Réflexion sur la discipline
Charles Maurras, qui fut, pour la religion catholique, un grand apologiste de l'extérieur[1], a souvent exprimé son admiration pour ce qu'il appelle l'«esprit classique», la romanité, autrement dit pour l'ordre et la discipline catholiques et les fruits de civilisation qui en résultent.
«Maurras voit dans l'esprit classique l'opposé de la Révolution, car le premier est la marque de la romanité alors que la seconde est précisément issue du rejet de l'esprit catholique»[2].
Évoquant le libre examen protestant qui permet à chaque fidèle d'interpréter la Bible selon sa fantaisie, il écrit :
«Ce biblisme sans frein emportait ou bien bouleversait tout d'abord cette discipline mentale, morale, esthétique, cette raison, ce droit, cette loi, ce goût qui rassemblaient tout le capital civilisateur de l'esprit classique»[3].
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Disciplines mentale, morale, esthétique caractérisant l'ordre romain et catholique... aujourd'hui, plus encore qu'à l'époque de Maurras, le monde est marqué par leur affaiblissement ou leur absence.
Prenons quelques exemples :
La liberté de conscience, si prônée aujourd'hui, tend à éliminer la notion de péché de pensée[4]. En son nom, notre société va jusqu'à refuser la notion même d'ordre moral, autrement dit l'idée d'une discipline morale qui s'impose à tous et que l'État doit faire respecter au for externe. A vrai dire, elle ne la refuse pas complètement mais tend à la limiter à la discipline du code de la route et à l'antiracisme.
La religion mondialiste qui s'annonce a été caractérisée par saint Pie X comme une religion sans discipline intellectuelle ni discipline morale : «Le grand mouvement d'apostasie organisé, dans tous les pays, pour l'établissement d'une Église universelle (...) n'aura ni dogme ni hiérarchie, ni règle pour l'esprit, ni frein pour les passions»[5]. Même absence de discipline dans bien des formes d'art et de littérature modernes où se retrouvent des caractéristiques de l'art et de la littérature de l'époque romantique. «Qu'est-ce que le romantisme, remarquait Léon Daudet, sinon la Révolution qui ôte à la pensée sa discipline et au verbe sa richesse avec sa précision»[6]. «Le romantisme, dit-il encore, divinise l'instinct et fait de la passion la seule règle de vie»[7]. Dans l'Église elle-même, l'on constate la disparition ou l'atténuation de nombreuses disciplines.
La nouvelle liturgie, basée sur la créativité[8], permet au prêtre de s'affranchir de la discipline d'un rite précis. Il en résulte ce que le père Joseph de sainte Marie appelait «la révolution permanente dans la liturgie»[9].
La catéchèse, qui remplace aujourd'hui le catéchisme des années d'avant 1960, s'est elle aussi affranchie des règles traditionnelles ; elle a renoncé à la discipline d'un formulaire précis que l'élève devait apprendre par cœur; elle ne présente plus qu'une religion aux contours mal définis.
Pour résumer le tout, constatons que l'homme moderne se considère comme autonome, c'est-à-dire qu'il refuse toute loi et toute discipline venant de l'extérieur. S'il adopte une discipline morale, c'est celle qu'en bon disciple de Kant, il aura élaborée au fond de sa conscience et qu'il se sera imposée à lui-même[10].
Ainsi la place des disciplines bénéfiques, si importante autrefois, semble se réduire de plus en plus, aussi bien dans le monde catholique que dans le monde profane.
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Est-ce à dire que les disciplines sont absentes de la vie de l'homme moderne? Non, car il reste toujours les disciplines professionnelles; et par ailleurs, des disciplines néfastes se sont souvent substituées à celles - bénéfiques - qui ont disparu. En voici deux exemples :
- la discipline du rythme de vie exigée au nom de la rentabilité conduit nombre de pères de famille à sacrifier une part de la vie familiale pour assurer leur gagne-pain ;
- autres disciplines néfastes : celles qu'impose à nos pensées et à nos comportements la pression du consensus en matière de mœurs, de modes vestimentaires, de programmes scolaires, de politique (le «politiquement correct»).
