La formation des adolescents
Sans amour, la vérité durcit ;
Sans la vérité, l'amour pervertit
LES DEUX FORMES DE LA CRISE DE L'ADOLESCENCE
L'adulte est celui qui a quitté l'enfance et il n'y a pas d'étape stable intermédiaire. L'adolescence est la période de transition plus ou moins douloureuse, plus ou moins longue, entre l'enfance et l'âge adulte. Pendant ce passage l'être humain passe de la condition de protégé à celle de responsable.[1] Cette transformation de la personnalité cause aux parents et aux éducateurs des soucis spécifiques et demande une action adaptée.
D'abord la formation religieuse des adolescents est d'une extrême importance, surtout de nos jours.[2] Elle devra donc se développer et s'enrichir par rapport à la formation donnée au jeune enfant : la pratique de la prière et des sacrements doit au moins s'entretenir, si ce n'est se renforcer, il faudra inciter nos adolescents à suivre régulièrement les exercices spirituels de Saint Ignace... On imagine sans peine que la qualité de l'éducation donnée dès les plus jeunes années facilite le travail au moment de l'adolescence.
Pour produire ses fruits, la formation des adolescents et la préparation des plus grands à la vie de la cité, doit se fonder sur une vie spirituelle intense, des convictions solides basées sur la raison, les leçons de l'expérience et de l'histoire confirmées par l'enseignement des vérités sans lesquelles aucune société ne peut s'organiser face aux influences nocives auxquelles sont soumis les enfants comme les adultes.[3]
Dans le travail que nous présentons aujourd'hui, nous nous sommes limités à l'aspect naturel de la formation. Parce que la Grâce se greffe sur la nature, tout ce qui sera fait pour la progression de l'adolescent sur le plan naturel facilitera l'action de la grâce.
Pendant l'adolescence, s'il se produit une crise, elle peut se présenter sous deux aspects. Y. Bonnet appelle l'un la crise veau et l'autre, la crise tigre.[4] Il faut les accepter et les prendre avec suffisamment d'humour pour que cela se passe bien. Mais c'est quand même quelque chose de sérieux.
Le passage dans la crise veau est le plus dangereux car à ce moment-là l'adolescent est incertain, malléable, manipulable. Comme disent les psychologues, il a un "moi" faible, c'est-à-dire que sa personnalité ne lui permet pas notamment de dire non. C'est à ce type d'adolescents (ou de préadolescents) que s'attaquent les dealers de drogue et les sectes. Quand il sait dire non à ces influences pernicieuses, le jeune a dépassé la phase veau.
Quand les jeunes sont dans la crise tigre, on ne peut pas ouvrir la bouche sans se faire incendier, ils sont contre tout ce qui est pour, et pour tout ce qui est contre. Leur crise veau est passée, il s'agit maintenant de canaliser cette énergie nouvelle. Comme nous l'avons dit plus haut, le signe qui marque la fin de la phase veau, est de savoir dire non, et pas seulement à ses parents. A la phase tigre, on le dit à tous ceux qui détiennent l'autorité.
OBJECTIFS DE LA FORMATION DES ADOLESCENTS
Une façon d'aider à passer le cap de l'adolescence, c'est de renforcer la personnalité. Une personnalité solide favorise l'aptitude à la vie en société c'est à dire qu'elle prépare à l'insertion dans la communauté des autres hommes. Elle permet d'inscrire son propre projet dans le service à leur rendre. Ce service aidera le futur homme à donner un sens à sa vie. Nous verrons donc successivement le développement de la personnalité, puis la préparation à la vie professionnelle et enfin ce qu'il est possible d'envisager pour donner un sens à sa vie.
● Développer la personnalité
Pour développer la personnalité des jeunes, les éducateurs (les parents d'abord) doivent assurer leur sécurité psychologique ce qui est une condition importante du développement de leur confiance en eux et de leur autonomie.
● Donner à l'enfant la sécurité psychologique
Les enfants ont besoin de sécurité psychologique ; cessons de les inquiéter en permanence. Les inquiétudes des adultes ne devraient jamais être projetées sur les enfants qui doivent en être protégés. Ce n'est pas là les assister, c'est bien les protéger. Le guide en montagne fait prendre des risques, mais en même temps il protège ses clients.
En ce qui regarde nos enfants, il faut bien sûr leur faire prendre des risques, parce que la vie c'est le risque et on ne peut pas se sentir en sécurité[5] si on n'a jamais affronté le risque. Nous avons donc à les habituer à faire face à des risques d'abord limités, c'est-à-dire leur faire affronter des situations dans lesquelles l'échec éventuel ne sera pas trop pénalisant. Mais attention, faut-il encore les assurer comme on est assuré en montagne. Cela veut dire qu'il y a des choses dont il faut les protéger.
