Le Bien et la Personne
REMARQUES SUR LE "PERSONNALISME"
et SUR QUELQUES THÈSES MODERNES
De Louis Millet
C'est pour répondre à des personnes qui m'ont demandé ce qu'est le «Personnalisme» que j'ai rédigé l'étude que vous lisez. J'ai constaté d'abord que ce terme est flou, et désigne plusieurs doctrines.
«Personnalisme n'est pour nous qu'un mot de passe significatif, une désignation collective commode pour des doctrines diverses»
(Mounier, dans Manifeste du Personnalisme, p.7).
Leur attitude commune est sentimentale; c'est pourquoi ces théories ne sont pas à l'aise à l'égard de ce qui est rationnel. Elles se rattachent à divers courants modernes : la philosophie des valeurs, les idées finales de Maritain, et - en remontant plus haut - Blondel. Ce penseur constitue l'origine récente de ces thèses. Ces mouvements se réclament souvent du christianisme : ils veulent le "rénover", le "revitaliser", l'"adapter"; ils rejettent la philosophie scolastique, qu'ils tiennent pour sclérosée; leur opposition est tantôt souterraine, tantôt affirmée. C'est dans le même sens qu'on parlera d'aggiornamento ou d'"enrichissement de la foi" [1]. La parenté avec le"Sillon" est indéniable.
I - LES BIENS COMMUNS ET LE SOUVERAIN BIEN
En 1942, Charles de Koninck publiait une série d'articles célèbres, réunis sous le titre «De la primauté du bien commun contre les personnalistes» [2]. Il s'appuyait sur saint Thomas d'Aquin. C'est un travail rigoureux, clair. Je l'utiliserai souvent. Dans le cours de philosophie que j'ai envoyé aux personnes inscrites au C.F.C.S.T.A. j'ai consacré la leçon 26 au Bien [3]. L'exposé de Charles de Koninck et le mien ont la même source.
Il faut d'abord rappeler le sens du terme «Bien» : le Bien c'est ce vers quoi tout être tend, comme à sa perfection. Les hommes recherchent le bonheur. Les autres vivants, par nécessité naturelle, repoussent ce qui s'oppose à leur vie et tendent à maintenir celle-ci. Les choses inanimées suivent les lois internes qui les déterminent dans leurs rencontres avec des causes extérieures.
Les créatures spirituelles sont libres; la liberté leur est essentielle et elle ouvre devant elles des choix. Dans notre condition actuelle, ceux-ci vont vers des satisfactions, qui sont tenues pour des biens. Mais deux directions s'opposent : la vertu, le progrès intellectuel et moral - ou le plaisir, la vanité, la domination. Il y a ainsi pour nous des vrais biens et des faux biens. Sont faux ceux qui n'ont que l'apparence du bien, mais qui sont mauvais en réalité. La philosophie, depuis Socrate, dénonce ces illusions. Tout vrai bien est désiré par ce qui est le meilleur en nous. Au lieu de nous séparer et de nous opposer les uns aux autres, il tend à nous unir. Un vrai bien est donc aussi un "bien commun" : ainsi l'acte moralement vertueux accompli par un individu est bon pour tous.
Aristote savait déjà qu'est heureuse l'activité qui s'exerce selon l'excellence (la vertu). Il avait montré que la vertu aboutit à l'amitié vraie, bonne pour les amis; même beaucoup de biens matériels leur sont communs.
Il voyait aussi : que les plus hautes joies sont celles de la contemplation des réalités suprêmes, dont l'excellence nous ravit.
Ces réalités sont divines.
Certes, il ignorait jusqu'où va cette contemplation : la Révélation nous l'a appris; mais nous verrons tout à l'heure qu'il savait que Dieu est le Souverain Bien, et pour quelle raison Il l'est.
Pour le moment réfléchissons sur la communion à des biens.
Faut-il que ceux-ci se partagent comme font les bonnes choses préparées par la cuisinière, qui s'amenuisent avec l'accroissement du nombre des consommateurs ? Non : ce qui se passe pour les choses matérielles ne se produit pas pour les biens spirituels; c'est même le contraire. Si je suis seul à écouter une symphonie, à voir un spectacle beau, j'ai sans doute un certain plaisir, mais je n'ai pas la joie éprouvée dans l'admiration vécue avec ceux que j'aime, voire même avec des inconnus. Le terme de partage, dont on abuse au sujet de la vérité et des biens surnaturels, est stupide dans ce cas. C'est aussi pourquoi l'émiettement moderne des individus ne peut pas occasionner les joies dont les biens spirituels devraient être les causes : chacun, isolé des autres, ne vit que pour sa pauvre petite personne... Mais il ne faut pas se borner à ce point de vue psychologique.
Une erreur pernicieuse nous entraîne presque inévitablement à cause du subjectivisme qui nous imprègne, et c'est un des méfaits du "personnalisme" : on croit aimer parce qu'on éprouve du plaisir ou de la délectation dans un bien. Mais c'est alors "aimer" comme on aime une bonne chère, un bon vin : en les consommant. Une réflexion simple nous fait voir qu'aimer quelqu'un, c'est l'aimer pour lui-même.
L'opinion courante va dans un sens opposé: elle nous fait croire qu'on aime parce qu'on éprouve du plaisir à être avec un autre; mais Aristote nous a appris que ce plaisir ne peut être qu'une conséquence accompagnant la réalité qu'est l'amour : aimer quelqu'un c'est se donner ; une mère aime ses enfants en se donnant à eux; un époux aime son épouse en étant prêt à donner sa vie pour elle : «il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime». Pourquoi se donner ainsi? Si on croit que ce qui est le meilleur dans un être humain se réduit à sa personne individuelle, on doutera qu'il faille sacrifier sa propre personne.
