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Home Idéologies Le libéralisme politique La philosophie politique de Jacques Maritain

La philosophie politique de Jacques Maritain

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LA PHILOSOPHIE POLITIQUE DE JACQUES MARITAIN :

THOMISME & RÉVOLUTION

(Note résumant la conférence de Louis Jugnet faite aux étudiants du "CERCLE PIE X", à TOULOUSE, le 11 Décembre 1953)

Pourquoi avoir choisi ce sujet, que certains ont cru et croiront secondaire, "périmé", ou réservé à quelques philosophes spécialisés ?

A cause de l'importance très actuelle du problème posé. La philosophie politique de Jacques Maritain a rayonné même très au delà des milieux thomistes. Des gens qui n'admettent nullement la valeur de la Scolastique s'en inspirent et prennent comme guide sa conception de la Cité et de l'Histoire, Ex : "Economie et Humanisme" (LEBRET, etc...),  "Témoignage chrétien", certains rédacteurs d'"Esprit", et même des mouvements spécifiquement religieux (Cf les déclarations dithyrambique de Mgr BERNAREGGI, Aumônier des Intellectuels catholiques italiens, à PAX ROMANA, en 1947 - Depuis, les choses ont un peu changé - Voir suite sur le Discours du Card. OTTAVIANI contre cette position....) Influence en France, en Belgique, en Suisse, en Amérique du Sud, aux U.S.A., etc...

- C'est un signe de contradiction. Comparer par exemple I) "PRO : Un éminent thomiste suisse, Mgr JOURNET, de Fribourg, construit tout un Traité de l'Église guidé par les principes de M. ("L'Église du Verbe-Incarné"). GILSON, le célèbre professeur thomiste au Collège de France, fait le panégyrique de la philosophie politique de M. à maintes reprises, notamment dans la communication intitulée  "Les Intellectuels et la Chrétienté",  ainsi que dans l'article :  "Une sagesse rédemptrice", Revue Thomiste, n° spécial 1-2 de 1948) Les Dominicains de St-Maximin lui consacrent un n° curieux (c'est le mot), sorte de canonisation prématurée et de traité d'adulation systématique, avec photo suggestive du Maître, éloges, gloses, commentaires variés, etc...

En même temps : II) "CONTRA" - L'évêque d'Astorga (Léon), Mgr Jésus-Merida PEREZ, dans sa pastorale de Carême : "La Restauracion Cristiana del Orden politico", déclare voir là une doctrine "contraria a todas la enseñenzas de la Iglesia". Il parle de l'"absurdo sentido rnaritainiano" (Avril 1948). Le Doyen de la Faculté de Philosophie de Québec pulvérise le "personnalisme" de notre auteur. Ceci avec l'appui, la bénédiction, et une préface, du Primat du Canada, le Card. VILLENEUVE (v. suite). Un prêtre d'Argentine, l'Abbé MEINVIELLE, déclare : "Le Maritainisme n'est pas une opinion plus ou moins acceptable, c'est une erreur (déjà) pleinement condamnée dans les Encycliques de GRÉGOIRE XVI, PIE IX, et PIE X" (V. références ultérieures) Et on pourrait continuer ainsi, nous le verrons tout à l'heure ....

 

Nous nous proposerons donc : I) De situer : Maritain et son oeuvre, au point de vue doctrinal, historique.

                                                    II) D'exposer les grandes lignes de sa philosophie politique.

                                                    III) De la critiquer et de conclure.

 

I- Le renouveau thomiste au XIXe siècle (LÉON XIII, etc...) Arrivée à la rescousse de laïcs. M. est le plus marquant d'entre eux à l'époque d'un peu avant, et après 14-18. Rappel du positif de son oeuvre. Il n'est pas le thomisme. Même là il y a des réserves à faire : art et morale ; thomisme et philosophie existentielle, etc.... Rappel : Petit-fils de Jules FAVRE (protestant et libéral ...) Rôle de RAÏSSA sa femme (juive assez.... discutable psychologiquement), contact avec LE DANTEC, etc.. Désespoir devant le scientisme officiel et la Sorbonne, véritable machine à désespérer les gens qui ont besoin d'absolu. BERGSON - BLOY, le P. CLERISSAC, PSICHARI, MASSIS, etc... - Thomisme, A.F. (planquage pendant la guerre, pas joli en ses modalités). Variations pénibles dans l'Affaire d'A.F. : TROIS positions successives en peu d'années : a) donne raison à l'AF pour sauver ce qui peut l'être b) accepte la condamnation, qu'il explique par le pouvoir indirect de l'Église

c) puis par le pouvoir direct. Enfin, la ruée et l'hallali véritable contre tout ce qui touche MAURRAS de près ou de loin (rappel de quelques oeuvres et textes : l'opuscule "moitié-moitié" : "Une opinion sur CH. MAURRAS et le devoir des catholiques" - Les deux éditions successives des "Réflexions sur l'intelligence", ch. sur BLONDEL, avec dans chacune une note sur l'empirisme organisateur maurrassien, l'une où l'on dit :