Un enfant par exemple ne doit pas avoir toutes les informations. Il y a des parents qui croient que leurs enfants seront protégés contre toutes les difficultés s'ils sont informés. Non ! Il y a même des informations qui sont dangereuses, parce que, comme le dit le Christ dans l'Évangile : " Vous n'êtes pas en état de les porter "
Et, si aujourd'hui il y a beaucoup de gens en danger sur le plan justement de la sécurité intérieure, c'est parce qu'ils voient à la télévision des choses qui les inquiètent. La conduite suicidaire qu'on remarque fréquemment chez de très jeunes enfants est liée à une surcharge d'informations inquiétantes. Les parents doivent donc trier les informations, de façon à amener très progressivement leurs enfants à connaître le risque, tout en les protégeant suffisamment longtemps.
La télévision inquiète beaucoup les jeunes au moment de leur adolescence (en particulier dans la phase veau) parce qu'elle est pleine de violence et incite à la luxure. Dans une famille de cinq enfants où la télévision était absente du foyer, chacun des enfants, après avoir dépassé quinze ou seize ans a, un jour, remercié ses parents de l'avoir préservé de la télévision.
Il va sans dire que les conflits entre parents perturbent l'enfant car, avec ce qu'il entend, il a peur que ce conflit tourne au divorce ; cette éventualité le met dans un état d'insécurité profonde. On sait cependant que les foyers volcaniques sont nettement moins perturbateurs pour un enfant que le divorce lui-même. Autrement dit, les arguments présentés en faveur du divorce comme solution pour éliminer de tels traumatismes psychologiques de l'enfant, sont irrecevables.
Les parents créent aussi une perturbation quand leurs consignes ne sont pas cohérentes ou qu'elles se contredisent : importance de la cohésion et de la solidarité des parents devant l'enfant.
En assurant la sécurité psychologique de l'enfant, les parents le placent dans des conditions favorables à un développement équilibré sous leur influence éducative.
● Donner confiance en soi
Le premier acte éducatif fondamental c'est de donner au jeune confiance en soi. On y parvient en tirant avec lui les enseignements positifs de ses expériences, qu'elles soient des échecs ou des succès.
- S'appuyer sur ses points forts
Les succès montrent que l'enfant a des potentialités. Les parents s'appuieront sur ces potentialités et l'aideront à les développer avant de s'attaquer à ses points faibles. Le développement de ses points forts, lui donnera confiance en lui et il viendra un moment où il percevra, de lui-même, que ses points faibles sont une gêne. Il sera alors motivé pour s'y attaquer. Les conditions seront favorables car il sera alors mieux armé pour réussir à les surmonter.
Au contraire si l'on met sans arrêt le doigt sur les points faibles, on sape sa confiance en lui. Cette forme d'éducation négative peut produire des catastrophes ainsi qu'en témoigne Yannick Bonnet :
Je suis payé pour savoir, ayant eu sept enfants, que les seuls enfants avec lesquels on a de vrais soucis, ce sont ceux qui manquent de confiance en eux. Avec les autres, on arrive toujours à s'en tirer.[6]
Une anecdote pour illustrer l'importance de la confiance en soi. Le célèbre clown Grock a raconté dans ses mémoires qu'il avait un jour trouvé un nouveau gag au cours de sa prestation. Avec la certitude de réussir, il avait improvisé un tour. Ce fut un succès. Le lendemain, après y avoir réfléchi, il a eu peur mais a quand même voulu le rééditer. Il s'est alors assez gravement blessé.
- Défis ou encouragements ?
Dans cette action de formation, le caractère de l'adolescent peut imposer de modifier profondément la méthode éducative pour tenir compte de sa personnalité. Un jeune avait un caractère tel (orgueil ? fierté ?) qu'il refusait de toute son âme les diagnostic d'échecs qui lui étaient prédits. Il les ressentait comme des défis. Il faisait alors l'impossible pour réussir ; ce qui lui a très souvent permis de récupérer des situations compromises. Réciproquement le fait de lui dire que la partie était gagnée, l'amenait à se désintéresser et à compromettre un résultat pourtant à sa portée. Devenu père à son tour, il se figura que ses fils devaient avoir la même tournure d'esprit ; ce n'était pas le cas. Son épouse lui a montré que ce qu'il considérait comme des défis motivants, sapait en fait leur confiance en eux, et qu'il fallait au contraire leur dire : " Vas-y tu réussiras ". Cette méthode là fut plus fructueuse.
On le voit il est important de trouver une bonne orientation pédagogique c'est-à-dire trouver les méthodes qui conviennent à chaque adolescent : l'un sera plus visuel, un autre plus auditif, un troisième sensorimoteur, un quatrième aura davantage besoin d'alternance, etc.
Le souci permanent des parents de donner confiance en soi à l'enfant, les conduira à développer ses points forts avant de lui faire prendre en charge ses points faibles, s'il en ressent la nécessité.
