A PROPOS DE :

La pensée de saint Thomas d'Aquin
L'ouvrage de Louis Jugnet «Pour connaître la pensée de saint Thomas d'Aquin», dont les premières éditions remontent à 1948 et 1964, était épuisé depuis longtemps. Une nouvelle édition vient d'être publiée par les Nouvelles éditions latines, sous le titre «La pensée de saint Thomas d'Aquin», avec des annotations nouvelles rédigées par Jean-Claude Absil[1]. Il convient de souligner l'importance de cette réédition.
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Ce maître-livre qui, dans les années 1950-1980, a été utilisé par de nombreux amis de la Cité catholique et de l'«Office» comme complément indispensable des ouvrages de Jean Ousset, est peu connu des jeunes générations. Nous profitons de sa réédition pour en montrer l'intérêt et rappeler le souvenir de cette belle figure que fut Louis Jugnet.
QUI ÉTAIT LOUIS JUGNET ?
• Le philosophe
Mort à Toulouse en 1973, Louis Jugnet fut essentiellement un philosophe :
«Il l'a été de profession. Il l'a été surtout par vocation. Sa tournure d'esprit, naturellement orientée vers la recherche des causes dernières le prédisposait à la métaphysique. Car, plus encore qu'un philosophe, Jugnet était un métaphysicien. Tous les problèmes qu'ils soient d'ordre politique, sociologique ou religieux, voire familial ou personnel étaient abordés et résolus par lui en profondeur. Spontanément, il allait droit à l'essentiel, au cœur de la question»[2].
Quelle philosophie professait-il ?
«La philosophie (de Jugnet) est celle d'un accueil confiant que fait l'intelligence de l'homme au réel lorsqu'elle l'interroge sur ce qu'il y a de plus intime et de plus essentiel en lui»[3].
C'est ce qui fut appelé, à juste titre, le réalisme philosophique.
Un philosophe... mais aussi un théologien. L'un de ses disciples, le père Georges Delbos, que nous venons de citer, complétait ainsi son jugement :
«Certes, Jugnet fut un philosophe et un excellent philosophe. Mais il le fut parce qu'il était d'abord un théologien. Il voulut être théologien parce qu'il était apôtre. Et il fut apôtre parce qu'il était simplement chrétien, un grand chrétien. En cela aussi, et surtout, il s'est montré le fidèle disciple de son Maître, saint Thomas d'Aquin»[4].
• «Une lutte quotidienne contre l'erreur»
Passionné par la vérité (et surtout la vérité dans l'ordre philosophique et théologique), Louis Jugnet a mené pour elle un combat efficace.
«Constamment sur la brêche, jusqu'à l'épuisement, il mena"une lutte quotidienne contre l'Erreur", selon sa propre expression. Essentiellement réaliste, dans ce domaine aussi il déclara une guerre sans pitié à la racine même de tous nos maux, à savoir le subjectivisme sous toutes ses formes, bénignes et extrêmes, depuis le simple romantisme littéraire jusqu'à l'idéalisme le plus échevelé, celui de Hegel, en passant par le relativisme Kantien. Avec un sens aigu de l'opportunité, il s'attaque à ses manifestations actuelles. Ses cibles préférées furent: la psychanalyse, l'évolutionnisme, l'idéalisme, et le libéralisme qui en est l'inéluctable conséquence»[5].
Jugnet a écrit peu d'ouvrages :
«Quatre seulement[6], alors que ses dossiers, énormes, auraient pu donner naissance à une véritable bibliothèque pour peu que le Maître en ait eu le temps ou l'intention. Certes, il aurait pu écrire. Il en avait le talent. Il ne l'a pas voulu très explicitement. Il a préféré sacrifier sa satisfaction personnelle, sa carrière, sa notoriété, à l'intérêt de ses étudiants et de tous ceux, innombrables, que, proches ou lointains, il avait pris en charge. De là le caractère très immédiatement utilitaire de sa production intellectuelle»[7].
Production à base de conférences, de fiches polycopiées répondant aux problèmes particuliers posés par ses étudiants[8].
• L'éducateur-né
Longtemps professeur en Première supérieure au lycée Fermat de Toulouse et à l'Institut d'études politiques de la même ville, Louis Jugnet a formé - disons plus : a profondément marqué sur le plan intellectuel - des générations d'étudiants. Telle fut la tâche principale à laquelle il resta fidèle jusqu'à sa mort.
