• Increase font size
  • Default font size
  • Decrease font size
Home Famille Education des petits et des ados L'éducation par la famille

L'éducation par la famille

Envoyer Imprimer PDF


L'éducation par la famille

(Un antidote au personnalisme ambiant)


Il y a toutes sortes de manières d'envisager l'éducation. Les uns s'intéresseront peut-être à la formation morale de l'enfant, à ses vertus naturelles ou surnaturelles. D'autres mettront plutôt l'accent sur la formation de l'intelligence et donc au développement de ses facultés intellectuelles. Ou encore, on considèrera l'apprentissage de la personnalité chrétienne grâce au concours équilibré de la nature et de la grâce.


Ces points de vue sont légitimes, bons et même nécessaires. Une bonne étude sur ce sujet doit considérer l'éducation morale, intellectuelle et psychologique de l'enfant. Néanmoins, il est facile de voir que ces aspects ne sont que partiels, ils ne concernent qu'un aspect de l'œuvre de l'éducation. Surtout, ils portent avec eux un danger réel, celui de focaliser le regard de l'éducateur sur l'enfant, de considérer ce dernier comme le centre du monde, de l'envisager comme individu absolu et autonome. C'est le danger du personnalisme qui voit dans la personne la valeur suprême et le but de toute société humaine.

Certes, l'enfant, ou, mieux dit, l'éducation de l'enfant est le but premier du mariage, mais cet enfant n'est pas considéré comme un individu isolé, il est né de ses parents, membre de telle famille, chargé de toutes sortes de relations aux personnes qui l'entourent et au bien commun. Après avoir étudié les divers aspects particuliers de l'éducation, il convient donc de l'envisager d'une manière plus générale, de voir comment la famille influe par elle-même sur le développement moral, intellectuel et psychologique de l'enfant. Qu'est-ce que cela fait à un petit d'être le membre de telle famille ? Comment le corps familial va-t-il diriger l'épanouissement de ce petit homme ?


Un principe général

Saint Thomas d'Aquin reprend à Aristote un principe de la vie sociale et politique : le membre d'une société atteint sa pleine maturité et la vertu dans la mesure où il se dévoue et se consacre au bien commun. L'exemple du corps humain est clair. Si une jambe cesse de servir le corps en marchant ou en courant, par exemple si elle reste immobilisée dans le plâtre durant trois mois, elle s'atrophiera et s'ankylosera. Si un poumon est paresseux et ne respire qu'à demi, s'il ne sert pas le corps en aspirant amplement l'air pur et en purifiant le sang, il deviendra rachitique et maladif. Les membres du corps trouvent et entretiennent leur vigueur et leur santé dans la mesure où ils œuvrent activement au bien du tout.

Cette observation se vérifie dans le corps moral qu'est la société humaine. La vertu, ce qu'Aristote appelle « le bien vivre », s'acquiert ou se conquiert dans le service du bien commun ou au moins par l'attraction qu'il exerce. Saint Thomas justifie ce principe en montrant que l'individu est à la société dont il est membre ce que la partie est au tout, et donc ce que l'imparfait est au parfait, la fin intermédiaire à la fin ultime. La personne est donc bien une fin. Bien sûr, il faut maintenir que le mariage est fait pour l'enfant à naître, mais ce dernier n'est qu'une fin intermédiaire, il est lui-même ordonné au bien de la famille et de la société. Saint Thomas tient tant à ce principe de la primauté du bien commun qu'il le répète près de soixante-dix fois dans ses œuvres. Cette insistance n'est certainement pas un hasard et nous invite à en voir l'application dans l'éducation.

De fait, on peut facilement constater que l'enfant grandit, moralement, intellectuellement, psychologiquement, dans la mesure où il se sent le membre de la famille. Le tout-petit fait le bien « pour faire plaisir à papa ou à maman », puis il veut faire « comme les autres ». De neuf à douze ans, il a plus que jamais l'esprit de corps et sera volontiers généreux dans les jeux et dans les activités communes. L'adolescent oubliera ses « humeurs » en aidant tel enfant plus jeune. À tout âge, la famille, en tant qu'elle est un corps social, exerce une attraction qui favorise le développement de l'enfant.