● Développer l'autonomie de l'enfant
L'autonomie est le but de l'éducation. Il faut y exercer le jeune, c'est-à-dire l'habituer à remplir lui-même une mission et à s'autocontrôler.
On expliquera que l'autonomie ne consiste pas à faire ce que l'on veut, mais à faire à sa manière ce que l'on doit. C'est tout à fait différent. Les adultes non plus ne font pas ce qu'ils veulent. L'action autonome se mène en respectant les interdits posés pour des raisons de sécurité. C'est dire que l'autonomie et la sécurité exigent des interdictions.[7] Quand un jeune n'a plus d'interdit, il est en danger; il ne saura pas ce que c'est que l'autonomie et il manquera profondément de sécurité interne. L'autonomie, comme toutes les aptitudes, se développe en donnant des missions de plus en plus complexes. Baden Powell a formulé une maxime extraordinaire, (citée de mémoire) : " Pour faire confiance à un jeune, il faut lui donner des responsabilités ".[8]
Dans le livre " Treize à la douzaine " l'auteur montre comment le père Galbraith avait donné des missions et des responsabilités à chacun de ses enfants et a ainsi développé leur autonomie.
- Les demandes de permission
Les demandes de permissions fournissent d'excellentes occasions pour accroître l'autorité des parents et exercer l'autonomie de l'adolescent. En effet l'adolescent demande une permission quand il a le sentiment d'être arrivé à une situation nouvelle pour lui ; il se voit devant une frontière qu'il ne se croit pas autorisé (ou pas capable) de franchir. La demande faite aux parents manifeste sa confiance en eux. Il serait de ce fait étonnant qu'elle concerne quelque chose de pervers. Nous avons pu vérifier la valeur éducative de "toujours" accorder la permission demandée.
Pour autant, l'autorisation n'est pas donnée mécaniquement. Elle conclut un dialogue au cours duquel les parents examinent la situation avec l'enfant : ils lui font préciser ce qu'il recherche en voulant faire ce pour quoi il demande la permission, puis ils voient avec lui comment pourraient se dérouler les choses. Les parents montrent ainsi qu'ils s'intéressent à la vie de leur enfant, à ce qui le pousse dans cette démarche. Au cours de l'échange, ils en profitent pour suggérer la manière d'affronter certaines situations. Si les difficultés évoquées ne se produisent pas, ce n'est pas grave. Si au contraire elles se produisent, l'enfant est préparé à y faire face et voit croître en lui le respect de ses parents.
Ces trois points : sécurité psychologique, confiance en soi et autonomie renforcent la personnalité de l'adolescent ce qui est un bon premier objectif. Ayant préparé la personnalité en tant que telle, il convient aussi de préparer à la vie sociale.
● Socialiser l'adolescent
Il faut aider l'enfant à se socialiser. Bien sûr, cela ne veut pas dire le faire devenir socialiste. Cela signifie qu'il faut donner à l'adolescent la capacité d'entrer dans la communauté sociale et d'inscrire son projet personnel dans le cadre du projet collectif. Devenu adulte, le jeune homme ou la jeune femme joueront un rô1e dans la communauté. Ils doivent s'y faire reconnaître et accepter les règles du jeu, ce qui implique des sanctions.[9] La vie au sein de la famille peut être une bonne initiation à cette démarche. De plus, il faudra l'armer pour la vie adulte et professionnelle qui suivra.
- Au sein de la famille.
La première communauté est celle de la famille. En son sein d'abord, l'ordre doit régner. Simone Weil [10] explique que l'ordre consiste à : ne jamais être pris entre deux obligations incompatibles entre elles. L'ordre règne donc quand toutes les obligations sont compatibles entre elles. Des parents peuvent perturber et même pousser leur enfant à la révolte quand leurs consignes ne sont pas cohérentes ou qu'elles se contredisent : importance de la cohésion et de la solidarité des parents devant l'enfant.
L'adolescent, développant son autonomie, aura des activités extra familiales. Cela ne le dispensera pas de rendre des services au sein de la famille. Il serait malsain qu'il considère la maison comme un hôtel gratuit où il suffit de mettre les pieds sous la table pour se faire servir. C'est hélas aujourd'hui une tentation des mamans qui pensent ainsi montrer leur affection, alors que cela pervertit l'esprit de leur enfant.
C'est au nom de la justice élémentaire que l'adolescent sera invité à participer aux charges de la famille : faire son lit (et pourquoi pas aussi celui d'un autre ?), ranger sa chambre, mettre le couvert ou débarrasser la table, faire des travaux de bricolage, d'entretien, de cuisine... respecter les règles de la vie familiale établies par ses parents.