M. BLONDEL ne voit pas que cet empirisme, qui ne se donne pas pour un système du monde, est déjà une oeuvre véritable de l'intelligence qu'il appartient à la philosophie et à la théologie de compléter, non de détruire, car il travaille à restaurer sur des points vitaux l'ordre naturel et la santé de la raison ;

le suivant qui dit que cet empirisme dépend fondamentalement des plus graves erreurs doctrinales. "Primauté du Spirituel" - "Pourquoi ROME a parlé", en collaboration avec BERNADOT, DONCOEUR, etc... ouvrage où quatre pauvres tâcherons, ayant voulu montrer pourquoi ROME avait parlé, n'ont, réussi qu'à faire voir pourquoi ils auraient du se taire (chanoine RICHARD).

Lors de la Guerre d'Espagne (1936-1939), appuie systématiquement, de concert avec MOUNIER et MAURIAC, les Rouges espagnols contre les Blancs catholiques (attitude contraire de PIE XI). En 1936, collabore à l'hebdomadaire "VENDREDI" sous la bande : "GIDE ET MARITAIN", avec le sous-titre : "D'André GIDE à J. MARITAIN, des intellectuels qui ont rallié la Révolution aux intellectuels catholiques qui ont maintenu le parti de la liberté ... (Nov. 1955) Guerre de 1939 : réfugié aux États-Unis, rôle d'excitateur à la radio. Ecrit dans "Pour la Justice" (p. 335) : "En voyant l'admirable unité (!) de la Résistance française, nous comprenions que ce qui ferait la force et la nouveauté de la reconstruction serait la réconciliation de la tradition révolutionnaire et de la tradition chrétienne de la France, la coopération du peuple socialiste et du peuple chrétien, unis dans une grande oeuvre humaine à accomplir ensemble, et qui s'appellerait pour les uns UNE SECONDE RÉVOLUTION FRANÇAISE et pour les autres UNE NOUVELLE CHRÉTIENTÉ". On voit combien le philosophe espagnol Leopoldo PALACIOS a raison de définir la philosophie politique de MARITAIN : "UN BONNET PHRYGIEN SURMONTÉ D'UNE CROIX"... id. Michaud sur Lammenais : "93 faisant ses Pâques".

 

II - Ayant ainsi caractérisé 1'itinéraire et l'attitude de M., il nous faut exposer méthodiquement les grandes lignes de sa Philosophie politique et de sa conception de l'Histoire :

On la trouve dans de multiples ouvrages, si nombreux depuis quelques années qu'on ne peut songer à les énumérer tous. Cf : " Du régime temporel et de la Liberté" - "Humanisme intégral" (tout à fait capital) - "Les Droits de l'Homme et la Loi naturelle" - "Christianisme et Démocratie" - "Raison et raisons" - etc... "Principes d'une Politique Humaniste".

IDÉES MAITRESSES : Une conception de l'Histoire fondée sur l'application de la théorie thomiste de l'analogie au problème politico-social et culturel - Une conception "personnaliste" de l'homme - Le tout entouré d'un contexte, ou suivi de corollaires nettement orientés vers le LIBÉRALISME, le DÉMOCRATISME, L'HUMANITARISME, L'IRENISME (= goût excessif de la conciliation) etc.. D'où un HUMANISME nouveau, dit "intégral". 

a)- HISTOIRE ET ANALOGIE : Rappel du sens des termes : "univoque" "équivoque", et "analogue". Le Moyen Age et le Saint-Empire ont trop soudé Église et État, ils ont mis la force au service de la vraie religion, ils ont eu tort (confusion de deux ordres distincts) - L'âge moderne (Réforme, Révolution) a brisé ce cadre figé, mais tout en valorisant justement l'homme et la culture profane, il a trop séparé (Laïcisme agressif, Rationalisme etc.). La "Nouvelle Chrétienté" répudiera comme deux erreurs symétriques la conception traditionnelle et le rationalisme moderne, ou plutôt elle tâchera de «dépasser» leur opposition en une synthèse nouvelle : la nouvelle chrétienté sera simplement analogue à l'ancienne, avec de profondes différences de perspectives Cf. "Humanisme intégral" p. 99; parag. 2, 103, 151, 152, 240 - Exemple :