On voit dès lors l'avantage qu'il y a à envisager l'éducation non plus seulement du point de vue de l'individu et de ses facultés, mais de sa vie en famille. L'éducation n'est plus tant l'œuvre d'une personne, le père, la mère, tel prêtre ou telle religieuse, elle n'est pas un « contact particulier » entre un éducateur et tel enfant isolé. Elle est l'intégration d'un membre dans le corps où il est né. Elle opère par aimantation, en orientant l'enfant vers une société qui le dépasse et à laquelle il s'identifie progressivement.

Par ailleurs, ce principe a une autre fécondité. Puisqu'il est universel, il s'applique à la famille elle-même. Si l'individu trouve sa pleine maturité dans sa consécration au bien commun de la famille, celle-ci n'aura toute sa vigueur que dans la mesure où elle est orientée vers les communautés plus élevées dont elle fait partie. Il est dans l'ordre des choses qu'une famille exerce un rayonnement sur le village, la société professionnelle du père, la paroisse et la patrie. Or, cette influence, la famille l'exercera précisément, non pas exclusivement mais en premier lieu, par l'éducation des enfants. La famille rend un service précieux aux corps naturels auxquels elle appartient en leur préparant des citoyens équilibrés, profondément pieux et missionnaires, aptes à prendre des responsabilités et à défendre leur patrie et l'Église au péril de leur vie.

Les parents n'ont donc pas à former des individus isolés et asociaux, mais bien les membres de ce corps social élémentaire qu'est la famille et, par là, des citoyens courageux.

Voyons comment cela se réalise. Quelles sont les grandes valeurs chrétiennes et humaines transmises par la vie de famille ?


Le don de la nature

La première leçon que donne la famille aux enfants est celle du caractère naturel de la vie sociale. L'homme est par nature un animal social et politique. Il naît dans une famille, il vit pour cette famille et pour la cité. L'enfant ne choisit pas sa famille, ni son entourage, ils lui sont donnés par Dieu et par la nature. Il en sera de même de sa patrie ensuite. Or, puisqu'elle est naturelle, cette appartenance à ces sociétés naturelles a deux caractères. D'une part, elle est acceptée et aimée. L'homme accepte sa nature sociale et les communautés où il est né comme il s'accepte lui-même. C'est pourquoi les mœurs de la famille auront une telle force d'attraction sur les enfants. Il se sent bien le membre de sa famille et cherchera tout naturellement à s'identifier à elle. D'autant plus que ce qui est naturel est chargé de devoirs. La nature est chez tous les individus le principe de leurs activités propres. Ainsi, tout ce qui est naturel impose à l'homme un comportement, des exigences, des devoirs. Ceux-ci sont déterminés non par une volonté arbitraire, mais parce que nous sommes ce que nous sommes. Marcel de Corte l'exprime ainsi : « Dans la famille, nous apprenons avec autant d'aisance que nous respirons l'air ambiant, que l'être social et le devoir social coïncident. L'impératif social ne s'impose pas ici à mes actes du dehors, il surgit de dedans, de mon être même. La vie de famille incline l'homme à reconnaître, au moins en ses actes, que l'obligation sociale s'identifie à la spontanéité même de son être. Tu dois parce que tu es. »

Ceci montre bien la force éducative de la vie de famille. Les vertus et les mœurs chrétiennes que l'on cherche à inculquer à l'enfant ne sont pas le fruit d'un cerveau. Elles ne sont pas non plus livrées au caprice de chacun. Ils sont inscrits dans l'être même, ils ont la force et la stabilité de l'appartenance naturelle à la famille. Chez les Dupont, on fait la prière du soir ou on pratique telle vertu non seulement parce que chacun de ses membres est chrétien et qu'il le veut bien, mais parce que tous sont des Dupont.