L'enfant, habitué à obéir et ayant expérimenté depuis sa plus tendre jeunesse que les ordres sont donnés pour son bien, respecte ensuite la discipline dont il a compris la raison d'être. Au sein de la famille, doit régner la justice, il y aura donc des sanctions. Les sanctions positives sont très efficaces pour entretenir la bonne volonté : " Merci ! " " C'est bien ! " " Je suis fier de toi ! " sont des formules qui doivent être souvent employées. Elles accroissent aussi la confiance en soi de l'enfant.
Les sanctions négatives dépendent beaucoup de l'éducation reçue depuis la première enfance jusqu'à l'adolescence. Elles deviennent normalement plus rares quand l'âge croît. Chaque famille est un cas spécifique et, à l'intérieur de la famille, chaque cas doit trouver une solution spécifique. La vie en communauté demande de tenir les engagements pris. Les parents veilleront à donner l'exemple, notamment dans ce domaine. Toute promesse doit être tenue. Il faudra donc éviter d'en faire de coûteuses. Ils exigeront la réciprocité de la part de leur enfant. S'est-il engagé à rendre tel service à un ami ? Les parents veilleront à ce que ce service soit effectivement rendu. La parole d'un homme (vrai) vaut une signature et sa signature vaut de l'or.
● Armer l'adolescent pour l'avenir
- Le faire réfléchir à son avenir professionnel
Pour orienter les réflexions, les études et le travail de formation professionnelle de l'adolescent, deux préceptes :
1) Ne pas rechercher une situation pour l'argent ou les honneurs. Mais rechercher le service que l'on serait heureux de rendre aux autres. Si ce service est bien rendu, le reste sera obtenu par surcroît. Autrement dit, répondre à la question : dans quel domaine serais-je heureux de m'investir ?
2) Dans le travail, celui qui trouve le temps long et, de ce fait, regarde fréquemment sa montre n'est pas à sa place. Celui qui a trouvé sa voie, voit arriver la fin de la journée de travail sans se rendre compte du temps qui s'est écoulé. Ceci est valable dès le travail de formation à la profession visée.
Nous constatons aujourd'hui que la durée des études s'allonge parce que beaucoup de jeunes arrivent à 20, 22, 24 ou 25 ans sans savoir quel service pratique et concret ils veulent rendre à la société ![11] Ils sont en état de danger, car ils font ou vont faire des études qui ne mènent à rien. On a vu ces jours-ci une publicité qui demandait de donner leurs chances aux compétences en présentant la photo d'un jeune homme censé vouloir devenir jardinier mais qui ne décrochait pas d'entretien car il n'avait qu'une licence de sociologie.
Avant même que l'adolescent trouve ce qu'il croit être son orientation professionnelle, il sera formé dans trois domaines complémentaires : l'instruction, un métier et une culture.
- Donner une instruction de base.
Selon une réflexion de Yannick Bonnet :
Il faut dire à tous nos contemporains que l'objectif numéro un devrait être de donner à tout le monde le niveau du certificat d'études de 1947, plus l'anglais ; et ce serait déjà magnifique ! Car, aujourd'hui, on se "plante" sur des problèmes de certificat d'études, même si on se situe entre bac et bac + 4. J'ai même réussi à "planter" des élèves qui sortaient de Maths spé. quand je dirigeais l'école de chimie de Lyon. Il y a un abaissement extrêmement important de l'instruction de base, qui est nécessaire, capitale. La prétention des 80% de bacheliers ne veut strictement rien dire : les jeunes commencent heureusement à s'en rendre compte.
Rien que sur ce point, il y aurait déjà beaucoup à faire !
Le programme du CEP comportait la maîtrise de base du langage : vocabulaire, grammaire, syntaxe,[12] et la capacité de faire l'analyse logique de certains passages. Cette suffisante maîtrise de la langue est indispensable dans le travail en équipe si l'on veut une coordination convenable.
Le raisonnement logique fondamental est celui de la règle de trois et de ses dérivés. Il faut savoir qu'on peut être prix Nobel de chimie organique sans dépasser la règle de trois. Le niveau des exigences mathématiques en France dépasse toute commune mesure.[13]
Un ingénieur avait passé sa carrière à mettre au point des centraux téléphoniques de plus en plus perfectionnés ; à quelqu'un qui lui demandait ce qui l'avait le plus servi de tout ce qu'il avait étudié, il a répondu : U = RI, et la règle de trois.[14]
L'apprentissage des raisonnements de base est fondamental. Il faudra faire lentement progresser leur niveau. Les applications seront laissées d'une certaine manière au choix pour tenir compte des goûts, des centres d'intérêt.