Mais le véritable amour pour une personne, s'il embrasse ce qui est singulier en elle, son individualité, ne s'arrête pas là, sinon il serait intimement menacé du fait des limites de cette individualité. Dans celle-ci, au-dessus et au plus profond d'elle, l'amour saisit d'abord la nature intellectuelle et volontaire de la personne aimée. Il découvre aussi que cette nature est commune aux deux personnes, et que c'est elle qui fait leur dignité. C'est ainsi qu'il est un amour humain et non une tendance Sous toutes ses formes le modernisme affirme l'immanence du surnaturel (de la grâce divine) dans notre nature humaine telle qu'elle est : c'est déjà une thèse abominable. Elle le serait d'ailleurs déjà en dehors du péché : le surnaturel est d'un ordre inaccessible à notre nature, étant une participation de la Vie même de Dieu.
Mais ce qui est encore plus terrible, c'est que la Rédemption, le Sacrifice du Fils de Dieu incarné en Jésus-Christ, est incompréhensible, quand elle n'est pas niée pratiquement.
Louis MILLET pour s'unir à l'intelligence et à la volonté libre de la personne aimée. Cette union constitue un tout, une unité.
Unir, c'est former une unité. De là résulte que l'amour vrai réalise, au-dessus des deux personnes, un nouvel être spirituel : le couple ("une seule chair", dit le livre de la Genèse). Aristote et saint Thomas montrent rationnellement que l'être humain est un "vivant conjugal" (avant d'être un "vivant social"), ce qui signifie que les conjoints sont unis dans le couple, réalité qui dépasse chacun d'eux.
C'est à cause de cette réalité naturelle que le mariage ne doit pas être détruit, même si un violent désir est éprouvé par une des deux personnes (ou par les deux) : ce serait alors nier le "bien commun" qui, seul, donne sens à l'amour. Nous avons donc là un premier bien commun : le couple.
A un degré différent : le soldat aime sa patrie non pas parce que celle-ci lui procure des avantages, mais parce que c'est une réalité, un bien, supérieur à lui ; il devra accepter de donner sa vie pour la défendre. Saint Thomas écrit, dans la Somme théologique (IIa IIae, q.47, a. 10 ad 2m) :
Le bien propre ne peut pas exister sans le bien commun de la famille ou de la cité, ou du royaume. C'est pourquoi Valerius Maximus disait des anciens Romains : "ils préféraient être pauvres dans un empire riche plutôt que riches dans un empire pauvre",
Et il rappelle la formule de saint Augustin :
Est laide toute partie qui ne se rapporte pas à son tout. Le soldat expose sa vie même s'il est seul, non marié et sans enfants : ce n'est ni pour soi, ni pour sa famille que le soldat se bat. La famille est un bien commun réel, mais subordonné à la patrie.
Ce n'est pas là une «vieillerie» valable à Rome ou au Moyen Age : si vous lisez la fin de Pilote de Guerre de Saint-Exupéry vous constaterez que cet homme, et d'autres avec lui, se sont battus pour une
France pénétrée de la civilisation chrétienne, même s'ils voyaient qu'elle se dissolvait dans les désordres de la défaite et de l'exode de 1940. La patrie est donc un deuxième «bien commun», au-dessus de la famille.
Par conséquent l'expression "bien commun" ne désigne pas une abstraction vague : c'est parce que les biens communs réels sont confondus avec une abstraction irréelle, que le désordre règne. Nous devinons déjà que, si on met un bien commun au service de la personne, la recherche du plaisir individuel va balayer ce fantôme irréel et devenir tyrannique. On fuira les sacrifices : la réalité du couple ayant disparu au profit des personnes, on pourra divorcer; de même on se dérobera à ses devoirs patriotiques (pour sauvegarder son existence et, parfois, dit-on, l'avenir de sa famille) etc. Nous risquons tous d'être tentés par de telles fautes. Pourquoi ? La foi nous le fait savoir : parce que notre condition pécheresse fausse nos jugements et nos actions.
Résumons : un couple d'époux est un bien supérieur à chacune des deux personnes ; une famille est un bien supérieur au seul couple (aussi les parents doivent-ils se sacrifier pour leurs enfants, sans songer à exiger de réciprocité : ces derniers devront faire de même plus tard pour leurs propres enfants, tout en honorant leurs parents). La patrie est un bien supérieur à la famille. Dans ces trois exemples, il s'agit de biens communs. Il faut donc considérer que cette expression "bien commun" s'emploie au pluriel. Chacun de ces "biens communs" est objectivement, réellement, situé dans une hiérarchie ordonnée.
Malheureusement les médias, l'éducation nationale, souvent même les institutions ecclésiastiques diffusent, infusent dans les esprits, une attitude qui détourne radicalement de la reconnaissance de cette réalité.
En voici un exemple célèbre :
La dignité de la personne humaine est, en notre temps, l'objet d'une conscience toujours plus vive; toujours plus nombreux sont ceux qui revendiquent pour l'homme la possibilité d'agir en vertu de ses propres options et en toute libre responsabilité...
(Déclaration sur la liberté religieuse du concile Vatican II, début).
On aurait pu s'attendre à une critique de ce subjectivisme individualiste, mais il n'en est rien :
Le bien commun de la société - ensemble des conditions de vie sociale permettant à l'homme de parvenir plus pleinement et plus aisément à sa propre perfection - consistant au premier chef dans la sauvegarde des droits et des devoirs de la personne humaine, le soin de veiller au droit à la liberté religieuse, etc... (id., § 6).
Nous sommes en plein dans l'idéologie des droits de l'homme, prise indépendamment de toute réalité supérieure : famille, patrie, et, au fondement, à l'origine première qu'Aristote n'ignorait pas : le Souverain Bien Commun, Dieu, dont les droits sont ignorés.