"La philosophie politique et sociale impliquée dans l'humanisme intégral appelle, pour notre actuel régime de culture, des changements radicaux, disons, pour employer analogiquement le vocabulaire hylémorphiste, une transformation SUBSTANTIELLE" (p. 99) : "Une chrétienté nouvelle, dans les conditions de l'âge historique où nous entrons, doit-elle, tout en incarnant les mêmes principes logiques, être conçue selon un TYPE ESSENTIELLEMENT (SPÉCIFIQUEMENT) DISTINCT de celui du monde médiéval ? Nous répondons affirmativement à cette question", p. 151-152 etc...

D'où rejet de la distinction classique entre Thèse et Hypothèse, à propos des libertés religieuses : elle ne vaut rien du tout (Cf attaques très roides contre cette thèse par les disciples de MARITAIN dans l'ouvrage modernisto-libéral récent "Tolérance et Communauté humaine", de AUBERT, CONGAR, etc...) ; l'Hypothèse elle-même devient un BIEN (V. plus loin sur le Libéralisme).

b)- INDIVIDU ET PERSONNE : Opposition-slogan, commune à MARITAIN, MOUNIER, MAURIAC, etc... entre notre aspect corporel (l'individu) subordonné au Bien commun et à la Société- et la Personne, seul but en soi, fin ultime de l'Univers matériel comme de la Société humaine ("personnalisme communautaire, etc...") - Ici, textes innombrables, presque à chaque page, impossible de choisir. Sur ce qui précède, pas de discussion de fait : M. revendique lui-même ces idées exposées ci-dessus. Il n'en va pas tout à fait de même pour ce qui suit, prétexte à sévères controverses.

LIBÉRALISME : Contre les Encycliques en bloc, M. soutient que les libertés (libérales) modernes sont bonnes EN SOI. Exemples :

"Une cité terrestre qui, sans reconnaître de droit à l'hérésie elle-même, accorde à l'hérétique un statut juridique approprié - NON SEULEMENT PARCE QU'ELLE VEUT ÉVITER LA DISCORDE CIVILE, mais AUSSI parce qu'elle respecte et protège en lui la nature humaine et les réserves de force spirituelle qui habitent l'univers des âmes ... favorisera DAVANTAGE la vie spirituelle des personnes du côté du sujet, dont le privilège d'exterritorialité à l'égard du social .... est porté à un niveau plus élevé" ("Du Régime temporel et de la Liberté". (p. 80-81)

"Ces libertés sont bonnes, et répondent à des exigences foncières de la nature humaine" etc.. ("Hum. intégr.". (p. 195)

On prônera donc un "État laïc chrétien" destiné à remplacer l'État confessionnel catholique, à la mode médiévale ou espagnole, pour lequel MARITAIN professe une véritable haine ("liquidation du mythe du St Empire" etc... à chaque instant). Cet état nouveau s'intéressera plus au "ferment social" du Christianisme qu'à son contenu doctrinal. Nous verrons plus loin, à propos de l'IRENISME maritainien, la curieuse conception du "Fellowship" (camaraderie de groupe, amitié sociale).

 

DEMOCRATISME :

"La conception politique indiquée ... implique à notre avis : I°) UNE DÉMOCRATIE PERSONNALISTE (avec suffrage universel à la base ...) où les citoyens n'aient pas seulement droit de suffrage, mais se trouvent engagés de manière ACTIVE dans la vie politique du pays" ("Hum. intégra" p. 188, note I)

"Cette conscience civique populaire exclut par suite la domination hétérogénique (MÊME BONNE) d'une catégorie sociale sur la masse du peuple considérée comme mineure" (p. 215-216)

"C'est (au prolétariat) et à son mouvement d'ascension historique que revient le rôle PRINCIPAL dans la phase prochaine de l'évolution" (p. 240).

Car, de droit comme de fait, la Démocratie est D'ORIGINE ÉVANGÉLIQUE :

"Bergson ne nous dit-il pas, dans une formule qui demande à être bien comprise, que "la démocratie est PAR ESSENCE évangélique" ? "("Principes d'une politique humaniste" p. 51)

et p. 41, cette perle :

"De cette forme authentique de démocratie, on pourrait dire ce que Lord ACTON disait un jour des  "Whigs"  (libéraux) : "Ce n'est pas le diable, c'est Saint THOMAS D'AQUIN qui a été le PREMIER WHIG". C'est la philosophie de St THOMAS qui a été LA PREMIÈRE PHILOSOPHIE AUTHENTIQUE DE LA DÉMOCRATIE" (ibid. p. 41).