- Ouvrir à la notion de métier
Il faut ouvrir très tôt l'enfant à la notion de métier. Ce qui ne veut pas dire qu'il faut faire une orientation précoce vers un métier donné ; ce serait dérisoire car les métiers évoluent rapidement. Mais il faut ouvrir très vite le préadolescent à des techniques et au fait que la compétence c'est d'être capable, dans une situation nouvelle, de l'analyser, de raisonner juste et d'utiliser les outils qu'on a pratiqués. C'est-à-dire passer du savoir au savoir faire.
Si un jeune ne prend pas très tôt cette habitude, il va décrocher du réel. Un jour ou l'autre il se rendra compte qu'il en est déconnecté et qu'il ne sait pas réaliser ce passage au savoir faire. Ce sera pour lui un handicap qui le brisera ou le révoltera suivant son caractère.
- Donner une culture "professionnelle"
Une formation culturelle est utile. Sans parler de la culture classique qui a certes son importance, il y a une formation culturelle professionnelle qui facilite le passage d'un métier à l'autre.
Il y a trois champs culturels. Pour les jeunes, ces trois champs doivent être définis, éclairés, de manière à aborder chacun d'entre eux avec des méthodes différentes parce qu'adaptées. On leur fera percevoir les liens qui existent entre ces trois champs de la culture.
Le premier de ces champs touche les lois de la nature, les lois du cosmos, ce qui est de l'ordre du déterminisme, là où les mêmes causes produisent les mêmes effets. C'est le domaine de la science.[15] Il faut éclairer nos enfants - nous aussi peut être - sur ce que sont véritablement les sciences, pour ne pas se faire manipuler par ceux qui veulent nous faire croire des choses fausses sur elles. On ne peut parler de lois qu'à partir du moment où on a pu procéder à une vérification expérimentale. Il y a des pseudosciences où on nous présente comme lois des hypothèses qu'on ne peut vérifier. Le chimiste sait qu'il peut arriver à synthétiser toutes les molécules présentes dans la cellule mais qu'il ne peut pas pour autant synthétiser la cellule vivante. Précisément, la vie c'est autre chose. Il y a un ordre dans la vie, un dynamisme, une néguentropie[16] qu'on ne retrouve pas dans le monde qui, lui, en permanence, dégrade l'énergie.[17]
Il y a en revanche une vulgarisation de la science qui permet de comprendre ce qui est véritablement scientifique. La culture est toujours vulgarisable. Ainsi la science a sa place chez les littéraires, à condition de ne pas faire un cours de physique dans lequel on parle de condensateurs par exemple c'est-à-dire de choses qui sont de l'ordre de l'application et qui ne peuvent donc pas intéresser un élève littéraire. Alors que, si l'on faisait un cours de vulgarisation à un élève littéraire pour lui montrer les champs de recherche de la physique moderne dans l'infiniment petit et dans l'infiniment grand, cela lui poserait des problèmes philosophiques passionnants, des questions d'épistémologie, de philosophie des sciences, qui ne le laisseraient sûrement pas indifférent et l'enrichiraient.
Le deuxième champ de la culture concerne les disciplines liées à l'homme, les disciplines liées à un être libre, c'est-à-dire à cet être que l'on peut certes conditionner mais qui est toujours libre même par rapport à ses conditionnements, c'est-à-dire qu'il ne peut pas être entièrement déterminé, il ne peut pas être entièrement programmé.
Le terme de "sciences humaines" est donc un terme ambigu, dangereux, parce que beaucoup de gens s'imaginent que par la psychologie, la sociologie, la caractérologie etc., on peut enfermer l'homme dans des explications infaillibles. Eh bien! Non! L'homme, quel que soit son conditionnement, peut toujours poser un acte de liberté. C'est pourquoi les humanités font partie du champ de la culture, et sont indispensables à tous, même à ceux qui suivent un enseignement technique ou professionnel. Eux aussi ont besoin de comprendre ce qu'est l'homme, sa nature et sa richesse.
L'économie fait partie des humanités. Qu'on ne nous fasse pas croire que l'économie est déterministe. Ce sont les comportements des hommes qui induisent l'inflation, et qui causent les grands mouvements économiques. D'ailleurs, c'est tellement vrai que les économistes n'ont jamais pu faire de prévision et qu'ils expliquent toujours l'économie après coup. Cela, par définition, n'est pas de la science. Cela fait partie des humanités. Cela ne veut pas dire que rien n'est mesurable, mais les mêmes causes, en économie, ne produisent pas toujours les mêmes effets. Parce que, là encore, les hommes peuvent toujours dans leur liberté d'enfants de Dieu poser des actes de refus à leur propre conditionnement. Par exemple quelqu'un qui fume peut dire : "Demain, je cesserai de fumer". Il est conditionné pour fumer, il n'est pas déterminé.
Le troisième champ de la culture touche les grandes interrogations essentielles de l'homme, sur l'origine du monde, sur sa fin, sur la souffrance, sur le bien et le mal, sur les origines de la morale. Cela implique une réflexion, une connaissance de ce que sont les traditions religieuses, une réflexion métaphysique et, pour nous croyants, une réflexion théologique. Il est important de pousser ses connaissances religieuses à un niveau équivalent à celui des connaissances profanes.