Méconnue, la hiérarchie des biens communs n'en est pas moins réelle, et elle inflige la punition inévitable et immanente à toutes les conduites misérables. Là encore, la foi nous éclaire en nous disant quel
Adversaire réussit à faire régner ces désordres dans notre pauvre monde. Où s'arrête cette hiérarchie des "biens communs" ? Aristote le savait déjà rationnellement quand il nommait le Souverain Bien (voir,
en fin d'article, le texte sur le Souverain Bien : parfait, aimable, vivant éternel parfait, "Pensée de la Pensée" : il attire à soi tous les êtres, la nature entière étant "suspendue" à sa perfection).Le bien commun de la société politique exige son ordination hiérarchique au Bien commun suprême et souverain; faute de cet ordre, la société se referme sur soi, devient une sorte d'individu monstrueux, comme la ruche ou la fourmilière: c'est la tyrannie col-lective. Elle a sévi dans les "démocraties populaires", et elle domine les sociétés laïques qui refusent de reconnaître des lois naturelles (ou divines) supérieures aux législations momentanées produites par des masses aveuglées. Charles de Koninck posait en 1942 la question suivante :
Quand ceux qui ont la charge du bien commun ne l'ordonnent pas explicitement à Dieu, la société n'est-elle pas corrompue à sa racine même?
Et il rappelait cette règle essentielle :
La prudence politique règle le bien commun en tant qu'il est divin.
Règle déjà admise par Aristote.
Ce philosophe, en effet, nommait déjà le Souverain Bien: Dieu.
La Révélation confirme et surélève cette vue de la raison. En Lui-même, Dieu, Bien commun souverain, est, seul, parfait, infiniment parfait; par Lui seul existe tout ce qui existe : Il est le créateur de tout : choses, animaux, personnes, sociétés de diverses sortes; créateur souverainement intelligent de l'univers entier. Il donne à ces réalités, y compris à l'univers, leur ordre vrai, hiérarchique. Il faut préciser : l'Univers entier, "visible et invisible" est sa création; c'est donc un bien commun supérieur à toutes ses parties (les autres biens communs), mais il est radicalement et essentiellement subordonné au Bien Souverain.
C'est pourquoi, au-dessus de tout amour, nous devons placer l'amour de Dieu. Mais, attention : cet amour de Dieu ne consiste pas essentiellement à vouloir jouir de la vie divine dans la béatitude. Cela ne peut être qu'une conséquence, qu'un accompagnement qu'il nous est impossible d'atteindre si, d'abord, nous n'aimons pas Dieu pour Lui-même, parce qu'Il est infiniment parfait, bon, miséricordieux, etc.
Bref : parce qu'Il est Dieu ; ensuite, nous pouvons espérer qu'Il nous fera la grâce de la béatitude, à cause des mérites de notre Sauveur, qui est Dieu-Fils, Verbe divin incarné. Souvenons-nous de Ses paroles :
-
«Pour que le monde sache que j'aime mon Père...»;
-
«Je fais toujours sa volonté»;
-
«Père je vous rends grâce..., tel est votre bon plaisir...».
Notre-Seigneur Jésus-Christ, le Verbe incarné, aime d'abord son Père, vit pour faire sa volonté; c'est pourquoi Il aime l'Église (qui est pour nous le Bien commun surnaturel de toute l'humanité). La première vérité traditionnelle c'est : Dieu nous a créés pour Le connaître, L'aimer, Le servir, et mériter ainsi le bonheur éternel du Ciel.
Une prière classique exprime ce que doit être notre attitude à l'égard du Souverain Bien Commun, Dieu : c'est ce qu'on appelle l'acte de charité. Il dit :
Mon Dieu, je vous aime de tout mon coeur et par dessus tout [donc par-dessus moi-même], parce que vous êtes infiniment bon, infiniment aimable; et j'aime mon prochain comme moi-même [donc, dans sa condition de créature, identique à ma condition de créature], pour l'amour de vous [en conséquence de cet amour que j'ai pour vous, amour qui est un don de votre grâce].
Saint Thomas d'Aquin a parfaitement exposé cette vérité fondamentale. Elle se trouve dans la première partie de la Somme théologique (question 60, article 5). Il explique que l'ange et l'homme, dans leur amour véritable, conforme à leur nature de créatures spirituelles, doivent aimer Dieu plus qu'eux-mêmes [une créature n'existe et ne peut atteindre sa perfection finale réelle que grâce à ce qu'elle tient du Créateur. Saint Paul demandait : «Qu'as-tu que tu n'aies reçu...?» (Première Epître aux Corinthiens, IV, 7)] .
Dans l'article de la Somme théologique que je viens de rappeler, saint Thomas reprend d'abord l'exemple de l'amour de la cité par le citoyen. Puis, passant à la théologie, il écrit :
C'est Dieu lui-même qui est le Bien universel, et c'est sous ce Bien que sont placés l'ange, l'homme et toute créature, parce que toute créature, est à Dieu, de par sa nature. Il s'en suit que, par amour conforme à leur nature, l'ange et l'homme aiment plus, aiment principalement Dieu plus qu'eux-mêmes. S'il n'en était pas ainsi, s'ils aimaient naturellement plus eux-mêmes que Dieu, il s'en suivrait que l'amour naturel serait pervers [contraire à ce qu'il doit être], et qu'il ne pourrait pas être surélevé et rendu parfait par la Charité, mais qu'il devrait être détruit.
Cette vérité est essentielle, fondamentale, dans la Révélation divine. Je pourrais multiplier les exemples. Je m'en tiendrai à un seul: au moment où naissait saint Thomas, saint François d'Assise remettait à frère Léon un rouleau sur lequel le Poverello avait écrit en latin les Louanges de Dieu, où nous lisons, en particulier (traduit en français) :
Vous êtes trine et un, Le Seigneur Dieu, le Bien total.
Vous êtes le Bien, tout le Bien, le Souverain Bien,
Le Seigneur vivant et vrai
Concluons : Nous verrons dans la deuxième partie pourquoi la nature spirituelle et libre d'une personne est ce qui fait sa vraie dignité (c'est la nature qui fonde la personne, et non l'inverse). C'est donc selon cette nature intelligente et libre, qu'une créature, angélique ou humaine, aime Dieu par-dessus tout, y compris plus que soi-même; c'est pourquoi la créature aime les biens communs selon la hiérarchie établie par le Créateur, et l'univers entier créé par Lui. Les amours des biens communs doivent être hiérarchisés sous le sommet absolu qu'est l'Amour que toute créature a pour Dieu, amour qui est proprement unique : c'est l'adoration. Les psalmistes l'ont chanté; Notre-Seigneur l'a réalisé parfaitement et Il nous a mérité la grâce de pouvoir nous associer à sa louange, dès ici-bas dans la foi, en espérant le faire dans la béatitude du Ciel.