La vie commune

C'est dans et par la famille que l'enfant apprendra l'art de vivre avec d'autres. Voici quelques aspects de la vie sociale qui s'acquièrent au sein de la famille.

L'éducation de l'amitié

Aristote consacre les deux derniers livres de son traité sur la vie politique à l'amitié. Il considérait la vie de la cité fondamentalement non seulement sur le plan de la vertu de justice, mais dans l'ordre de l'amitié et de la concorde des citoyens. Or, c'est bien dans la famille que se fait l'apprentissage de l'amitié. C'est là qu'en apparaissent les éléments constitutifs : la ressemblance, la bienveillance et la réciprocité. L'union de la famille est en effet fondée sur la provenance d'aïeux communs et sur la possession en commun d'un patrimoine de sentiments, de jugements, de vertus qui forment comme un trésor de vie, une ressemblance non pas seulement physique mais psychologique, affective et spirituelle. De plus, les membres d'une famille se réjouissent spontanément du bien des autres, ils veulent activement leur bonheur, et la vie de famille est constituée par des échanges constants de bienfaits. La famille est le lieu privilégié où l'on apprend les lois de l'amitié.

L'éducation de la confiance

Le point de départ de la vie de famille est le jour solennel du mariage où les époux se sont donnés l'un à l'autre en vue de la génération des enfants et leur soutien mutuel. Or, qu'est-ce qui communique au foyer sa solidité ? Qu'est-ce qui assure aux époux, aux enfants et à la société la pérennité de la maison ? C'est un simple « oui, je le veux », c'est une parole très courte et apparemment insignifiante, mais une parole donnée. Tout l'édifice familial est suspendu à la fidélité des époux à une parole. C'est pourquoi la confiance joue un rôle si important dans la vie de famille. Elle n'est pas en effet un vague sentiment de bienveillance, mais bien la ferme assurance que l'autre tiendra sa parole. Le mot « confiance » vient du latin fides, la sécurité, la fidélité.

Ce n'est pas tant par des leçons orales et encore moins par des menaces, mais plutôt par l'exemple de leurs parents que les enfants apprennent à tenir leurs promesses, à garder un secret confié, à ne pas revenir sur une décision sauf cas de nécessité. C'est alors qu'ils mériteront la confiance des autres et se verront confier des responsabilités.

L'éducation au respect

Ce n'est un secret pour personne que notre temps ne connaît plus le respect. On traite toute autorité comme un ennemi, la femme comme une bête et les personnes âgées comme des gêneurs. Ceci est un des fruits de la Révolution, certes, mais aussi de l'absence d'éducation familiale. Car c'est là, au foyer domestique, que s'acquièrent les habitudes de délicatesse et de respect.

Le terme de « respect » est formé de la racine « spect », le regard, la vue. Respecter signifie voir dans une personne ou dans une chose ce qu'il y a de grand et d'intemporel. Le respect voit ce qui est invisible et détermine une attitude de révérence. Il fait une différence entre les personnes, les lieux et les choses. Ainsi, on respecte les vieillards en raison de leurs souffrances et de leurs mérites, on respecte le prêtre pour son caractère sacré, on respecte la femme pour sa grande vocation à la maternité, on respecte le corps humain parce qu'il est le temple du Saint-Esprit.

Que dire alors des familles où l'on traite n'importe qui n'importe comment, où l'on laisse libre cours à la médisance, aux moqueries et aux tenues immodestes ? On y inculque aux enfants l'irrespect, qui est la porte à l'athéisme pratique. En revanche, lorsque la vie du foyer domestique est faite de bonté, d'indulgence et de délicatesse, là où l'on se tait lorsqu'une personne plus âgée a la parole, quand les tenues vestimentaires sont toujours dignes, si l'on est attentif aux besoins du prochain, les enfants apprennent le respect par le tout de la vie.