Ce dernier champ est capital pour la culture. Yannick Simbron, qui fut un temps secrétaire général de la FEN, en a lui-même fait le constat en revenant d'Israël. Il sentait qu'il y avait quelque chose de mutilé dans sa propre culture : produit de l'école laïque, il n'avait jamais entendu parler de la Bible. En revenant d'un voyage en Israël, il a dit :
"Je n'ai strictement rien compris pendant huit jours à ce peuple, parce qu'on m'avait privé de la connaissance de la culture de la bible, de l'histoire religieuse du peuple juif.[18]"
Ce champ de la culture est le seul qui puisse unifier tous les autres. C'est-à-dire que, si on n'a jamais porté son attention sur l'interrogation métaphysique, les religions, la théologie, on aura toujours du mal à être cultivé.
● Préparer à un métier ?
Pour s'insérer dans le service à rendre à la communauté, l'adolescent, devenu adulte exercera un métier. Or aujourd'hui il semble que les métiers - certains au moins - ont une durée de vie plus courte que celle des hommes. La technologie galopante, les progrès, la productivité, le passage à l'économie de marché, la mondialisation des échanges, liée à cette interdépendance des acteurs que soulignait déjà, en mai 1961, le pape Jean XXIII dans Mater et Magistra, tout cela fait que nous sommes passés aujourd'hui dans un nouvel état économique ce qui n'a d'ailleurs rien à voir avec la traversée d'une crise économique.[19]
Pour les entreprises, les exigences induites par ce nouvel état économique[20] entraînent aussi des exigences pour les salariés. Ces exigences se situent à deux niveaux : au niveau professionnel et au niveau comportemental.
- Au niveau de la formation professionnelle
Le travail dans la vie active présente des exigences au niveau de la formation professionnelle, à la fois initiale et permanente. Compte tenu des évolutions technologiques et de la courte durée de vie des métiers, il est nécessaire que les gens soient à la fois des professionnels (du métier actuel) et des professionnels potentiels (adaptables au métier futur).[21] Déjà en 1960, une conférence faite aux ingénieurs d'une grande Ecole de Chimie passait de tels messages :
Dans dix ans, le chiffre d'affaire de X (grand groupe de chimie) se fera sur des produits qui ne sont pas encore inventés à ce jour.
ou encore :
Vous venez de recevoir votre diplôme d'ingénieur, mais si vous restez trois ans sans vous perfectionner en chimie, votre diplôme aura perdu sa valeur.
- Au niveau comportemental
Même pour être artisan, il faut faire preuve de qualités d'éducation. Dans les entreprises, on demande des gens fiables, consciencieux, capables de faire équipe, de communiquer, c'est-à dire capables de maîtriser leurs émotions, autonomes, réactifs. Bref, des personnes adultes capables de répondre à ces exigences nouvelles. Il y a certes toujours dans les entreprises des parasites, des moroses, déçus, passifs, incapables de s'adapter à ce nouvel état économique. Cela n'a rien d'étonnant d'ailleurs puisque les sociologues nous confirment qu'à l'extérieur des entreprises des phénomènes plus généraux touchent toute la société civile.
● Donner un sens à sa vie
Le renforcement de la personnalité et l'aptitude à s'intégrer dans la société ont comme couronnement le sens à donner à sa vie C'est peut être là le but ultime de l'éducation. Pour nous chrétiens il est évident que le but ultime c'est de rencontrer Dieu. Et cela peut se réaliser de bien des façons : dans tous les métiers dignes de ce nom il est possible de faire son salut, et "par surcroît" trouver le bonheur ce qui est, au fond, le but de tout homme. Le Christ, en effet, nous a donné les Béatitudes : "Bienheureux... bienheureux... bienheureux... bienheureux...".
Nous sommes faits pour le bonheur. Aussi tout homme ne peut pas s'empêcher de le rechercher. Certes il lui arrive souvent de s'égarer dans sa quête pensant le trouver dans le plaisir, les richesses, les honneurs, c'est à dire dans les concupiscences. Le bonheur n'est pas dans le plaisir et la satisfaction d'appétits matériels, il n'est pas non plus dans la joie des plaisirs esthétiques et intellectuels (même si ces derniers représentent une première marche vers le bonheur). Le bonheur est un état interne, profond, de plénitude auquel parviennent ceux qui ont respecté les lois de la vie et la loi de Dieu.
Trois choses aident à la finalisation d'un être humain : la création d'une œuvre, la recherche et la découverte de la vérité, le véritable amour.