II. - LES PERSONNES
Ce titre recouvre une double pluralité : la pluralité des natures (la nature humaine, la nature angélique, la nature divine); dans chacune de ces natures spirituelles, on emploie le pluriel : les hommes, les anges, les trois Personnes de la sainte Trinité. Saint Thomas d'Aquin, avec la philosophie et la théologie chrétiennes, étudie le concept de "personne", commun à ces trois natures; puis il expose ce qui est essentiel dans chacune d'elles. Il montre enfin que le concept de "personne" convient dans ces trois natures, selon la règle de l'analogie. Je le suivrai dans ce qui suit.
• Une personne
C'est d'abord, et dans tous les cas, une substance individuelle de nature raisonnable.
Il reprend cette définition au philosophe aristotélicien et chrétien (et martyr), Boèce (480-525) : rationalis naturae individua substantia (Somme théologique, Question 29, article 1). Ce qui est fondamental est en tête : la nature raisonnable. En effet il existe d'autres substances individuelles (un arbre, un animal, et même certaines choses unifiées, par exemple une maison). Une substance individuelle est une réalité ayant des propriétés particulières qui la différencient des autres de même nature (tel chêne, tel saint-bernard, telle maison). Ce n'est pas l'individualité qui fait la personne : c'est sa nature raisonnable. Par celle-ci la personne s'élève au-dessus des autres substances individuelles, qui subissent des actions qui les déterminent ("elles sont agies" : aguntur). Au contraire, la nature raisonnable des personnes les rend capables d'agir par elles-mêmes (per se agunt) : leurs actions manifestent leur nature ; ce sont des êtres spirituels (intelligents et volontaires).
Cette nature est commune aux hommes, aux anges et aux Personnes divines. Je vais surtout développer ce qui concerne les personnes humaines.
• Une personne humaine a une supériorité essentielle sur les créatures non spirituelles : elle possède, dit saint Thomas, une dignité et non une simple utilité.
Qu'est-ce que cette dignité ?
Faut-il suivre la célèbre déclaration déjà citée plus haut :
La dignité de la personne humaine est, en notre temps, l'objet d'une conscience toujours plus vive; toujours plus nombreux sont ceux qui revendiquent pour l'homme la possibilité d'agir en vertu de ses propres options et en toute libre respon-sabilité. (Déclaration Dignitatis humanae, du concile Vatican II).
Comment a-t-on pu écrire cela au temps des camps de concentration du communisme et du national-socialisme ? Dans sa présentation "à tous les hommes", un cardinal (Koenig) conclut en voyant dans ce monde moderne,«une nouvelle conscience de la dignité humaine».
«Conscience toujours plus vive», «nouvelle conscience», «revendiquer», «option propre» : ces termes du jargon contemporain rejoignent la «conviction», terme affectionné dans les hautes sphères ecclésiastiques. Ces expressions ne concernent que le vécu subjectif; on constate ici les ravages de la phénoménologie allemande, avec l'adulation de l'Erlebnis (le vécu subjectif de la conscience individuelle). Pas plus que dans cette phénoménologie on ne trouve dans cette déclaration une définition claire de cette conscience «nouvelle», de ce «vécu»; chacun pourra y mettre ce qu'il ressent, d'où résultera l'impossibilité de se comprendre, de rechercher ensemble la vérité.
Serait-ce que les termes «personne», «dignité» ne puissent pas désigner des concepts exprimant des réalités ?
Nullement. Il aurait suffi de lire saint Thomas d'Aquin. Je vais me borner à quelques lignes de la question ci-dessus indiquée, à laquelle j'ajouterai des précisions figurant dans le Contra Gentiles (appelé encore "Somme de philosophie").
Si on a bien compris la définition de Boèce, tout est clair.
Une personne, du fait de sa nature raisonnable, détient un pouvoir fondamental sur ses actions : elle sait ce qu'elle fait, et, d'abord, ce qu'elle doit faire. Entre l'intelligence et le libre arbitre de la volonté, le lien est direct, essentiel, évident : savoir ce qu'on fait, c'est avant tout savoir ce qu'il faut faire (moralement d'abord, techniquement ensuite).
Seul un être intelligent peut agir selon un jugement libre : dans la mesure où il connaît la nature universelle du bien, il peut juger que ceci ou cela est bien [que tel bien particulier est ou non conforme au bien universel]
(Somme théologique, question 59, article 3, qui examine si le libre arbitre existe chez les anges).
C'est ce jugement qui fonde la vraie liberté de sa volonté. La différence entre l'homme et l'ange, c'est que la nature du premier, dont la raison doit s'appliquer aux données sensibles, l'oblige à rechercher à raisonner, à délibérer, alors que l'ange, purement spirituel, n'a pas à délibérer : il a une vue immédiate et directe de la vérité, une intuition spirituelle pure.
La perfection propre de la personne, sa réelle dignité, est fondée sur sa nature raisonnable, et non sur quelque "vécu" subjectif, sur quelque "conviction", ou "option propre" (quel était le "vécu", la "conviction", l'"option propre" des maîtres du communisme et du national-socialisme ?). La nature raisonnable choisit et accomplit ce qui doit être fait, conformément à l'exigence inaliénable du Bien commun à toutes les créatures raisonnables. Le devoir s'impose de lui-même dans l'évidence rationnelle, comme conséquence du Bien. Celui qui rejette cette loi objective, nécessaire mais non contraignante, cause sa propre déchéance : la perte de sa dignité. On comprend ainsi les conséquences désastreuses de la désobéissance originelle, puis de toute désobéissance aux lois naturelles ou divines.