L'éducation à la piété filiale

Très proche du respect se tient la pietas si chère aux romains. Elle est le sentiment de gratitude vis-à-vis de ceux qui nous ont donné la vie. La piété se porte donc en premier lieu vers Dieu, auteur de la vie, mais aussi aux parents, aux aïeux et à la patrie. En voici un exemple. Nous fumes invité un jour à bénir une maison où une famille amie venait d'emménager. Arrivés au salon, le père s'arrêta devant une armoire ancienne, en ouvrit les deux battants et, surprise, on se trouva devant le sanctuaire familial. L'étagère du milieu était ornée comme un autel avec un beau crucifix, une statue de la sainte Vierge et l'image d'un saint. Mais de part et d'autre se tenaient deux cadres très significatifs. D'un côté, une photographie de Monseigneur Lefebvre, de l'autre celle d'un aviateur à la moustache épaisse. C'était l'arrière grand oncle qui était mort lors de la guerre. Ainsi les enfants apprenaient tous les jours qu'ils étaient des débiteurs insolvables, que si, aujourd'hui, ils avaient la foi catholique et qu'ils pouvaient vivre en paix, ils le devaient à ceux qui, jadis, avaient lutté jusqu'à la mort contre les ennemis de l'Église ou de la patrie. Ils apprenaient à aimer et à admirer ceux qui avaient payé si chèrement leur vie, et ils s'apprêtaient à les imiter. C'est cela la piété.

L'éducation au respect des traditions

La piété s'étend des personnes aux choses et aux mœurs des Anciens. À l'inverse de l'Internationale qui chante : « Du passé faisons table rase », le fils bien né aime et respecte les choses et les coutumes patiemment accumulées par ses aïeux. Ce respect des traditions familiales et locales part d'un principe tout simple : les Anciens étaient sages, les générations qui nous ont précédés ont eu à affronter les intempéries, les guerres, les difficultés de la vie. Or, ce qui a résisté à l'usure du temps est digne de confiance. Ce que le temps a fait, le temps ne le défait pas.

Il est facile de voir que c'est dans la famille d'abord que s'acquiert le goût intelligent pour les traditions. Les parents, en effet, ont eu très peu à inventer. Ils se sont mariés et ils ont eu des enfants comme leurs parents, ils ont repris beaucoup de coutumes et de manières de faire du temps passé en en conservant ce qui le méritait. La vie de famille est faite de traditions et de coutumes que l'on a reçues en héritage : telle manière de manger ou de parler, le vêtement des hommes et des femmes, tel lieu de pèlerinage ou telle prière. Or, le propre de la tradition, c'est d'être une vie que l'on reçoit et que l'on ne choisit pas. Elle est une coutume qui s'impose comme une loi et prédispose les individus au bien. L'enfant sent bien que ces choses ne se discutent pas et qu'elles se font parce que « c'est comme ça ». Ce qui est pour lui un soulagement. Jamais, autrefois, on n'aurait laissé à une fille de quinze ans le soin de choisir sa manière de se vêtir, ni à un jeune homme le choix de la musique qu'il écouterait. Il semble bien que l'on surestime aujourd'hui la maturité des enfants et, ce faisant, qu'on leur impose une charge qu'il ne peuvent porter.

L'éducation à l'amour des plus faibles

Un des aspects les plus touchants de la vie familiale est la tendresse des plus grands pour les plus petits. Il faut voir les marques d'affection que prodiguent à un nouveau-né ses grands frères et ses grandes sœurs. Alors que le monde n'a de regard que pour les plus grands, les plus forts et les plus riches, le foyer domestique inculque à tous l'attention et l'amour pour les plus fragiles, les malades (tel enfant trisomique, par exemple) et les indigents. Cela donne par la suite à la société une note particulière, celle de la miséricorde et de l'indulgence, celle de l'amour des pauvres et des handicapés (Nous avons vu la délicatesse et la patience d'une bourgade pour « l'idiot du village » qui ne savait pas faire davantage que de sonner les cloches de l'église et de faire causette au pas des portes).