Il va pour soutenir ces vues jusqu'au contresens historique total, par ex. dire que la Déclaration américaine des Droits ("Bill of Rights") vient directement du Christianisme, alors que tous les historiens soulignent qu'elle découle en droite ligne du Déisme rationaliste de Locke, d'essence maçonnique (Cf "Dieu Vivant", n° 3, p. 107 là-dessus).

Il va jusqu'à dire :

"Dans la société sacrale, l'hérétique était celui qui brisait l'unité religieuse. Dans une société laïque d'hommes libres, l'hérétique est celui qui brise "les communes pratiques et croyances démocratiques" (Discours sur "Les Fondements de la Démocratie").

Il traite alors l'adversaire de «totalitaire» (n'est-il pas allé jusqu'à traiter de complice des "nazis" ( !!) un théologien argentin de droite qui le gênait beaucoup ?

HUMANITARISME : V. "Humanisme intégral", (p. 261-263) sur la non-violence, etc... Cf les deux articles de l'Abbé LEFEVRE (de valeur d'ailleurs inégale) in "La Pensée catholique", n° 8 :  "Une ascétique nouvelle" et n° 9 "Absence de la passion").

IRÉNISME ; Dans "Du Régime temporel et de la Liberté", M. nous dit sans sourire que VOLTAIRE par sa théorie de la Tolérance (et ses attaques contre le "fanatisme"....) "travaillait sans le savoir (oh combien !) pour l'article du nouveau Code de Droit canonique - can.1352 - qui bannit la contrainte en fait de religion"

Il tient vraiment à ne pas couper les ponts avec le patriarche - (hem !) de Ferney, puisqu'il y revient dans "Hum. Intégr. :

Je veux bien devoir quelque chose à Voltaire en ce qui concerne la tolérance civile, ou à Luther en ce qui concerne le non-conformisme, et les honorer en cela, ILS EXISTENT DANS MON UNIVERS DE CULTURE, ILS Y ONT LEUR RÔLE ET LEUR FONCTION, J'Y DIALOGUE AVEC EUX"         (p. 102) V. id. p. 117 ; "il n'a pas été donné..." et la suite

- Nous passons sur d'autres éléments importants, mais qui nous entraîneraient trop loin, comme la RÉDUCTION DU POLITIQUE AU MORAL (thèse partagée par VIALATOUX et Y. SIMON, combattue par le R.P. de BROGLIE dans les "Recherches de Sciences religieuses" des années 1935) et sur le goût excessif de l'Orient, avec l'ANTI-OCCIDENTALISME catastrophique qu'on trouve déjà dans "Primauté du Spirituel" et qui n'a fait que s'accentuer (contra : les meilleurs thomistes, comme le R.P. J. DE TONQUEDEC, le P. ÉLISÉE DE LA NATIVITÉ, Carme; feu Mgr GILLET, ex.Général des Dominicains).

D'où l'insolite conception du "Fellowship", ou confraternité de l'État socialement chrétien et laïque, où tous "oeuvreront" de bon accord : le matérialiste avec son matérialisme, l'idéaliste avec son idéalisme, le chrétien avec son christianisme, le juif avec son judaïsme, et le communiste - lui aussi !! - avec son communisme !....

 

III - CRITIQUE :

M. est un curieux homme, à la fois impétueux et pessimiste, impressionnable et changeant (nous l'avons vu !), très influençable par son entourage (Raïssa !), hautain, capable de rancunes et de mépris inconsidéré - Affecte de ne pas répondre à certaines critiques, soi-disant trop faibles ou trop méprisables, en fait gênantes. Traite MEINVIELLE, honnête ... "intégriste" sud-américain de "nazi" ou peu s'en faut. Parle de son rôle : L'attaquer, LUI, c'est attaquer LE Thomisme ! Car il a cent fois plus fait pour celui-ci que "tous les loups qui aboient contre lui en espagnol ou en portugais" (Lettres au P. GARRIGOU-LAGRANGE, présentées par MEINVIELLE) ; il pourrait ajouter : en français, en flamand, en anglais, en italien, car il a été critiqué et il l'est de côtés très variés : par les Jésuites espagnols (LOPEZ, GUERRERO, etc..) et certains évêques de la péninsule (Mg PEREZ, d'Astorga, par ex,) ; par les Jésuites italiens de la "Civilta Cattolica",  comme le P. MESSINEO ; par le Doyen (flamand) de l'Université de QUÉBEC, DE KONINCK; par les théologiens romains de l'Université de la "Propaganda" dirigée par Mgr PARENTE, du St-Office, dans la revue "Euntes docete", etc.. Or, en France les milieux conformistes font un "black-out" total sur ces critiques, ou les traitent par un sourire hautain, sans les avoir vraiment étudiées et en en connaissant à peine le titre !...