La dignité de la personne réside dans sa nature raisonnable : elle reste digne tant qu'elle agit selon cette nature, c'est-à-dire en vue du Bien. Je rappelle que le Bien se présente en fait, dans notre existence, dans la hiérarchie des "biens communs" dans leur dépendance du sommet : le Souverain Bien. Car : Si la créature raisonnable ne peut se borner entièrement à un bien commun subordonné, au bien de la famille, par exemple, ou au bien de la société politique, ce n'est pas parce que son bien singulier comme tel est plus grand : c'est à cause de son ordination à un bien commun supérieur. (Ch. de Koninck)
Dans sa troisième partie, le Contra Gentiles, aux chapitres 111 à 113, montre que la dignité excellente de la personne réside dans le pouvoir d'agir par soi-même, pouvoir exercé dans le but final de connaître et d'aimer Dieu (ce qu'Aristote n'ignorait pas). Mais si ce but est rejeté, si la personne préfère, perversement, son bien singulier à un bien commun sous la dépendance du Souverain Bien, elle perd sa dignité.
Quant aux choses non intelligentes, et par conséquent non libres, elles n'ont aucune dignité, mais seulement une utilité; elles sont utilisables selon ce qu'exige l'intelligence, donc conformément à une finalité bonne : c'est pourquoi sont mauvaises les destructions inutiles, les cruautés, les atteintes à l'harmonie de l'univers (il faut dépasser l'utilitarisme de l'écologie moderne).
Le droit n'est donc pas une possession "inaliénable et sacrée" de la personne humaine : la "déclaration des droits de l'homme et du citoyen" renverse l'ordre naturel et divin. Le droit est ce qui est réellement conforme à la justice. La justice elle-même, qu'elle soit seulement une vertu morale ou qu'elle soit une institution sociale, est, en soi, c'est-à-dire doit être, conforme à l'ordre rationnel objectif qui régit la hiérarchie des biens : la justice est donc finalement d'obéir à la loi divine. La société des "droits de l'homme et du citoyen" pervertit la justice et, donc, le droit réel ; c'est pourquoi la revendication subjective des droits est indéfinie : quand chaque personne aime son bien privé au dessus du bien commun, ou identifie le bien commun au bien privé, elle devient tyrannique; alors, la société "est une société non pas d'hommes libres, mais de tyrans" (Koninck) ; on comprend que le système des droits de l'homme engendre la Terreur : tout individu s'estime être juge par soi-même, d'où il résulte que c'est le plus fort qui s'impose nécessairement; il ne demeurera le tyran le plus fort que par la terreur (violences physiques ou morales). François Bluche écrit :
J'ai entendu, en 1988, un homme pourtant fort libéral, déclarer :
Si vous voulez les droits de l'homme, il faut accepter aussi la guillotine.
Il ajoute qu'il retrouvait alors Burke qui, dès l'automne 1789, devinait "le germe de terreur" contenu dans la révolution :
Il la disait redoutable pour la France comme pour le monde, parce que ses animateurs étaient, selon lui, athées et abstracteurs.
(Dictionnaire des mots historiques, p. 206 : «la révolution française est un bloc», mot de Clémenceau)
La vérité, c'est que si la personne n'obéit plus à ses devoirs, elle devient injuste, elle perd sa dignité, et, avec elle, tous les droits qu'elle pouvait avoir selon la justice (droit de propriété, droit de se déplacer librement, droit de résister à l'oppression, etc.). Une telle personne ne peut plus que subir le droit, car «l'homme mauvais peut causer infiniment plus de maux qu'une bête brute» (Aristote, Éthique à Nicomaque, VII, 8, 1150 a 5); saint Thomas explique: l'être dénué d'intelligence est innocent des maux qu'il peut causer (le feu brûle, le fauve dévore la faible proie, etc.) et on ne peut pas les lui imputer, comme c'est le cas de l'homme qui est maître de ses actions; de plus, et surtout, l'homme injuste peut inventer et accomplir de nombreux méfaits différents, pouvant aller jusqu'à des abominations.
Le juste droit exige alors que cet homme soit contraint à retrouver sa dignité perdue, ce qui exige les justes châtiments nécessaires à son amendement ainsi qu'à la réparation des dommages qu'il a produits.
Mais que faire si la société entière est corrompue par le système des "droits de l'homme"? On cherchera à "rafistoler" en multipliant les illusions et les contraintes. Interminablement. Pour que puisse de nouveau régner la justice dans l'ordre hiérarchique des biens il faut suivre les directives rappelées par le pape Pie XI quand il a institué la fête du Christ-Roi, reprenant alors l'enseignement de saint Thomas d'Aquin.
• Les purs esprits sont aussi des personnes
Leur intelligence n'a pas besoin de recevoir des données sensibles : elle se suffit pour connaître, directement, dans une vue intuitive. D'où découle que leur volonté se fixe dans l'acte de choix fondamental devant lequel ils se trouvent : reconnaître ou non Dieu comme leur Souverain Bien.
Je laisse de côté Satan et les démons : l'orgueil de leur propre excellence les établit dans le refus de reconnaître Dieu comme leur
Bien Souverain. Ils perdent toute dignité en perdant l'adoration de Dieu. C'est l'enfer.
Les «bons anges» font le choix opposé : Dieu est tout pour eux; ils se voient et s'acceptent eux-mêmes comme des créatures tenant tout de Dieu; ils Le reconnaissent comme le Bien suprême et souverain qu'ils louent et adorent. En même temps ils acceptent sans une ombre de réticence l'ordre que le Créateur a établi entre eux. Parfaitement ordonnés au Bien Commun Souverain, ils aiment l'ordre divin de la création, avec l'inégalité qui en découle pour eux. Cet amour du bien commun est si parfait et si grand que les anges aiment leur inégalité et la subordination même de leur bien singulier, lequel est toujours plus distant de leur bien commun, plus soumis et plus conforme à celui-ci, à proportion qu'ils sont plus élevés en perfection. (Ch. de Koninck).