L'éducation à la patience

L'amour des plus faibles va de pair avec la patience. La société, même à l'apogée de la chrétienté, n'a jamais été le ciel. Elle est peuplée de gens imparfaits qui mettent souvent à l'épreuve la patience des autres. Le support des défauts des autres est donc un élément important de la vie en société. Or, où s'apprend-il mieux que dans la famille ? Malgré toute la bonne volonté du monde, les parents et les enfants ont des défauts. Leur caractère, leur manière de manger ou de parler, leurs oublis et leur fatigue, parfois même leur sans-gêne rendent parfois aux autres la vie difficile. Et pourtant, on les aime et on les prend comme ils sont, on couvre leurs défauts du voile de l'indulgence et on « fait avec ». La vie de famille enseigne aux enfants à vivre au milieu de personnes difficiles.

L'éducation à l'humilité

Il n'est pas rare d'entendre des artisans rapporter la difficulté qu'ils rencontrent à trouver des apprentis ayant le goût du travail. Surtout, plusieurs ont fait la triste expérience que les jeunes qui leur étaient envoyés ne supportaient pas la moindre remarque. Une critique contre le travail exécuté, un simple reproche pourtant tout à fait mérité offensait ces fils de Cégétistes comme le serait la reine d'Angleterre. Comment en serait-il autrement chez des garçons qui n'ont pas eu de famille ? Car c'est là, au foyer paternel, que l'on apprend l'humilité. Les parents ont le devoir de corriger leurs enfants pour les aider à grandir droit. Et ceux-ci savent fort bien qu'ils en ont besoin. Il est tout à fait normal que mes parents me corrigent, et donc, également, qu'un supérieur me réprimande si je ne travaille pas comme il faut. Ces corrections, même si elles sont exagérées sur le fond et rudes quant à la forme, ne sont pas un crime de lèse majesté. Elles sont dans l'ordre des choses. La vie de famille apprend à reconnaître ses fautes et à accepter la peine qui leur est attachée.

L'éducation à la pauvreté

Un trait de la vie familiale très proche de l'humilité concourt à l'éducation de bons chrétiens et de bons citoyens, c'est l'amour de la pauvreté. La famille, surtout si elle compte beaucoup d'enfants, est en effet le lieu de l'économie, de la tempérance dans la nourriture et dans les loisirs. On y apprend à se contenter de peu et a faire de grandes choses avec de petites. Le petit frère est fier de porter le chandail de son aîné, l'enfant apprend à ne pas gâcher la nourriture, à manger ce qu'on lui présente sans suivre son caprice et à ne rien laisser perdre. Il aime à prêter ses jeux et ses affaires. Les charges communes (mettre le couvert, faire la vaisselle, nettoyer) lui font comprendre que l'on n'a rien sans rien et qu'il faut « gagner sa nourriture à la sueur de son front ».

Cet amour de la pauvreté se tient aux antipodes de l'esprit de revendication et à la mentalité d'assisté qui caractérisent notre temps. Mais il est un des joyaux de la chrétienté.

La primauté du bien commun

Notons enfin le principe général qui assure à la vie commune sa stabilité et son efficacité, celui de la primauté du bien commun. Nous avons signalé plus haut que la famille trouvait sa force éducative dans le fait que l'individu d'une communauté trouvait son épanouissement dans le service du corps moral dont il était le membre. Or, où ce principe s'acquiert-il le mieux, si ce n'est dans la famille ? Très tôt, l'enfant est associé à la vie du tout. On lui demande de rendre des services, il est invité à prendre des initiatives et à porter des responsabilités. Il s'identifie ainsi progressivement à la famille et acquiert la vertu sans même s'en apercevoir. Ce principe lui apparaît plus clairement encore lorsqu'il voit ses parents, son père surtout, se dévouer dans des communautés plus larges : le village, la paroisse, telle œuvre de bienfaisance. Ce dévouement extérieur exige certes des sacrifices, mais il correspond à la nature des choses. La famille est une société imparfaite, un corps naturel intermédiaire qui est donc ordonné au bien de la cité et de l'Église.