● La création
Le dynamisme intérieur de l'adolescent doit être canalisé pour qu'il devienne producteur d'œuvres. La capacité de " créer " rend en effet le travail totalement humain, c'est-à-dire à l'image de Dieu. Travailler se disait dans l'ancien temps "ouvrer", qui a donné "œuvrer", mais qui n'est plus guère employé. Œuvrer, c'est à dire faire une chose qui puisse être contemplée.
Dans un camp scout, le fait de réaliser une table de travail en rondins, un four de cuisson, ou un PH correspond à cette finalité de création. C'est un des aspects de la formation par le scoutisme. De même, à Riaumont, les adolescents sont incités à participer à des travaux durables à leur portée. Un travail de jardinage (pour ceux qui ont la chance de pouvoir s'y adonner ) représente aussi un mode de travail créateur où l'on sent aussi, très proche, l'action de Dieu.
● La vérité
Arriver à la vérité est le but de notre intelligence. Quand un adolescent est avide de comprendre et de savoir, il faut s'empresser d'exploiter cet appétit. C'est un moyen de stimulation. La recherche de la vérité est une chose importante. Il faut cependant bien faire comprendre à l'adolescent que la vérité est quelque chose qui nous dépasse toujours. Il faut lui expliquer que la vérité doit être approfondie et méditée. Quand on est dans le vrai, on n'est pas pour autant propriétaire mais serviteur de la vérité. La quête de la vérité exige le dialogue et la communication. Elle exige l'attention aux personnes, une certaine tolérance envers elles (pas envers l'erreur bien sûr) car, comme l'enseigne saint Ignace, il faut toujours chercher en quoi les propos de l'interlocuteur peuvent être pris en bonne part. Sans cette attention aux personnes et à leur perception des choses, notre intelligence restera limitée.
Arriver à la certitude de la vérité cause une grande satisfaction pour l'homme qui peut se dire "je suis dans le vrai".
● L'amour
L'amour est une finalité importante. L'amour véritable est d'oblation et non de captation.[22] L'amour est la cause et le but de notre liberté. Nous sommes faits à l'image de Dieu et la liberté nous permet d'aimer, c'est-à-dire que nous pouvons donner avant de recevoir, nous pouvons même donner sans recevoir : nous pouvons faire un acte gratuit d'amour.
La capacité d'aimer s'acquiert par apprentissage, par imitation. L'enfant qui a été aimé d'un véritable amour exigeant, fort et doux sait bien ce qu'est l'amour d'oblation, il en connaît le prix et la force.[23] Ainsi, dans l'éducation il ne faut pas assener à quelqu'un ses vérités parce que cela se fait nécessairement sans amour. Quand on assène à quelqu'un ses quatre vérités, il y a peu de chances qu'il soit réceptif, parce qu'il se sent en état de rejet :
" La vérité sans amour durcit ".
De même, il ne faut jamais aimer quelqu'un sans lui dire la vérité. Il faut toujours coupler les deux alors que trop souvent nous les séparons :
" L'amour sans la vérité corrompt ".
On dit d'un enfant qu'il est pourri par ses parents lorsqu'ils ne lui disent pas la vérité.
De ce fait on peut tirer la conclusion qu'il est souhaitable d'éviter le plus possible d'être en colère quand on réprimande son adolescent. C'est une chance d'avoir des parents qui savent pratiquer cette règle. Leurs paroles sont adaptées à leur pensée même quand le ton est très sévère. Et l'adolescent a - et aura toujours - le sentiment aigu que ce qui a causé la réprimande n'était pas très intelligent de sa part.
CONCLUSION
Dans les circonstances actuelles, l'éducation des adolescents est délicate. Elle est certes plus aisée si la première éducation a été solidement faite. Selon l'avis de bien des éducateurs il importe de savoir qu'en ce qui concerne les garçons la présence du père est nécessaire. Le plus souvent, une maman a le plus grand mal à piloter un garçon de plus de treize ou quatorze ans. Présence du père ne veut pas forcément dire présence physique constante, ce qui est impossible. Mais présence psychologique : lorsque le père est physiquement présent, il passe du temps avec son fils en faisant attention à ce qui lui est dit, en s'occupant de lui. Si courte soit-elle cette présence est bénéfique. Et, quand il est absent, la mère parle du père et s'appuie sur son autorité.
Dans tous les cas les parents demanderont l'aide de Dieu. Il leur a donné la responsabilité, Il leur donnera - surtout si elles lui sont demandées dans la prière - les grâces nécessaires pour réussir leur mission. Sans Lui nous ne pouvons rien faire. Il faut agir comme si tout dépend de nous et prier comme si tout ne dépend que de Dieu. Il a associé un plaisir à toutes les actions nécessaires à la propagation de l'individu et de l'espèce. Il y a donc une réelle jouissance à accompagner le développement d'un adolescent. C'est une œuvre passionnante. La réussir fait le bonheur des parents et de l'enfant.