Saint Jean de la Croix écrivait dans le Cantique Spirituel :
Les élus qui connaissent Dieu davantage sont aussi ceux qui comprennent le mieux qu'il leur reste un infini à comprendre... (strophe 7)
• Enfin Dieu.
Il est, Lui seul, le Bien Souverain, suprême, infini, parfait (tous les attributs que nous énumérons sont identiques à sa nature divine : nous les énumérons à cause de la nature imparfaite de notre intelligence qui ne peut qu'avancer en raisonnant). La philosophie ne peut rien savoir de mieux sur Lui, sinon, comme l'a établi Aristote dans le XII° livre de sa Métaphysique, qu'Il est Vivant-Eternel-Excellent (donc Souverain Bien) et Pensée de la Pensée (voir le texte en fin d'article).
Cette dernière expression pressent quelque chose de la Vie divine : un rapport parfait et éternel à Soi-même, en Soi-même, qui est connaissance parfaite. La raison humaine, par elle seule, ne peut pas aller plus loin, car la nature divine transcende infiniment ses possibilités de connaissance.
C'est Dieu Lui-même, en Se révélant, qui nous fait connaître le mystère absolu de sa vie divine. C'est le mystère de la sainte Trinité des Personnes, Père, Fils (Verbe), Saint-Esprit, dans l'Unité de la divinité. Unitrinité. "Dieu Trine et Un" ; "Seigneur Dieu" ; "Bien total" ; "Souverain Bien" ; "Seigneur Dieu vivant et vrai" - comme le chantait saint François d'Assise, après, avec et avant toute la théologie vraie, c'est-à-dire la science sacrée qui expose la révélation (ici, d'ailleurs, le saint chante et loue Dieu).
«Trois Personnes divines, dans l'unité de la nature divine». Nous le chantons à notre tour dans la Préface des dimanches. C'est le mystère absolu, base de notre foi, développé dans le Credo de Nicée-Constantinople: là aussi, au moins chaque dimanche, nous chantons que Jésus-Christ, Notre-Seigneur, unique Seigneur, est «engendré, non pas créé, consubstantiel au Père...» Les exposés dogmatiques des docteurs de l'Église reprennent au cours des siècles ces vérités fondamentales. Si de prétendus "théologiens" modernes s'écartent de cette foi, c'est pour leur malheur, et pour celui des humains qui les suivent, oubliant la tradition bimillénaire de l'enseignement donné par la sainte Église.
Un seul Dieu, vivant, se connaissant, s'aimant dans la perfection de la nature divine. Ce qu'Aristote désignait comme "Pensée de la Pensée" se révèle à nous comme Père, Fils et Saint-Esprit ; c'est-à-dire comme Vie divine de relations divines internes : Paternité, Filiation et Amour de la "Spiration" [union parfaite, amour Père-Fils]. Ce sont là des notions dont la réalité nous dépasse infiniment, et qui doivent nous mettre dans l'adoration de ce Dieu qui nous a créés, puis rachetés après le péché originel (et tous les autres péchés qui l'ont suivi). Si notre vie se déroule conformément à ce qu'elle doit être (amour du
Bien commun souverain, à travers tous les vrais biens créés, et selon l'ordre établi par le Créateur), nous pouvons espérer d'être élevés, par la miséricordieuse bonté divine, à la contemplation bienheureuse de cette nature divine. C'est ce qui a été donné aux bons anges, et aux saints qui nous ont précédés sur cette terre. Alors nos personnes vivront réellement selon leur nature raisonnable, dans leur dignité de créatures, qui seront de parfaits "enfants de Dieu". Le Souverain Bien sera vu comme notre réel Bien commun à tous, anges et humains.
Dans son «Traité de l'Amour de Dieu», saint François de Sales écrit :
La bonté divine considérée en elle-même n'est pas seulement le premier de tous les motifs que nous avons pour le saint amour de Dieu, mais le plus noble et le plus puissant : car c'est celui qui ravit les bienheureux et comble leur félicité. Comment peut-on avoir un coeur et n'aimer pas une si infinie bonté ?
(Livre XII, chapitre XI ; nous arrivons à la fin de l'ouvrage)
Pour finir, j'ajoute une précision concernant l'usage du terme "personne" pour les humains, les anges et pour Dieu. Ce terme désigne une nature intellectuelle (volontaire et libre). Mais la distance est infinie entre les créatures spirituelles (sensibles ou pures) et le Créateur, infiniment parfait. Il est au-delà de tout, et donc de ces créatures qui sont des personnes. Saint Thomas justifie l'usage du mot "personne" pour des natures si différentes :
La nature évoquée par le terme de "personne" est la plus digne de toutes : la nature intellectuelle. (De Potentia, Question 9, article 3)
Auparavant, dans la question 7 de ce même ouvrage, il écrivait, à l'article 7, que «les noms employés pour Dieu et pour ses créatures doivent être pris selon l'analogie», c'est-à-dire comme désignant des réalités découlant de Dieu, car Il est Premier par rapport à ses créatures.
C'est donc d'abord à Lui que convient proprement le terme "personne" (dans la Trinité de sa Vie divine), et c'est de Lui, Créateur des natures spirituelles que découle la réalité dérivée de ce terme. Les natures spirituelles créées sont analogues à Dieu, c'est-à-dire infiniment différentes dans leur ressemblance (définition donnée par le IV° Concile de Latran en 1215).
C'est pourquoi la question 29 de la Somme théologique écrit (article 3) :
Personne désigne ce qui est le plus parfait dans toute la nature, c'est-à-dire ce qui subsiste dans une nature raisonnable. Or, comme tout ce qui est perfection doit être attribué à Dieu, puisque son essence contient en soi toute perfection, il convient donc d'attribuer à Dieu le nom Personne. Cependant, non pas de la même manière qu'on l'attribue aux créatures, mais dans un mode plus excellent; il en est ainsi comme pour les autres noms donnés par nous aux créatures quand ils sont attribués à Dieu.