Ce trait de caractère de la famille catholique est certainement un de ceux qui concourent le mieux à l'éclosion de vocations religieuses ou sacerdotales en son sein. Si telle est la volonté de Dieu, l'enfant verra naître en lui un besoin presque naturel de servir, de sacrifier sa vie pour l'Église et pour les âmes. La vie chrétienne, pas plus que la vie naturelle, ne lui apparaîtra pas comme une affaire privée, et il suivra facilement les appels de la grâce à la vie consacrée.


Le sens de la hiérarchie

La communauté est une maîtresse de vie où l'enfant acquiert les grandes vertus qui font le bon chrétien et le bon citoyen. Mais plus encore que la vertu, la famille enseigne à ses membres ce qui touche à l'essence de la société, le sens chrétien de l'autorité. Le foyer est la cellule de base de la société politique où apparaissent déjà les traits de celle-ci.

Qu'est-ce que l'autorité ? Elle est une hiérarchie et une bienfaisance.

En affirmant cela, nous avons bien conscience de froisser la mentalité moderne qui voit dans l'autorité un ennemi et un étouffoir de personnalité. Néanmoins, ces deux caractères apparaissent clairement dans la vie de la famille.

Le terme de « hiérarchie » est composé de deux mots grecs : le pouvoir-sacré. « Toute autorité vient de Dieu » disait saint Paul (Rm 13). Or, tel est bien le cas de la famille. Car c'est au pied de l'autel, avec la bénédiction de l'Église que le foyer a pris sa naissance. De plus, le chef de famille exerce une autorité sur sa femme « au nom du Seigneur », comme le Christ pour son Église. Et l'enfant sent bien que ses parents l'aiment, le dirigent et le corrigent au nom de Dieu. Leur regard et leurs paroles viennent de plus loin que de leur propre personne. Ils viennent à lui depuis le ciel.

Marcel de Corte souligne à ce sujet la gratuité du dévouement des parents. « La communauté familiale est celle où les parents donnent sans jamais recevoir en retour (si ce n'est des marques d'affection). (...) C'est là l'essence même de la hiérarchie : le vrai chef est celui qui donne sans recevoir ou celui dont la libéralité est sans commune mesure avec ce qu'il reçoit, car il donne l'ordre au double sens de l'ordonnance et du commandement, sans quoi toute la société croule, et il est le seul à pouvoir le donner ». Celui qui détient l'autorité est tellement l'instrument de Dieu que son gouvernement ressemble à celui de Dieu qui est purement gratuit. Les parents sont comme absorbés par leur mission qui les fait représentants de Dieu et chefs de famille.

Or, ceci est une préparation adéquate à la vie dans une société politique saine et chrétienne. Le chef y est tellement identifié au corps dont il est la tête qu'il ne vit que pour lui et se tient devant Dieu au nom de tout le corps, et devant le corps au nom de Dieu.

Par ailleurs, en même temps qu'elle enseigne à ses membres la nature de l'autorité, la famille leur en montre la nécessité. L'autorité parentale donne aux enfants la prudence, la sûreté du jugement, la stabilité dans le bien qui leur manquent. Comme son nom l'indique (autorité vient de augere, augmenter, faire croître, fortifier), l'autorité consolide ce qui est faible. C'est pourquoi l'enfant qui a bénéficié de l'autorité effective de ses parents jouit d'une grande assurance face aux dangers de la vie. Il est prêt à affronter le péril et les ennemis, et demeure stable dans ses résolutions.