Nous allons tâcher de construire la critique rigoureusement, en suivant le plan adopté déjà pour l'exposé.

 

HISTOIRE ET ANALOGIE : LE "MOBILISME" DE MARITAIN

Mobilisme maritainien :

V. Don Guénolé, O.S.B., in n° spécial sur "Humani generis" (Oeuvre bénédictine d'En Calcat) :

"La catégorie" Temps que certains reprochent aux anciens d'avoir méconnue n'est pas en réalité une catégorie tellement importante. L'être d'un homme importe bien plus que l'histoire de son devenir, car s'il n'existait pas, il serait bien difficile de raconter l'histoire de son existence. Ce qui demeure est plus important que ce qui passe etc." (pp. 26-27).

- Parodi, Canguilhem, E. Meyerson, Radin, Lalande parmi les incroyants.

On abuse souvent de nos jours de l'excellente théorie thomiste de l'analogie de proportionnalité (Cf sur le plan théoriquement physique et théologique, la remarquable étude du P. GARRIGOU-LAGRANDE IN "ANGELICUM", 1947, Fascicule 4-etc...) Ceci contre la "Théologie nouvelle" du P. BOUILLARD, de Mgr DE SOLAGES, etc... qui devait finir par être condamnée dans l'Encyclique "HUMANI GENERIS" de PIE XII (Août 1950). Un certain usage vicieux de l'analogie aboutit à introduire l'instabilité et la fluence dans les formules dogmatiques de l'Église. .... Analogiquement, si l'on peut dire, l'usage intempestif de ces notions arrive à introduire une sorte de quasi-hégélianisme, ou évolutionnisme historique, dans l'Histoire et la Théologie de l'Église.

MEINVIELLE, dans "Dos cartas..." (Ed. Nuestro Tiempo, Buenos Aires), p. 28, déclare : "la teoria tomista de la analogia no tiene aplicaclon en la présenta cuestion" (Il l'a établi ailleurs du reste). Pareillement, le R.P. LOPEZ ("El Mito de Maritain", Madrid, 1951, p. 52-53) déclare que cette accentuation du changement historique "es EL ERROR MODERNISTA DE LA EVOLUCION DE LA VERDAD" (Cd Décret "Lamentabili" du St-Office, sous PIE X : "La Vérité n'est pas plus immuable que l'homme : elle évolue avec lui, en lui, par lui". V. autres textes dans notre note sur HEGEL, intitulée "Dialectique et Vérité", dactylographiée et propagée déjà). En effet, suivant l'aveu d'un éminent théologien dominicain qui, ami de MARITAIN, tient à rester à l'écart de la controverse, et qui, jeune encore, enseigne à Rome, la conception que se fait LE MAGISTÈRE ROMAIN, DANS SES ENCYCLIQUES, DES PROBLÈMES LIBERTÉ-ÉGLISE-ÉTAT est une conception "UNIVOQUE", en langage scolastique, c'est à dire où l'UNITÉ et la STABILITÉ du contenu l'emportent très sensiblement sur ce que suppose un concept analogique tel que l'entend MARITAIN. Tout au plus les Papes admettent-ils des changements de circonstances concrètes (que personne ne nie) et distinguent-ils la thèse (idéale) et l'hypothèse (soumise aux contingences historiques) mais précisément MARITAIN et son école ne veulent plus de cette distinction, et font glisser le registre même des principes directeurs, comme on l'a vu. Les théologiens espagnols et italiens (LOPEZ, MESSINEO) n'ont pas de mal à montrer que les Papes ont justifié l'armature essentielle de la Société chrétienne classique : Cf LÉON XIII, in "Immortale Dei" num. 28, éloge catégorique des principes médiévaux,- Et PIE X dans la Lettre sur le Sillon : "La Cité chrétienne n'est pas à inventer : ELLE A ÉTÉ, ELLE EST, etc.". Certaines déclarations de PIE XII touchant par ex. le corporatisme rendent les mêmes sons. On n'y trouve rien qui évoque la superbe "FUTURISME" de M. On comprend donc que le P. MESSINEO, dans ses articles de la "Civitta Cattolica",  ait parlé de  "RELATIVISME, ÉVOLUTIONNISME, HISTORICISME" à propos de cette  "Nouvelle Chrétienté"....