La dignité de la nature divine dépasse toute dignité, c'est pourquoi le nom de personne convient avant tout à Dieu. (id., ad 2m)
III. - POINTS DE VUE MODERNES SUR LES RAPPORTS DES PERSONNES AU BIEN COMMUN SOUVERAIN
Il fallait commencer par établir les vrais principes concernant les biens communs, le Souverain Bien commun et les personnes pour pouvoir étudier avec rigueur les thèses contemporaines, répandues depuis plus d'un siècle, sur la destinée terrestre et surnaturelle des personnes humaines. C'est autour du terme personnalisme que ces thèses se regroupent; je rappelle ce que Mounier écrivait dans son Manifeste du personnalisme (page 7) :
Personnalisme n'est pour nous qu'un mot de passe significatif, une désignation collective commode pour des doctrines diverses.
Mot de passe : on veut entrer dans un nouveau domaine; désignation collective commode : ce domaine moderne est constitué d'une pluralité de thèses qui forment une "collection". Il y a sans doute quelque chose de commun ; mais ce n'est pas d'ordre rationnel, car il y aurait alors un tout unifié sous un principe suprême, d'où découleraient des applications que l'intelligence découvrirait.
Sentimentales plus qu'intelligibles, ces thèses ont aussi un point commun, qui est négatif : leur opposition à la philosophie et à la théologie de saint Thomas d'Aquin, et, en particulier, aux papes qui ont insisté, aux XIX° et XX° siècles, sur la nécessité de bien étudier l'oeuvre de saint Thomas, en raison de sa vérité. C'est à l'égard de saint Pie X que leur opposition est la plus forte, et cela du vivant même de ce saint pape, qui a dirigé l'Eglise de 1903 à 1914.
C'était l'époque des débuts de Maurice Blondel, qui a ensuite marqué beaucoup de penseurs. C'était aussi celle du Sillon, dont les thèses ont été critiquées et condamnées dans une lettre adressée à l'épiscopat français le 25 août 1910 (écrite en langue française). Pie X avait publié l'encyclique Pascendi le 8 septembre 1907; il y dénonçait la présence d'"artisans d'erreurs", cachés "dans le sein même et au coeur de l'Église". Parmi ces modernistes, outre des exégètes, on rangeait souvent Maurice Blondel, à cause de l'immanence qu'il exposait dans sa thèse sur L‘Action (1893); cet ouvrage avait eu un grand succès chez des catholiques, jusqu'à des prêtres et des évêques. C'est pourquoi je dois commencer l'examen par lui.
• MAURICE BLONDEL
Né en 1861, il a enseigné la philosophie à Aix-en-Provence; il est mort en 1949. Sa thèse sur L'Action est célèbre; elle a eu dès sa parution un immense retentissement; puis elle a influencé tout un ensemble de penseurs jusqu'aux pères de Lubac et Balthasar (nommés ensuite cardinaux par Jean-Paul II).
Il faut s'accrocher pour la lire, car elle est écrite dans un style difficile, obscur, où abondent des mots nouveaux, propres à Blondel.
C'est ainsi qu'un des membres du jury, devant qui cette thèse était soutenue, a commencé par déclarer :
Votre pensée est obscure, votre façon d'écrire l'obscurcit encore. Je passe une heure sur une de vos pages, je ne réussis pas à la comprendre; il m'aurait fallu 45 jours pour lire votre thèse. Notre École française avait une autre méthode de penser et d'écrire : mais à présent on ne veut rien dire comme tout le monde, on ne se préoccupe pas du lecteur, on se désintéresse de la valeur et de la portée objective des idées qu'on semble exprimer uniquement pour soi seul. Aussi longtemps que j'ai essayé de vous suivre, j'ai pris une peine affreuse, sans aboutir à aucun résultat.
Dès que j'y ai eu renoncé, et dès que j'ai feuilleté votre livre, à droite, à gauche, j'y ai trouvé à chaque page des choses intéressantes, et parfois de charmantes réflexions... (Compte-rendu de soutenance, publié dans le premier tome des Oeuvres complètes de Maurice Blondel, p. 714)
Il m'est arrivé les mêmes peines que celles subies par ce membre du jury, M. Janet, chaque fois que, depuis ma jeunesse, j'ai essayé de lire Blondel. Cette obscurité multipliée par une longueur interminable (près de 500 pages pour L'Action, qui a d'ailleurs été réécrite en 1937 en deux énormes volumes). Cette ténèbre s'accorde avec le rejet de l'intellectualisme, de la clarté de la pensée de saint Thomas (que Blondel juge dépassée à l'époque moderne); les "charmantes réflexions" indiquent le côté sentimental d'une pensée qui veut dépasser la raison. C'est pourquoi, d'ailleurs, on jugera sa position "psychologique", ce qui déplaira à notre auteur.
Supposons dépassée la peine provoquée par la lecture. Que peut on retenir de l'oeuvre blondélienne ? Je vais essayer d'être clair, en citant d'abord un philosophe qui sait exposer l'essentiel dans une langue simple. Dans son Histoire de la philosophie, Bréhier me semble bien résumer ce que, pour ma part, je crois avoir compris.
Il écrit :
C'est l'action, dans sa réalité effective, qui est l'objet de cette étude. L'action naît d'un déséquilibre entre le pouvoir et le vouloir, parce que notre pouvoir est inférieur à notre vouloir; elle tend à rétablir l'équilibre, et elle cesserait si ce but était atteint. Là est le principe d'une sorte de dialectique intérieure à l'action, qui se pose à elle-même une fin et qui, en éprouvant l'insuffisance, recherche une fin plus satisfaisante, sans d'ailleurs jamais y réussir, dans des domaines d'activités concrètes, qui s'offrent à nous; d'où l'inquiétude humaine sans cesse alimentée par une volonté non satisfaite: science, action individuelle, action sociale, action morale nous laissent toutes en face d'une destinée inachevée et inaccomplie; dans le dilettantisme sceptique, dans l'esthétisme, dans l'immoralisme, Blondel voit de vains essais pour écarter le problème: le vide béant reste entre ce que nous voulons et ce que nous pouvons... (t. II, p. 1036)
Il faut que la volonté se détache de ces expériences insatisfaisantes; Bréhier cite alors cette conclusion :
La volonté doit se livrer en quelque façon les yeux fermés à ce grand courant d'idées, de sentiments, de règles morales qui se sont peu à peu dégagés des actions humaines, par la force de la tradition et l'accumulation des expériences. (op.cit.)