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Parmi les disciplines bénéfiques qui ont été perdues ou se sont affaiblies, nous avons toujours la possibilité de conserver - ou de retrouver - celles qui sont inhérentes au catholicisme. D'où l'intérêt d'un bref rappel à leur sujet.
Deux traits les caractérisent.
- Elles sont pratiquées dans un esprit d'humilité. Rien de plus étranger à l'esprit catholique que les disciplines orgueilleuses des stoïciens de l'antiquité ou l'attitude du pharisien de l'Évangile.
- Elles sont réglées par la prudence, soumises à la charité (ce qu'illustre remarquablement la vie des saints). Évoquons quelques-unes de ces disciplines salutaires :
- discipline des commandements de Dieu et des Béatitudes; en particulier discipline de la vie sentimentale qu'imposent les sixième et neuvième commandements ;
- discipline des commandements de l'Église (jeûne, abstinence, obligations dominicales...) ;
- discipline de la fuite des occasions de péché ;
- discipline de l'examen de conscience et de la confession ;
- discipline des offices religieux et des prières collectives à l'église ;
- discipline qu'apportent les Exercices spirituels de saint Ignace (la réforme de vie en particulier) ;
- discipline de la règle de saint Benoît, d'où sont directement issues les règles de vie des peuples qui constituèrent l'Europe chrétienne ;
- discipline du dogme qui empêche notre pensée religieuse d'errer au gré de ses fantaisies.
Insistons sur cette dernière discipline. Nous devons soumettre notre esprit au dogme révélé qui est issu de l'extérieur («fides ex auditu»), qui est le même pour tous (son interprétation étant confiée au Magistère de l'Église).
En contraste avec une telle discipline, se présente l'anarchie intellectuelle résultant du principe protestant de l'illumination intérieure (selon lequel la religion est issue de la conscience du fidèle supposée éclairée par le ciel)[11]. D'où le libre examen protestant ; d'où l'immanentisme des modernistes ; d'où les conceptions protestantes en matière de foi qui, sous couvert d'œcuménisme, se répandent aujourd'hui en milieu catholique[12].
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Bienheureuses disciplines que celles que nous impose ou nous propose notre sainte religion; disciplines salvatrices à condition d'être pratiquées avec une bonne intention, avec l'humilité qui convient aux pécheurs que nous sommes, en esprit de soumission à la volonté divine, en pleine fidélité à nos devoirs d'état. Comment ne pas en faire l'éloge dans un monde qui ne les comprend plus ?
Arnaud de Lassus
[1] Ayant reçu une solide éducation catholique dans sa famille et au collège, Charles Maurras perdit la foi à l'adolescence tout en gardant une profonde admiration pour l'Église et l'ordre catholique. Il retrouva la foi au moment de sa mort comme l'avait annoncé saint Pie X : «Il se convertira; mais tout à la fin, in extremis, et il ne sera déjà presque plus de ce monde» (cité par Hugues Petit, L'Église, le Sillon et l'Action française, p.127)
[2] ) Hugues Petit, op.cit., p.130
[3] Charles Maurras, Romantisme et Révolution, Œuvres capitales, II, p.32; cité par Hugues Petit, op.cit., p.130
[4] Catégorie de péchés qui est pourtant la première avouée dans le «Je confesse à Dieu».
[5] Lettre sur le Sillon, 25 août 1910.
[6] ) Léon Daudet, Le stupide XIXème siècle, p.21
[7] ) Léon Daudet, ibid, p.114. Ce texte de Daudet et le précédent sont cités par Hugues Petit, op.cit., p.130 et p.129
[8] Sur ce sujet,voir (n°141, février 1999, de l'A.F.S.), l'article «Trente ans après...».
[9] Cf. sa brochure portant le même titre. En vente à l'A.F.S.; bulletin de commande en dernière page
[10] Voir, dans la brochure AFSConnaissance élémentaire du protestantisme, le chapitre «Conséquences morales du protestantisme»
[11] Cf. la brochure A.F.S. déjà citée Connaissance élémentaire du protestantisme
[12] ) Cf. la brochure L'oecuménisme, levier de la protestantisation de l'Église, en vente à l'A.F.S