Car enfin, MARITAIN semble avoir oublié ce qu'il disait jadis dans les "Réflexions sur l'intelligence" : que si le thomisme admet le rôle du devenir, du changement, il est par-dessus tout une philosophie de l'Être; que ce qui dure est plus important que ce qui change, etc.... Il est vrai qu'il a changé aussi sur ce point la palinodie. Ne dit-il pas dans sa deuxième lettre (citée déjà) au P. GARRIGOU-LAGRANGE, à propos de MEINVIELLE, que : "il trouve TROP DURE son ancienne critique contenue dans "Théonas contre l'idée de Progrès fatal"? N'a-t-il pas RAYÉ DE LA LISTE DE SES OEUVRES COMPLETES L'EXCELLENT "ANTIMODERNE" ?...

Comme le disait le Jésuite NIVARD : "Les Papes ont véhémentement loué les époques passées" (Summi Pontifices praeterita tempora multum laudaverunt) tout en reconnaissant les limites et sans prétendre (en appuyant sur quel mystérieux tabulateur ?) nous "ramener au Moyen-Age"... MARITAIN se trouve maintenant proche de la philosophie des Lumières à la manière de CONDORCET, voire parfois de certaines vues évolutives de type marxiste (il accepte par exemple équivalemment l'explication marxiste du fascisme. V. note sur celui-ci : Aveux de Rideau et d'A. Béguin (qui est tout de même un peu simpliste) Cf MARX : "L'histoire est la transformation continue de la nature humaine" ("Misère de la Philosophie").

b)- INDIVIDU ET PERSONNE : LE PERSONNALISME :

D'excellents philosophes et théologiens n'ont pas eu de mal à démontrer que la distinction-marotte "individu-personne" ne repose sur RIEN de valable. Ses origines historiques sont chez KANT (comme phénomène, nous sommes déterminés, et partie du tout ; comme noumène, libres et indépendants : "règne des fins", etc..) et RENOUVIER, qui emploie l'expression "personnalisme". Le P. DESCOQS a bien montré (Archives de Philos. Vol. XIV, Cahier II) que la personne, c'est tout simplement l'individu raisonnable : ni distinction réelle métaphysique, ni encore moins opposition entre les deux. (Cf notre S. Thomas chez Bordas, p. 219-221) - Par ailleurs, Charles DE KONINCK, le distingué Doyen de Québec, a surabondamment montré que pour S. THOMAS l'Univers ni la Société n'étaient "pour la Personne" isolée, traitée en Absolu et en idole ("De la Primauté du Bien Commun contre les personnalistes", avec une préface très catégoriquement anti-personnaliste du Cardinal VILLENEUVE, PRIMAT DU CANADA). D'innombrables textes cités par lui dans l'étude "In Defense of S. THOMAS" (Laval philosophique et théologique) montrent que S. THOMAS souligne à chaque instant la primauté du tout sur les parties, de l'Univers et du Bien Commun sur la simple personne (Ceci sans tomber nullement dans le Totalitarisme car il y a en l'homme des aspects qui n'appartiennent qu'à Dieu). Au fond, le "personnalisme", qu'il soit de MARITAIN ou de Mounier,  a) repose sur une erreur métaphysique (V. plus haut) et b) aboutit à une erreur politico-sociale. Comme l'écrivait en 1936 un jeune pamphlétaire :

"(Leur) "personne désincarnée, soulevée au dessus de toute discipline, de toute civilisation terrestre, n'est qu'UNE HYPOSTASE DESINCARNÉE"... "ELLE N'EST AU FOND QUE L'INDIVIDU DE ROUSSEAU, MAIS TRAVESTI EN ANGE".

Voir de même les critiques du P. G. DE BROGLIE, alors professeur de théologie dogmatique à l'Institut catholique de Paris, depuis professeur à l'Université grégorienne de Rome, in "Rech. de Sc. Rel" Février 1935, contre le Personnalisme (Cf pp. 35-37 surtout). Pareillement. DE KONINCK montre que le péché de Lucifer fut, en somme, une option personnaliste (préférence narcissique de sa propre perfection, surestimée, à l'acceptation d'une hiérarchie ontologique).

