L’affaire Gouguenheim
1 Les faits
Un livre
M. Sylvain Gouguenheim est professeur d’Histoire médiévale à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon (Lettres et Sciences Humaines). Il a publié un livre : Aristote au Mont Saint Michel (1) qui porte en sous titre : Les racines grecques de la pensée médiévale. On sait que les œuvres des penseurs grecs ont été recherchées, transférées, étudiées, assimilées et valorisées par l’Occident Chrétien au cours des mille ans (ou presque) que subsista l’Empire Romain d’Orient après la fin de l’Empire Romain d’Occident.
Le travail dont le livre rend compte
Mille ans ! La durée qui sépare l’an mille de l’an 2000 ! Comment peut-on faire croire que pendant un aussi grand laps de temps, il n’y aurait pas eu d’échanges intellectuels associés aux échanges commerciaux et diplomatiques ? Des dizaines de politiques (2), d’érudits, de clercs ont rapporté ou fait venir des Grecs un grand nombre de manuscrits dont l’histoire n’a pas retenu tous les noms. Comme l’exprime l’historien Fernand Braudel : « La plupart des transferts culturels s’accomplissent sans que l’on connaisse le nom des camionneurs » Redécouvrir le nom des acteurs de ces transferts est un problème qui intéresse les érudits. Pendant cette très longue période, les moines copistes, dans le scriptorium de leurs monastères, recopiaient à la main, les textes du savoir à transmettre(3) car on n’avait pas encore découvert l’imprimerie.
Le résultat de ce travail
Deux centres culturels s’étaient engagés dans la traduction en latin des textes grecs : l’un à Antioche, l’autre au Mont Saint Michel. Les travaux du professeur S. Gouguenheim ont établi que les œuvres d’Aristote furent directement traduites du grec en latin dans l’abbaye du Mont Saint Michel par Jacques de Venise appelé aussi Jacques de Venise, le Grec, qui y travailla de 1127 (environ) jusqu’à sa mort en 1147. L’identification de ce personnage a donné « le chaînon manquant dans l’histoire du passage de la philosophie aristotélicienne du monde grec au monde latin. L’homme mériterait de figurer en lettres capitales dans les manuels d’histoire »(4). En effet, « l’œuvre Physique et Métaphysique [d’Aristote] a principalement retenu son attention. Autrement dit tout ce qui faisait alors défaut à l’Europe et qui servit de base au développement scientifique du monde latin. »(5)
Un "inexplicable" refus
Comme tout chercheur, Le professeur a publié des résultats partiels au fur et à mesure de l’avancement de ses travaux, sans provoquer de contestation. Pourtant la publication du livre qui présente la synthèse de son travail a donné lieu à une manifestation d’hostilité violente.de la part de la gauche universitaire médiatique. Cette dernière a en effet lancé une pétition contre le professeur tout en prétendant reconnaître le droit à la liberté d’expression, à la liberté d’exposer et de défendre ses idées. On y lit en effet : « Il est tout à fait légitime qu’un chercheur puisse défendre et faire valoir son point de vue surtout lorsque celui-ci est inattendu et iconoclaste(6) ».De larges extraits de la pétition ont été publiés dans l’Homme Nouveau à l’occasion de l’excellent dossier que ce bimensuel a consacré à cette affaire.
2 Les commentaires
Quel est le but de cette pétition ?
Cette pétition ne demande pas explicitement la condamnation de l’auteur, mais elle laisse entendre qu’il aurait commis une faute grave et qu’une enquête approfondie est nécessaire pour prouver sa culpabilité ou peut être son innocence ce dont on déclare douter. Ceci dit on ne voit pas pourquoi ce serait commettre aujourd’hui une faute (grave de surcroit !) que d’apporter la preuve qu’un certain Jacques de Venise a fortement contribué par ses traductions, à faire connaître, il y a neuf siècles, la pensée grecque dans le monde latin.
Les signataires de la pétition
La pétition aurait été signée par deux cents personnes. Qui sont-elles ? Des ingénieurs scientifiques, des spécialistes d’études germaniques ou anglophones, des professeurs de lettres modernes et des anciens élèves. Toutes ces personnes sont incompétentes dans la matière dont traite le livre. Mais les titres universitaires peuvent faire croire aux ignorants à un savoir universel, et c’est là l’aspect esbroufe de la pétition. Ceux qui ont engagé leur autorité en dehors de leur domaine de compétence ont commis un abus d’autorité, à moins que, victimes de contraintes - psychologiques par exemple - leurs signatures démontrent qu’elles subissent un régime terroriste ou bien qu’ils manquent de courage. Autant dire en résumé que la pétition n’apporte rien au débat si ce n’est une volonté d’intimidation.(7)
Critique du contenu de la pétition
La pétition prétend que les thèses présentées par le Professeur S. Gouguenheim dans son livre, seraient assises sur une méthodologie discutables et même seraient actuellement discutées par des spécialistes de cette période, historiens et philosophes. On doit alors s’étonner qu’aucun nom de tels spécialistes ne soit cité. Pourtant, le texte de la pétition donne les références précises de travaux de S. Gouguenheim publiés sur Internet. Pourquoi n’a-t-elle pas donné aussi les références précises des travaux qui actuellement discuteraient les thèses contenues dans le livre en question ?