L'autorité apparaît donc aux enfants comme bonne et bienfaisante, non seulement dans le foyer domestique, mais aussi dans les sociétés naturelles. Elle est si intimement liée à la paternité qu'elle en porte les traits. « Ce qui fait la notoriété des 'notables', dit Marcel de Corte, de ceux qui exercent un pouvoir quelconque dans la société politique, c'est leur capacité de rendre service à la manière d'un père. » Ce sont ceux qui ont été formés dans le creuset de l'autorité familiale que l'on vient chercher dans les difficultés et à qui l'on confie le pouvoir.


Une pulvérisation

La force et la beauté de la famille apparaissent également, comme en négatif, lorsqu'on considère les temps modernes. Pour s'en prendre à Dieu, la Révolution s'en prit à ses œuvres. Pour anéantir la vertu si bienfaisante de la vie commune, de la collaboration ordonnée au bien commun assurée par l'autorité, elle entreprit de détruire tous les corps naturels : le pays, les régions, le village, les corporations de métier et la famille. Elle a remplacé le social et le politique par le « collectif », l'ordre harmonieux et hiérarchisé des corps intermédiaires par un agglomérat d'individus, la société par une fourmilière. La Révolution réalisa une véritable pulvérisation de la cité.

Le chaos et les violences qui marquèrent la Révolution sont bien connus. Marcel de Corte en voit la cause dans l'individualisme prêché par la nouvelle philosophie, celle de Descartes en particulier, qui enferme les individus en eux-mêmes, fait d'eux le centre du monde et de leurs préoccupations.

Pour le philosophe belge, l'événement capital fut celui de « la rupture de la relation fondamentale de l'homme à autrui, à l'univers et au Principe de l'être. » Car, en vérité, « l'être humain surgit dans un monde physique, métaphysique, social, politique et religieux qu'il n'a pas fait et avec lequel il entre en relation immédiate dès l'instant de sa naissance et tout au long de sa vie. Ce rapport foncier le constitue. » C'est pourquoi « la fonction capitale de l'intelligence est de le connaître, de le dévoiler, de s'y conformer et par là de situer adéquatement l'homme dans l'univers. » Or, « c'est ce rapport fondamental qui a été rompu à l'époque moderne. Le regard de l'homme s'est détourné de l'univers pour se saisir dès l'abord comme seule et unique réalité : Cogito ergo sum. » Ainsi enfermé en lui-même, séparé du réel, incapable de remonter à sa cause, l'homme moderne n'a plus qu'à reconstruire le monde, à remplacer la vérité par l'idéologie, la science par la technique, l'ordre naturel par un monde artificiel. « Sa décision de briser les liens qui le rattachent au monde et à son Principe le contraint à un travail gigantesque, toujours recommencé : construire un monde nouveau, un homme nouveau, une société nouvelle et sans doute aussi un dieu nouveau à partir des seules exigences de la raison humaine. (...) Refaire l'œuvre des six jours et façonner un nouvel Adam, bâtir un nouveau Paradis terrestre, voilà l'œuvre de Sisyphe à laquelle l'homme est désormais astreint. Il ne tire plus ses idées du monde. Il engendre le monde à partir de l'idée qu'il s'en fait. »