Comme l'explique le philosophe belge Marcel De Corte, qui fut son ami, il eut toutes les qualités de l'éducateur né :
«Nous disons bien de l'éducateur, de celui qui aide l'intelligence à se dépouiller de la fascination de l'imaginaire qui se substitue, avec une fréquence inouïe, à son objet propre : la réalité intelligible, - et non de l'enseignant qui exécute mécaniquement un programme venu "d'en-haut", d'un État dont la prétention pédagogique est égale à son "omniscience". Ces qualités sont la conviction, qui n'est point seulement l'assurance d'être dans la vérité, mais l'acquiescement de l'esprit à des certitudes communicatives aux autres par elles-mêmes; la fermeté, qui ne se laisse ébranler par aucune argumentation spécieuse parce qu'elle s'appuie sur la solidité inébranlable du réel; et enfin ce respect de l'intelligence de l'élève à laquelle on ne peut se résoudre à donner une autre nourriture que l'être lui-même pour quoi elle est faite (...). Il faut avoir connu Louis Jugnet pour savoir qu'il avait délibérément sacrifié la belle carrière d'écrivain-philosophe à laquelle il était promis à l'enseignement de la vérité et à la préservation des jeunes intelligences des corruptions du siècle»[9].
• Une force tirée de saint Thomas d'Aquin
Parlant du livre de Louis Jugnet Problèmes et grands courants de la philosophie, qu'il préfaçait, Marcel De Corte ajoutait :
«Ces pages donneront (aux jeunes esprits et au public cultivé, à qui je les recommande) la vigueur intellectuelle nécessaire pour résister à l'attrait des miroirs aux alouettes que font briller les manipulateurs de l'opinion publique avant de se transformer en grands inquisiteurs sous les yeux de leurs victimes désarmées et consentantes. On respire en elles la présence d'une vertu cardinale : la force. Louis Jugnet a puisé cette force dans l'enseignement du "Maître de ceux qui savent" : Aristote, et dans celui de saint Thomas d'Aquin qui le clarifie, le prolonge et en souligne sans cesse l'harmonie avec la Révélation chrétienne. Il ne craint pas de se présenter tel qu'il est : un philosophe catholique, un thomiste de la stricte observance qui affirme, avec une sereine et solide assurance, prête à faire front à tout "contestataire", que, "si une doctrine, tel le thomisme, est substantiellement vraie, elle peut fort bien contenir la réponse à des problèmes historiquement variables en leur formulation, d'autant plus que la pensée humaine, loin d'être affectée du coefficient de variabilité que certains voudraient lui attribuer, oscille entre un assez petit nombre de problèmes fondamentaux, pourvus d'un nombre presque aussi restreint de solutions-types". Pour Louis Jugnet, comme pour nous, "la valeur du thomisme est quelque chose de présent - et d'éternel, - de présent parce qu'éternel"[10]» [11].
LE LIVRE - "LA PENSÉE DE SAINT THOMAS D'AQUIN"
Si nous avons longuement cité le jugement de Marcel De Corte sur le livre de Louis Jugnet Problèmes et grands courants de la philosophie, c'est parce qu'il s'applique aussi bien au livre ici recensé La pensée de saint Thomas d'Aquin[12].
• Contenu du livre
L'auteur veut présenter :
«aux gens désireux de s'informer objectivement, une bonne initiation d'ensemble (à la pensée de saint Thomas d'Aquin) qui ne soit ni un travail d'érudition, ni une œuvre de vulgarisation au sens péjoratif du terme; qui sache aller au fond des questions, atteindre l'essentiel des principes, tout en restant claire et assimilable pour l'honnête homme»[13].
Quel sera l'ordre suivi ?
«Commencerons-nous par ce qu'on nomme de nos jours la critique de la connaissance? Pour un moderne, la chose va de soi (...). Par condescendance psychologique envers un public formé généralement à la philosophie de Descartes et de Kant, nous accepterons cette manière de faire (...). Après quoi nous passerons à la Philosophie de la nature, puis à la Métaphysique pure (Ontologie et Théodicée, ou Théologie rationnelle). La Morale viendra tout naturellement à la fin, avec ses prolongements politiques et sociaux (...)»[14].
• A quelle exigence répond le livre ?
Dans son article «Jugnet, cinquante ans après» (Présent, 18 mars 2000), Jean Madiran, après avoir rappelé que notre époque est caractérisée par un vide métaphysique, ajoute :
«La situation intellectuelle du catholicisme n'était pas très brillante il y a cinquante ans. Il commençait à manquer du rudiment, exact et solide, de philosophie chrétienne qui éclaire, rectifie, cultive à tous les niveaux mentaux et sociaux la connaissance naturelle du Bien et du Mal. En un demi-siècle, ce rudiment nécessaire a disparu presque partout. Il ne peut être transmis par des esprits rudimentairement informés eux-mêmes. L'enseignement du rudiment de philosophie naturelle, comme celui du rudiment du catéchisme, est une activité qui réclame, pour être à la fois claire, solide et rigoureusement exacte, une connaissance aussi profonde que possible des vérités enseignées. Le livre de Jugnet contribue à répondre à une telle exigence en ce que, bien sûr sans tout dire, il donne des orientations de base, des indications et des repères pour une étude plus approfondie (...). Puisse sa réapparition agir comme un stimulant».