Les auteurs de la pétition déclarent n’être pas convaincus par la déclaration du Professeur : « J’ai donné depuis cinq ans […] des extraits de mon livre à de multiples personnes. Je suis totalement ignorant de ce que les unes et les autres ont pu en faire.» Il leur semble apparemment incroyable que des hommes, n’appartenant pas à leur ghetto, puissent réfléchir de manière autonome à partir des informations recueillies. Cela semble indiquer qu’eux-mêmes n’ont pas ce droit au raisonnement autonome, prisonniers qu’ils sont de la pensée unique.
Les auteurs de la pétition reconnaissent qu’il y a plus de six ans que le Professeur Gouguenheim a fait connaître certains des faits établis par ses travaux.Ils ont attendus la publication du livre pour "dénoncer" ces résultats, mais aucune contradiction fondée n’a été apportée à son travail pendant ces six ans : ils y auraient fait référence dans la pétition
En somme le fait de crier comme des voleurs, dans cette querelle artificielle, permet de semer le doute et de faire avancer des schémas idéologiques prétendus vérités historiques. Les auteurs de la pétition auraient dû avoir présent à l’esprit qu’il convient de faire, ainsi qu’ils le proclament, la nécessaire distinction entre recherche scientifique et passions idéologiques.
Les auteurs de la pétition se scandalisent de la publication d’un livre établissant les faits d’un passé lointain (neuf siècles !) qui, en soi, ne sont en rien hostiles à l’Islam.(8) Il est évident que la démonstration du professeur fait perdre à l’Islam son image de fournisseur exclusif des œuvres d’Aristote. Et c’est cela qui est iconoclaste pour les opposants au professeur Gouguenheim : il ruine un des mythes de l’idéologie (l’idole) que l’on prétend nous imposer.
L’importance idéologique actuelle de ce mythe
Il est révélateur que les organisateurs (et les signataires ?) de la pétition, alors qu’ils se réclament de l’appartenance à une institution, laïque, républicaine et humaniste (9), reprochent à l’auteur de détruire une image sainte suivant la définition donnée par Larousse pour iconoclaste.
Quelle est donc cette image sainte qui serait ainsi détruite ou au moins attaquée ? - C’est le mythe selon lequel l’Occident n’aurait redécouvert le savoir grec antique que grâce aux musulmans qui l’auraient préservé.
Pourquoi ce mythe a-t-il une valeur sacrée à leurs yeux ? - Parce qu’il fait partie de ces contes élaborés pour faire croire que le Moyen Age, à cause de son catholicisme, aurait été une période d’obscurantisme dont l’Europe ne serait sortie que par les apports de l’islam, lequel aurait transmis entre autres, les traductions en arabe de la philisophie d'Aristote.
Se basant sur ce mythe, les ennemis de la civilisation chrétienne veulent nous faire croire que le développement intellectuel, scientifique et technique de l’Europe serait exclusivement dû à l’Islam sans apport notable du travail des moines et des érudits chrétiens. Une telle position s’est trouvée exprimée par exemple lors de la publication dans l’Événement du Jeudi d’un article intitulé : La science 100% arabica.(10)
Pour ces "turcs de profession", l’Islam est une valeur, sacrée, taboue par ce qu’elle permet de dénigrer le catholicisme. En conséquence, quiconque rappelle une vérité qui contredit la propagande en faveur de l’Islam est iconoclaste. Ces turc de profession se veulent les ennemis mortels(11) de la civilisation chrétienne.
En toute hypothèse, la civilisation musulmane a stagné alors qu’elle disposait du savoir qui a permis à la chrétienté de se développer, parce que le musulman ne s’est pas intéressé au savoir des païens. Pour le musulman en effet, tout savoir qui n’est pas dans le Coran est au moins suspect. Ce livre est considéré par les musulmans comme la somme des connaissances licites. Ce qui n’est pas dans le Coran est donc haram (en pays chrétien on dirait : suspect, voire "taxable d’hérésie") Cette attitude explique pourquoi les documents de la bibliothèque d’Alexandrie ont été méthodiquement brulés. En effet quand la ville fut prise par les musulmans on demanda au chef que faire de toute la documentation qui y était entassée. Il répondit : « Si ce n’est pas dans le Coran, c’est mauvais, il faut la bruler ; si c’est dans le Coran, elle fait double emploi, on peut la bruler »
La stupidité de ce mythe
L’historien Jacques Heers signale la stupidité du mythe qui fait des arabes les fournisseurs exclusifs de la pesée grecque antique : "Ce que je ne comprends pas c’est comment on a pu faire passer l’idée très tranquillement que tout l’Occident médiéval avait été complètement ignorant de ce qui se passait dans le monde grec… alors que ce monde grec existait toujours !(12) Byzance était grecque. Et chaque année des centaines, voire des milliers de personnes allaient d’Occident en Orient (13)…Il faut être parfaitement naïf pour croire que les Arabes ont réellement transmis l’héritage de la Grèce et de la Rome antiques à des Européens ignares durant les siècles suivant.…C’est un sujet parfaitement connu des historiens mais peu répandu dans le grand public. Je crois qu’il faut rendre hommage à M. Gouguenheim d’avoir écrit ce livre à la fois scientifique et abordable(14) (15) Et c’est justement pour cela que le livre est iconoclaste : le grand public peut maintenant se rendre compte que sur ce point d’histoire il subit une désinformation. Ce qui risque de lui donner l’idée que de telles désinformations existent aussi sur d’autres points : les mythes de l’idéologie officielle sont alors en danger de contestation radicale : c’est là le scandale(16) pour ses adeptes.