Reste le contexte, ou les présupposés et corollaires :

LIBÉRALISME Un des griefs fondamentaux formulés par l'Abbé MEINVIELLE contre Maritain était l'analogie, ou même l'identité essentielle, entre ses conceptions et celles de LAMMENAIS ("De Lamennais à Maritain"). Le P. GARRIGOU-LAGRANGE essaya d'amortir le coup par amitié personnelle pour MARITAIN, en rapprochant plutôt ses idées des erreurs (moins graves) de MONTALEMBERT ("Discours de Malines" 1863, blâmé par PIE IX). Mais le R.P. a déclaré lui-même : "MEINVIELLE dit que ma défense de Maritain était faible. IL A RAISON. JE N'AVAIS PAS GRAND CHOSE A OBJECTER !" Dont acte. D'ailleurs, cette idée avait d'abord été suggérée à MEINVIELLE par une déclaration très claire du "maritainien" Père DUCATILLON (dominicain assez avancé) qui, dans une Conférence, déclara explicitement : "Les lignes générales de l'"Humanisme intégral" PROCÈDENT DE "L'AVENIR"". De même : "Par cet aspect de sa personnalité, Maritain SE TROUVE DANS LA LIGNE HISTORIQUE OUVERTE PAR LES LIBÉRAUX DU XIXe siècle". On ne saurait mieux dire ("Mon Dieu, gardez moi de mes amis !"). Si l'on ajoute que MEINVIELLE A TOUJOURS PRÉCISÉ QU'IL COMPARAIT MARITAIN AU LAMMENAIS D'AVANT LA RUPTURE AVEC ROME, ENCORE CATHOLIQUE (1830-31), on ne trouvera rien d'extravagant à cette imputation. Il souligne, AVEC UNE GRANDE ABONDANCE DE TEXTES CURIEUSEMENT PARALLÈLES DE LAMENNAIS ET DE MARITAIN, l'existence d'idées communes à ces deux auteurs : 1) le Progrès continu, malgré les déceptions inévitables 2) Le caractère somme toute positif et "progressiste" de la Révolution française 3) Corollaire : l'Église doit faire alliance avec les idées nouvelles et le Libéralisme 4) admettant donc pour bonnes les idées modernes (LAMENNAIS distingue presque comme MARITAIN un mauvais libéralisme, inspiré par le Philosophisme du XVIIIe siècle, et un bon, "le libéralisme véritable", éclairé, généreux" ...) 5) avec alliance des catholiques et des incroyants, voire adversaires du christianisme (Cf "Correspondance avec le P. GARRIGOU-LAGRANGE" pp. 73-97 surtout). C'est AVEUGLANT pour quiconque n'est pas déterminé "per fas et nefas" à soutenir l'infaillibilité de MARITAIN....

On ne s'étonnera donc pas qu'un document romain officieux, soigneusement étouffé par la presse catholique française, reproduit chez nous simplement par quelques revues et bulletins comme "Verbe" "Marchons", "La Pensée catholique", etc... soit venu mettre en cause les idées de MARITAIN. Dans un discours solennel prononcé le 2 Mars 1953 dans la grande salle du Séminaire pontifical du Latran, le Cardinal OTTAVIANI, Pro-secrétaire du St-Office, sous le titre : "Les devoirs de l'État catholique envers la Religion", reprenait catégoriquement la thèse classique des Encycliques sur Église, État, et liberté. Il citait textuellement (sans en nommer l'auteur et en le critiquant véhémentement), un passage caractéristique de MARITAIN, extrait de ''Les Droits de l'Homme et la Loi naturelle", ch. I, pp. 40-41 de la première édition. De même pour un texte du libéral P. ROUQUETTE, des "Études", à la "Semaine des Intellectuels catholiques" (en fait, un petit trust minoritaire de l'adulation réciproque ...) Le cardinal romain louait la solution espagnole du problème cultuel, et invitait les progressistes à exercer leurs talents critiques sur l'URSS et ses satellites. Tout le texte serait à citer, il est du reste d'un solide intérêt intellectuel et d'une forte charpente théologique, abstraction faite de l'autorité qui s'y attache.

DÉMOCRATISME : On peut passer assez vite : confusion de terrain et de perspective entre Évangile et Démocratie, cent fois dénoncée, par ex. par le Bx PIE X in "Lettre sur le Sillon".

