'offrande à Dieu des épreuves, la manifestation de notre reconnaissance à Son égard pour les bienfaits dont Il nous comble contribuent aussi à la solidité du ménage et à l'approfondissement de l'amour conjugal.

L'alliance que les mariés portent au doigt leur rappelle qu'ils sont l'image de l'Alliance de Notre Seigneur avec son Eglise. L'être aimé devient alors un chemin qui conduit vers Dieu. Dieu nous veut là où nous pouvons le plus pleinement exprimer et faire grandir notre capacité d'aimer. En cas de tensions, graves ou non, il est toujours possible de dire à l'autre : « Je t'aime ». Même si on ne ressent pas sur le coup de sentiments affectueux, cela renforce l'amour des deux côtés, car l'amour qui dure est acte de la volonté et non abandon à des sentiments. Et récompense suprême : les sentiments s'approfondissent et donnent un bonheur rare. C'est la grâce que l'auteur souhaite à ses lecteurs mariés.

André Frament

 


[1] Nous voulons rendre hommages à Gustave Thibon qui, dans sa publication, « Ce que Dieu a uni », a magistralement traite des problèmes du mariage. Comme on le verra dans le texte, nombreuses sont les références à ce document

[2] Paray-le-Monial, le 6 oct. 1986, in AFS n°68, page 88.

[3]Alexis Carrel parle en scientifique non encore entièrement converti

[4]Cf. Alexis Carrel, « Réflexions sur la conduite de la vie », Plon, Paris 1971, page 71

[5] Prénom latin

[6] Le même prénom, au féminin

[7] G. Thibon in « Ce que Dieu a uni, essai sur l'amour ». Ed. Universitaires - 1946

[8] Ibidem

[9] Cf. « Ce que Dieu a uni, essai sur le mariage », de Gustave Thibon. Edit. Universitaires, 1946 (chap. III, « Amour et mariage »).

[10] Si les premières joies de l'amour peuvent donner l'illusion d'un amour total et définitif, les réalités de la vie en commun ont tôt fait de faire apparaitre des divergences de caractère et d'éducation, des habitudes et des défauts qui gênent l'harmonie conjugale et prouvent qu'il faudra le plus souvent de longs et pénibles efforts d'adaptation pour réaliser la fusion des personnes morales et faire passer l'amour des régions superficielles de la sensibilité jusqu'aux profondeurs de l'âme et de la volonté

[11] Communication personnelle de P.A. Frament (1900-1977).

[12] Admirons la précision du chiffre avance !

[13] Gustave Thibon

[14] Gustave Thibon, loc. cit

[15] Enseignement reçu de P.A. Frament (1900-1977)

[16] Cf. « Ce que Dieu a uni », loc. cit

[17] Tobie 6, 16 à 22

[18] Parlant de M. Philips, le fondateur de la Société de ce nom, un de ses collaborateurs disait de lui : « On ne ressortait jamais de son bureau, même après une semonce, sans se sentir grandi ». Il est possible de semoncer quelqu'un en l'élevant à ses propres yeux

[19] Je ne suis pas sûr de la nature de l'impact si la phrase est dite par l'épouse à son mari, dans une telle circonstance

 

 
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