3 Quelles leçons tirer
Plusieurs leçons peuvent être tirées de cette mauvaise querelle, tentative d’imposer une idéologie. Elles se trouvent à des niveaux différents. Nous n’en présenterons que deux.
Cette querelle fait d’abord apparaître l’importance, pour le développement d’une civilisation, de la philosophie aristotélicienne (reprise et développée par saint Thomas d’Aquin). En effet il est reproché au livre de démontrer que la transmission de la philosophie d’Aristote n’est pas due à l’Islam, ce qui représenterait une grave injure susceptible d’inciter à la haine contre lui. Oublions l’énorme sottise de la prétendue incitation à la haine. La pétition prouve au moins, à son corps défendant, l’importance de la philosophie aristotélicienne qui, associée au catholicisme a entraîné le développement de l’Europe et son rayonnement mondial. Or ce n’est pas un secret ; l’éducation "nationale" en France ne fait rien pour transmettre cette philosophie réaliste de la culture de vie et impose dans nos écoles les philosophies de la culture de mort et de la décadence. Comme ceux qui poussent dans ce sens sévissent depuis un siècle, nous sommes entrés en décadence. Ceux qui dirigent cette institution sont vraiment des ennemis de notre civilisation.
Une autre leçon se dégage aussi de manière directe : Il existe au sein de l’Education dite nationale une pression idéologique anti chrétienne et même plus spécialement anti catholique. Ce qui est favorable au christianisme est refusé, ou minimisé quand on ne peut faire autrement. Des faits sont travestis voire inventés puis mis en relief pour inciter à la haine à son égard. On peut noter à ce sujet que le refus de la vérité caractérise la démarche des contestataires du livre du professeur Gouguenheim. Or c’est en cherchant la vérité en toutes choses que l’on finit par trouver Celui qui a dit : « Je suis la Vérité ».
1 Sylvain Gouguenheim, Aristote au Mont Saint Michel, Le Seuil, Paris 2008, 21 €.
2 Comme par exemple, Pépin le Bref, Charlemagne et ses successeurs.
3 Les savants savent établir la filiation de ces copies successives, en repérant les variantes que malgré tous les soins, le travail des moines apportait accidentellement aux copies successives
4 S. Gouguenheim cité par l’Homme Nouveau n° 1424 du 21 juin 2008.
5 Ibidem
6 Iconoclaste : membre d’une secte hérétique qui prohibait et détruisait les images saintes.
7 C’est ici, la mise en œuvre d’un procédé de dialectique : "l’unanimité" : NOUS TOUS contre toi seul (ou lui seul)
8 Le Professeur Gouguenheim prouve que des chrétiens ont transmis à la chrétienté d’Occident le savoir des Grecs de l’Antiquité. On prétend de ce fait lui imputer une incitation à la haine contre les musulmans. C’est une sottise grossière. Elle est bien dignes d’intellectuels "idéologisés" qui se donnent le droit de dire ce qu’ils veulent nous faire accroire sans tenir compte de la réalité.
9 Ce sont là les termes mêmes de la pétition. Nous traduisons humaniste par "maçonnique" pour qui il n’existe pas de vérité sacrée.
10 L’Événement du Jeudi, du 11 au 17/02/1993, page 73. L’article concluait : « Sans les hôpitaux du Caire et les minarets de Damas, l’esprit scientifique serait probablement mort au berceau. » (!)
11 Ennemis mortels, cela signifie qu’ils veulent éliminer toute trace de christianisme en Europe et dans le monde.
12 Les historiens font commencer le Moyen Âge à la décision d’Odoacre de déposer le dernier empereur romain (en 476) et le font se terminer à la prise de Constantinople par les musulmans en 1459. Ce qui veut dire que l’empire Romain d’Orient, resté grec a coexisté pendant presque un millénaire avec la chrétienté d’Occident.
13 L’Homme Nouveau, n° 1424 du 24/06/2008, p. 5
14 Abordable : il permet à tout lecteur même non initié de comprendre le message que contient ce livre.
16 Scandale au sens propre car il fait perdre la foi !