Il convient de méditer ces choses, car elles n'atteignent pas seulement la société politique et révolutionnaire qui nous entoure, mais elle menace encore nos familles. Le foyer domestique a une telle vertu pour engendrer des héros et des saints que le démon, prince de la Révolution, voudrait la détruire. Il le fait certes en semant la division, en exaspérant les passions et les susceptibilités et en les conduisant jusqu'aux séparations et au divorce. Ce fléau fait des ravages même chez les catholiques qui se voulaient au départ fidèles et militants. Mais le démon œuvre également en s'en prenant à la nature même de la famille, en la pulvérisant. On commence tout d'abord par s'occuper uniquement de son petit confort personnel. On en vient à ne plus vivre que pour soi, à faire fi des coutumes et des lois de la vie commune. Par exemple, on ne mangera que ce qui nous plaît quand cela nous plaît, on écoutera isolément la musique qui nous convient (les fameux lecteurs MP3 !), les enfants joueront de leur côté (les jeux vidéos, qui font tant de mal aux petits comme aux grands) au dépend de la joie et de la vie communes, on communiquera à tort et à travers avec des personnes absentes (l'insupportable) au lieu d'écouter et d'aimer son prochain. Ces moyens technologiques dits numériques sont souvent envisagés d'un point de vue intellectuel (l'acquisition de la connaissance et du jugement), moral (la vertu) ou psychologique (la personnalité chrétienne). Ce qui est bien. Mais il faut aussi considérer leurs effets dans la vie familiale et sociale. De toute évidence, ils servent à l'œuvre de la Révolution qui est une pulvérisation de la famille et de la cité. Ils réduisent ainsi considérablement la force éducative du foyer domestique. Les jeunes adultes qui sortent alors des familles catholiques sont instables dans le bien, imprudents dans leurs décisions, incapables de prendre des responsabilités dans le monde et dans l'Église, inaptes au combat contre le monde et contre ses tentations. Sans des familles et des corps intermédiaires authentiques, l'homme est comme une poussière emportée par le vent.

Y pense-t-on suffisamment ?


Le remède

Que peut-on faire contre une telle conjuration qui a fait déjà des ravages si profonds ? La réponse à cette question est toute simple. Face aux ennemis de Dieu et de la nature, soyons des amis de Dieu et des belles choses qu'il a faites. Ayons une vie surnaturelle abondante et travaillons paisiblement et avec ténacité aux créneaux que la Providence nous a placés. Face à ceux qui détruisent, il s'agit de construire. Face aux rêveurs et aux idéologues, il faut s'en tenir à nos devoirs les plus simples et les plus réels. La conclusion de Marcel de Corte, écrite en 1967, n'a rien perdu de son actualité :

« Il n'est, à mon sens, qu'une seule attitude à prendre : recommencer, chacun pour notre compte, pour nous-mêmes et pour nos enfants, dans les communautés naturelles où nous vivons et qui subsistent vaille que vaille, par notre effort personnel, en dépit de toutes le menaces, (...) recommencer l'immense labeur de l'éducation politique véritable que la nature nous impose et qui ne s'ébauche en leur sein qu'avec notre collaboration. Le salut de l'humanité est suspendu à l'initiative privée de quelques hommes qui, en pratiquant leurs devoirs d'état, maintiendront en vie et transmettrons à leurs fils et aux générations futures les vertus dont la Cité a besoin pour qu'elle ne soit ni une foire d'empoigne ni une termitière.(...)

C'est en retournant aux humbles réalités régulatrices dont les communautés naturelles ont la garde que notre action engendrera une communauté politique qui ne soit pas une duperie ou une déception.

Le devoir d'état qui dépend de nous donne corps et consistance à tout ce qui en nous vient de la nature et de Dieu, auteur de la nature, et qui ne dépend pas de nous. Personne n'a autorité pour défaire l'ordre du droit naturel et se substituer à nous en cette matière : ‘Nec aliquis debet rumpere ordinem juris naturis' (II-II, q. 10, a. 12, ad 2). C'est l'obéissance au devoir d'état qui nous rend libres. Aucun être au monde ne peut nous ravir cette liberté, pourvu que nous l'exercions. Et nous pouvons toujours l'exercer, quels que soient les obstacles. Tout est à la portée de notre main, ou de notre cœur : famille, amitiés, entreprise métier, professeur, petite patrie, grande patrie ».

Père Jean-Dominique


 

 


 

 

Nous emprunterons certaines idées et des citations à une conférence de Marcel de Corte au Congrès de Lausanne, en avril 1967, sur l'éducation politique par la famille.

 

 
Una Voce France
Boutique en ligne Una Voce: on y trouve le meilleur du chant grégorien !