HUMANITARISME : Sa confusion avec la charité (Voir notre conférence sur VEUILLOT, et PIE X, texte cité : «L'aveugle bonté de leur coeur".. "Le Christ a été aussi fort que doux : il a grondé, menacé, châtié"... L'Histoire de l'Église avec les Croisades, les Ordres militaires, etc.).

L'HUMANISME lui-même, si on le réduit à son essence, est un dada fort suspect comme le montre vigoureusement Leopoldo PALACIOS, professeur de Philosophie à l'Université d'État de Madrid. Ne confondons pas "Humanités" et "Humanisme" : St AUGUSTIN, MELCHIOR CANO, Luis VIVES, ont cultivé les belles-lettres gréco-latines. Mais de nos jours, on ne parle que d'humanisme (Et Dieu sait combien d'espèces il y en a !). PALACIOS fait remarquer que ce mot vient de la philosophie SCEPTIQUE, RELATIVISTE, ANTHROPOCENTRIQUE, de PROTAGORAS, et que c'est cet esprit qui infecte la Renaissance païenne. Pour lui, ce vocable est lié à une philosophie naturaliste" ("El mito de la Nueva Cristiandad", loc. div.) De même, le célèbre bénédictin (théologien et liturgiste) allemand Dom CASEL ne disait-il pas : "HUMANISME ET MYSTÈRE S'OPPOSE CONTRADICTOIREMENT" ? PALACIOS a beau jeu aussi de montrer que la grande culture médiévale, du XIIIe siècle par exemple, n'a nullement prostré ou étiolé l'homme chrétien, et qu'elle a laissé à la philosophie comme à la politique sa dignité et sa consistance (cf remarques de BAINVILLE sur l'indépendance d'un homme comme Saint Louis vis à vis de certaines prétentions ecclésiastiques excessives !) Amusement : l'expression "Humanisme intégral" fut employée pour la première fois par un anarchiste, fondateur des "jeunes laïques" à la fin du XIXe siècle.

IRENISME : V. Attaques de l'Encyclique "Humani Generis" (vers la fin) contre ce goût de la conciliation à tout prix avec les ennemis de la foi et de la cité chrétienne.

 

IV - CONCLUSION :

Synthèse en soi MONSTRUEUSE. Comme le montre excellemment PALACIOS, il y a dans l'Univers deux courants antithétiques : La Cité de Dieu en marche et la Cité du Diable, pour l'appeler par son nom. Comme dit l'Apôtre, "Quis consensus Christi et Belial ?" - "SON OPOSICIONES CONTRADICTORIAS SIN POSIBLE TERMINO MEDIO", dit PALACIOS. La Philosophie politique de Maritain est "UNE SYNTHÈSE DE TERMES CONTRADICTOIRES". Comparaison avec un homme qui ne veut ni se marier, ni rester célibataire (Rappel de l'image du bonnet phrygien se terminant en Croix). Contra : L'esprit de la CONTRE-RÉFORME, la nécessité de la lutte (Voir PALACIOS, pages finales sur Croisade et Catacombes, deux aspects de l'Église. Lire MEINVIELLE, « correspondance », texte de la p. 80 : "Pour un vrai chrétien", etc...

 

Conclusion empruntée à MARITAIN lui-même.

"Au milieu des dangers qui viennent, des régions les plus opposées, menacer les âmes, l'Église avance, frappant tantôt d'un coté, tantôt de l'autre - Qui a les yeux collés sur l'instant présent pense à chaque fois qu'elle change de route ; c'est le péril qui change de sens, elle avance en ligne droite. Elle ne renie rien, n'efface rien, ne renonce à rien de ce qu'elle a déterminé. L'Encyclique "Pascendi" est toujours là, le bulle "Unam Sanctam" est toujours là. Le libéralisme est toujours condamné, l'américanisme, le socialisme, le sillonisme, le modernisme, sont toujours condamnés. Le laïcisme est toujours et de nouveau condamné ...

C'est une folie de trahir ses desseins, et de se lancer, comme si c'était la voix indiquée par elle, vers des erreurs qu'elle a toujours réprouvées. Si des catholiques s'imaginent entrer dans l'esprit du Pape en relâchant les normes éternelles de la doctrine ou en goûtant la douceur d'accorder leur âme baptisée aux concupiscences du siècle pour espérer un retour à l'état d'innocence par la vertu de l'évolution et du progrès humain, leur réveil sera dur" ("Primauté du Spirituel", p. 127-128).


[1] Quelques corrections d'orthographe ont été apportées au texte original.

 
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