André Frament
[1] Cf. : Le Point du 14 avril 80
[2] Si Dieu le veut, nous consacrerons à ce thème une étude spéciale
[3] Cf. : AFS n° 10, présentation de l'Action Familiale et Scolaire
[4] Cf. Y. Bonnet in AFS n° 105 page 41
[5] Il est connu que l'habitude d'affronter les risques finit par développer un sentiment de sécurité. La formation des commandos dans l'armée est basée sur ce principe, d'où les exercices répétés qui nous paraissent difficiles mais qui donnent confiance et sentiment de sécurité. Après un entraînement de six mois chez les paras une recrue disait : " J'en ai bavé. Mais à la fin, si l'instructeur nous avait placé devant un immeuble de six étages en nous disant d'en atteindre le toit par l'extérieur, nous n'aurions pas pensé qu'il était fou, nous aurions examiné le problème pour voir comment nous allions le résoudre".
[6] Y. Bonnet, cf. : AFS n°105 pages 39 et sq
[7] Ainsi, l'autonomie au volant est reconnue par le permis de conduire quand l'intéressé a fait la preuve de ses capacités en respectant le code de la route
[8] Une bonne pédagogie demande évidemment de ne pas donner des responsabilités trop lourdes à celui qui est chargé de les assumer.
[9] Cela traduit la nécessité fondamentale pour toute communauté humaine de vivre
dans l'ordre
[10] Dans L'enracinement, éd. Gallimard
[11] C'est pourquoi l'AFS pense pouvoir rendre service aux familles en réalisant des sessions Que faire après le bac ? Les personnes intéressées peuvent prendre contact avec notre secrétariat.
[12] Donc la capacité de faire sans faute une dictée d'une page environ
[13] Y. Bonnet, cf. : AFS n°105 pages 39 et sq
[14] U = RI est la première formule des cours d'électricité
[15] Au sens usuel de ce mot
[16] La néguentropie est un concept issu de la Thermodynamique. C'est le contraire de l'entropie qui, elle, est une mesure de l'état de désordre d'un système. L'entropie est censée croître de manière irréversible à chaque transformation chimique ou physique. L'organisme vivant à une telle capacité d'organisation des molécules qu'il incorpore que certains ont imaginé le concept opposé : la néguentropie
[17] Voir La Science aujourd'hui - Valeur et limites entre la perception et la sagesse, du Professeur L. Millet. Ed. AFS. Bulletin de commande en dernière page
[18] Cet aveu ne lui a pas réussi, il a été exclu de la FEN dans les trois mois ! Forcément, il avait dit que la culture de l'école publique était mutilante
[19]La crise est le résultat d'une conjoncture momentanément dégradée qui, ne serait-ce qu'à la longue, finit par se rétablir. Le changement d'état économique est une révolution qui bouleverse les données et rend impossible les extrapolations pour envisager l'avenir. Selon des travaux menés à la demande du Gouvernement français et présentés en milieu patronal, une telle révolution suppose une avancée significative et "simultanée" dans quatre domaines : l'apparition de nouveaux matériaux, une avancée dans les sciences de la vie, une mesure plus fine du temps, et la mise en œuvre d'une nouvelle source d'énergie. L'actuelle révolution serait ainsi caractérisé par la mise sur le marché des matériaux composites, le développement de la biologie (OGM !), une meilleure mesure du temps (la nano seconde c'est-à-dire le milliardième de seconde (dans les ordinateurs) et la généralisation de l'électricité. Il faut ajouter à cela les bouleversements économiques causés par les politiques mondialistes.
[20]Données par Y. Bonnet, dans AFS n°105 pages 39 et sq
[21] Dans les usines de l'Aéronautique, la construction des avions a été successivement réalisée en rivetant des plaques d'aluminium sur des nervures, puis en taillant panneaux et nervures dans la masse du métal, (travail sur machines outils) ensuite en préparant les panneaux par usinage chimique (travail par corrosion chimique dirigée) avant de passer aux panneaux de fibres de carbone ou de kevlar sur des "nids d'abeille" pour lesquels il y a beaucoup moins de travail que sur du métal. D'autres entreprises ont vécu des transformations analogues : on est passé des conduites de fonte coulée par centrifugation à des conduites en fibres, de verre ou de plastiques, bobinées au moins aussi résistantes et beaucoup plus légères. On pourrait multiplier les exemples
[22] L'amour de captation est illustré par l'amour de l'ivrogne pour la boisson : il l'aime comme objet de consommation. L'amour d'oblation, fait de dévouement, de services rendus, recherche le bien de l'être aimé, quelquefois même au détriment de l'aimant
[23] Une femme a dit à son mari que la résistance nerveuse dont il faisait preuve était due au fait qu'il avait été réellement et fortement aimé par ses parents





