« Le démon sait perdre un peu
pour gagner beaucoup »
Dans l'article Quelques textes utiles pour discerner les vraies apparitions des fausses et dans la brochure Connaissance élémentaire du Renouveau charismatique, nous avions cité les deux passages suivants des pères Jésuites Louis Lallemant (1587 1635) et Jean-Baptiste Scaramelli (1687-1752).
Il y a des Personnes que le démon n'empêche point de faire beaucoup de bien parce que le bien qu'elles font lui sert pour les tromper. (R.P. Lallemant)[1].
Le démon transformé en bon ange a coutume de seconder les pieux désirs des âmes saintes et d'en approuver l'exécution, mais avec l'intention de les entraîner ensuite à ses fins perverses. (R.P. Scaramelli résumant saint Ignace)[2].
Voici le récit de deux faits historiques du XVIe siècle qui viennent illustrer ces remarques (Ils étaient couramment mentionnés dans les retraites selon les exercices spirituels de saint Ignace que prêchaient et continuent à prêcher les pères coopérateurs paroissiaux du Christ-Roi).
Le cas de Madeleine de la Croix
Madeleine de la Croix fut religieuse franciscaine à Cordoue (Espagne) au début du XVIe siècle :
Elle naquit en 1487, entra au couvent à dix-sept ans, en 1504, et fut trois fois abbesse de son monastère. Dès l'âge de cinq ans, le démon lui apparut sous la forme de différents saints et lui inspira peu à peu un vif désir de passer pour une sainte. Elle avait treize ans lorsqu'il jugea son âme suffisamment possédée par la vanité, l'orgueil et la sensualité ; il avoua nettement qui il était, et lui promit que, si elle se liait avec lui par un pacte, il étendrait au loin sa réputation de sainteté et lui procurerait pendant trente ans, au moins, toutes les jouissances qu'elle voudrait. Elle accepta, et Satan devint son conseil, quoique à certains jours elle eût voulu l'éloigner, tellement elle était terrifiée par les formes affreuses qu'il prenait. Grâce à son secours, elle réalisait toutes les apparences du merveilleux divin : extases, lévitation, prédictions souvent réalisées. Elle se faisait elle-même des plaies stigmatiques et, pendant onze ans, persuada aux autres qu'elle ne prenait aucune nourriture ; elle s'en procurait en secret.
Elle arriva pendant trente-huit ans, jusqu'en 1543, à tromper sciemment les plus grands théologiens d'Espagne, les évêques, les cardinaux, les inquisiteurs et les seigneurs de la cour. On venait de tous côtés la consulter et on la comblait d'aumônes. Ayant été sur le point de mourir, elle avoua tout publiquement, puis regretta ses aveux. Il fallut recourir aux exorcismes pour que le démon perdit empire sur sa volonté. Finalement, elle fut condamnée à être enfermée dans un autre couvent de son ordre (Amort, 1. II, c. III ; Goerres, t. V, ch. XI ; Bizouard, t. II, 1. X, ch. IV ; Dr Imbert, t. II, p. 1).[3]
Le cas de Nicole Tavernier
Nicole Tavernier, native de Reims, vivait à Paris pendant les troubles de la Ligue[4], et elle avait la réputation d'être une très sainte fille et d'opérer des miracles. Elle expliquait les passages difficiles de 1'Ecriture de manière à étonner les plus fameux docteurs. Elle avait des extases, des visions et des révélations ; elle prédisait les choses futures, et avertissait les moribonds des péchés qu'ils n'avaient pas confessés ; et ce qu'elle avait dit se trouvait véritable... Un prêtre qui avait eu intention de consacrer un pain pour la communion, ne trouva pas l'hostie qu'il lui destinait quand le moment de la communion fut venu ; elle assura qu'un ange la lui avait apportée. Etant à côté de Mme Acarie[5], dans l'église des capucins de Meudon, elle disparut pendant plus d'une heure. Lorsqu'elle revint, cette sainte femme lui demanda ce qu'elle était devenue ; elle répondit qu'elle était allée à Tours pour détourner quelques grands seigneurs d'exécuter un projet qui devait nuire à la religion.
On la consultait de toutes parts ; les grands du royaume se recommandaient à ses prières ; les ecclésiastiques et les religieux l'estimaient beaucoup ; et personne n'avait encore remarqué en elle... aucune imperfection.. . Elle annonçait que, si on se repentait de ses péchés, bientôt on verrait cesser les calamités publiques. Sur sa parole, le peuple se confessait et communiait ; on ordonna même des processions dans plusieurs villes de France. Elle en fit faire une à Paris, à laquelle assista le Parlement, accompagné des autres cours souveraines et d'une grande multitude de citoyens ; elle avait osé dire à l'évêque que, si cette procession ne se faisait pas, il mourrait avant la fin de l'année.
Malgré l'estime générale dont jouissait cette fille, Mme Acarie et M. de Bérulle n'avaient aucune confiance en elle. La bienheureuse avait dit dès le commencement que cette âme était dans l'illusion ;
- que le démon était l'auteur de tout ce qui se voyait en elle et qu'il savait perdre un peu pour gagner beaucoup ;
- que l'extase et les ravissements pouvaient avoir lieu dans une pécheresse ; que l'esprit de ténèbres avait pu enlever l'hostie qui avait disparu de dessus l'autel;
- que le prétendu voyage à Tours n'était nullement prouvé et que d'ailleurs il ne surpassait pas le pouvoir du malin esprit ;
- enfin que cette personne paraissait absolument dépourvue de l'esprit de Dieu. (. . .)
Mme Acarie persistait à dire cela avec tant d'assurance qu'on commença d'avoir des doutes sur la vertu de cette fille et ses doutes se changèrent en une entière certitude, lorsque la bienheureuse qui l'avait reçue dans sa maison, l'eut mise à différentes épreuves et convaincue de plusieurs mensonges.[6]
[1] « La doctrine du père Lallemant » , page 240
[2] R.P. Scaramelli, « Le discernement des esprits ».
[3] R.P. Poulain, s.j. « Des grâces d'oraison », édit. Beauchesne, chap. XXI, & 2. « Cinq causes de révélations absolument fausses », pages 356357.
[4] Confédération de catholiques français qui joua un rôle essentiel dans les guerres de religion en France après 1576 (Dictionnaire Le Robert).
[5] II s'agit de la bienheureuse Marie de l'incarnation (1566-1618) qui, avec l'appui du cardinal de Bérulle, installa en France les carmélites réformées par sainte Thérèse d'Avila.
[6] « Vie de la B. Marie de l'lncarnarion, par J.B.A. Boucher (édit. Bouix). Paris, 1873, pages 187-189 ; texte cité par l'abbé Brémond, « L'histoire litréraire du sentiment religieux», tome 2, « l'invasion mystique », chap. 2.