• Louis Jugnet, maître à penser
Grâce à la réédition de ce maître-livre, Louis Jugnet devrait pouvoir continuer à jouer son rôle de maître à penser
«Il a été un maître à penser pour notre génération, écrivait Jean de Viguerie. Il l'est aussi pour la génération qui nous suit (...). Comme le père de famille, le maître à penser est un éducateur. Il enseigne la vérité qui guide la vie (...). Le père crée une race, c'est-à-dire une lignée dotée d'une âme. Le maître à penser crée une race intellectuelle, dont on reconnaît les membres à leur méthode originale d'investigation et d'analyse»[15].
C'est de cette race intellectuelle dont nous avons besoin. Car sans réaction intellectuelle contre les erreurs qui nous accablent, la survie du pays n'aurait aucune chance d'être assurée.
• Mode d'emploi
Le livre de Louis Jugnet n'est pas toujours de lecture facile. Voici quelques indications qui pourraient aider le lecteur à ne pas être rebuté par les difficultés rencontrées.
- Ne pas chercher à tout comprendre dès le premier abord.
- Se dire, qu'en philosophie (comme en bien d'autres domaines), l'erreur est souvent plus difficile à comprendre que la vérité; si la difficulté rencontrée porte sur l'exposé d'une erreur (de Kant par exemple), passer outre en première lecture, puisqu'il est beaucoup plus important de bien saisir la pensée de saint Thomas que celle de Kant.
- Souligner les passages essentiels en première lecture, puis y revenir, ce qui permet de mieux assimiler l'enchaînement des idées.
- Les chapitres ne se commandent pas nécessairement les uns les autres. Si l'on a mal compris un chapitre, rien n'empêche, avant d'y revenir, de passer au chapitre suivant.
- Tout cela demande un certain effort qui sera largement rémunéré
: les personnes qui auront étudié et assimilé vaille que vaille, ne serait-ce que les chapitres «Valeur et nature de la connaissance» et «Philosophie de la nature» y trouveront une puissante armature intellectuelle; celle-ci leur permettra de ne pas se laisser contaminer par les systèmes de pensée et les idéologies en vogue qui ont presque toujours, à leur base, une erreur d'ordre philosophique.
CONCLUSION
Nous avons souvent cité la remarque de Frédéric Le Play : «Dans une nation qui croule de toutes parts, il y a d'abord à redresser les idées».
Redresser les idées dans le domaine philosophique : telle est la tâche pour laquelle le livre La pensée de saint Thomas d'Aquin peut rendre des services inappréciables. Utilisons-le; et faisons effort pour le faire connaître et utiliser autour de nous.
Arnaud de Lassus
[1]Jean-Claude Absil a fait un travail considérable pour compléter les références du livre aux œuvres d'Aristote et à des ouvrages récemment parus. Mise à jour très précieuse qui, tout en respectant le texte (il n'a pas été changé!) le met en rapport plus direct avec les combats d'idées des trente dernières années. Voir à ce sujet l'article de Jean Madiran «Jugnet, cinquante ans» dans Présent du 18 mars 2000
[2]) R.P. Georges Delbos, conférence du 24 octobre 1976 «Louis Jugnet et la foi» reproduite dans le n°III des Cahiers de Louis Jugnet (p.10)
[3] ) Marcel De Corte, préface à la réédition de Problèmes et grands courants de la philosophie, 7ème cahier de l'Ordre français, 1974.
[4] ) R.P. G.Delbos, op. cit., p.39
[5] ) R.P. G.Delbos, op.cit., p.23
[6] ) Pour connaître la pensée de saint Thomas d'Aquin (le livre dont il est fait ici recension); Rudolf Allers ou l'anti-Freud, un psychiatre philosophe; Problèmes et grands courants de la philosophie; Doctrines philosophiques et systèmes politiques; et une petite brochure Catholicisme, foi et problèmes religieux
[7] R.P. G.Delbos, op.cit., p.37
[8] Une partie de ces documents ont été reproduits dans les six tomes des cahiers Louis Jugnet
[9] Marcel Del Corte, op.cit., p.8
[10] Louis Jugnet, La pensée de saint Thomas d'Aquin, p.12
[11] Marcel De Corte, op.cit., p.9
[12] Livre qui, dans ses éditions précédentes, portait le titre Pour connaître la pensée de saint Thomas d'Aquin
[13] Louis Jugnet, La pensée de saint Thomas d'Aquin, p.9
[14] Louis Jugnet, op.cit., p.11. Souligné par nous.
[15] Jean de Viguerie, «Le mot du président», Cahiers Louis Jugnet, n°III