C'est, résume Bréhier, rencontrer «l'autorité du catholicisme». Blondel exposera lui-même ses thèses dans une note qu'il a écrite vers 1904, pour le Vocabulaire technique et critique de la philosophie publié par Lalande. Il s'agit d'expliquer le mot dogmatisme. Voici le texte de Blondel :
Le dogmatisme moral s'oppose au dogmatisme intellectuel[4], dont il prétend montrer le caractère illégitime et illusoire, aussi bien qu'au criticisme [5]. Il [6] consiste en ces trois thèses liées :
1°/ toutes nos connaissances spontanées sont l'expression solidaire de ce que nous désirons, de ce que nous faisons, de ce que nous sommes déjà, dans notre adaptation à la réalité où nous plongeons;
2°/ les connaissances issues de cette assimilation naturelle servent à proposer à notre activité morale des problèmes qui, selon la solution volontairement choisie, déterminent de nouveaux états, une nouvelle attitude intellectuelle;
3°/ la valeur métaphysique ou réaliste de notre connaissance est donc liée à la manière normale, morale, dont nous nous comportons à l'égard des êtres que, loin de subordonner à notre égoïsme, nous traitons comme des fins en soi [7] ou des moyens moraux. Spéculativement, le dogmatisme moral, c'est l'explication de la certitude par l'action [8] : pour connaître l'être et pour y croire, il faut coopérer à se donner l'être à soi-même [9]. Pratiquement, c'est la mise en oeuvre de la méthode critique [Kant ] et de la méthode ascétique [10] pour se dépouiller de toute relativité dans sa manière d'être et dans sa manière de penser [11].
Il se distingue nettement du scepticisme, d'après lequel nous sommes invinciblement enfoncés dans le relatif, et du dogmatisme illusoire, d'après lequel il suffit de penser et d'avoir des idées pour être dans l'absolu. [12]
Blondel renvoie alors à Laberthonnière, Le dogmatisme moral, dans ses Essais de philosophie religieuse. Je dirai un mot tout à l'heure de Laberthonnière. Ce nouveau dogmatisme subordonne la vérité à l'action. Dans les Annales de philosophie chrétienne du 15 juin 1906 (p. 235)
Blondel écrit :
A l'abstraite et chimérique adaequatio rei et intellectus se substitue la recherche méthodique de ce droit, l'adaequatio realis mentis et vitae.
La première expression est la définition réaliste de la vérité : correspondance exacte de l'intelligence avec la réalité; la seconde est celle de Blondel : correspondance exacte de l'esprit avec la vie. Comme on l'a souvent souligné, il est gravissime de traiter l'adaequatio rei et intellectus de chimérique ; l'Eglise a admis cette définition traditionnelle depuis des siècles. La substitution blondélienne est une erreur fondamentale, une erreur de principe, d'où découleront beaucoup d'autres faussetés. Ainsi Blondel dira plus tard, en 1935, que c'est par une option libre que les principes absolus (non-contradiction, etc.) sont admis. La philosophie de l'Action subordonne la vérité à la vie, qui elle-même évolue : il n'y a plus de vérité réelle, mais des opinions transitoires, qui changent avec les phases de l'histoire.
Déjà lors de la soutenance de sa thèse Blondel répondait à une objection :
Je ne renverse pas la grande affirmation : «Principio...Verbum» [13] ; car je crois que la lettre véritable est «vie, esprit et vérité» : «Caro Verbum facta». [14]
C'est juste après cette affirmation que Janet souligne l'obscurité de la pensée blondélienne, dans le texte que j'ai cité plus haut.
Dans son Histoire de la Pensée, Jacques Chevalier reproduit un schéma que Blondel lui a envoyé, dans lequel il disait :
Il n'use pas comme les Anciens, d'une méthode qui part de l'objet...; (au contraire), il use d'une méthode, dite d'immanence ou de condescendance, soucieuse de respecter en tout la diversité et l'union qui sont la marque de l'intime réalité [c'est bien le côté psychologique de sa pensée], et qui assimilent par le dedans les êtres personnels [...].
Cette doctrine de l'esprit, ajoutait Blondel dans son schéma : subordonne la connaissance notionnelle à la connaissance réelle, spirituelle, animante, aimante, réalisante par laquelle se font l'assimilation de l'homme à Dieu et celle de Dieu par l'homme. (t. 4, p. 481-2; ici une note renvoie à Edouard Le Roy, autre disciple de Blondel dont je parlerai aussi un peu plus loin).
Ce même texte, envoyé par Blondel à Chevalier, concluait d'une manière qui anticipe les formes modernes de l'oecuménisme intégral, avec le salut de tous par leur religion (ou leur manque de religion) :
Et dès lors, l'Église, si transcendante qu'elle soit à la vie de ce monde, s'enracine dans les plus profondes aspirations de l'homme; et par le fait que la grâce, de façon même anonyme, travaille toute âme, la civilisation tout entière se trouve suspendue et comme aimantée à cet ordre supérieur qui, de fait et in concreto, est l'ordre réel voulu par Dieu, où nous avons tous à vivre à travers le temps qui mène à l'éternité. (op.cit.)
Il faut se demander : que peut être cette grâce anonyme ; si elle "travaille toute âme", où est le libre-arbitre ? Nous avons ici une force anonyme et naturelle; le péché n'existe pas; Dieu est une sorte de distributeur automatique.
Dans le récent Dictionnaire de théologie, sous la direction de Jean-Yves Lacoste un article est consacré à Blondel. Il commence par définir la "méthode d'immanence" introduite par ce penseur :
La perspective est centrée sur le contenu immanent à l'action humaine [15]; son déploiement intégral conduit à la présence nécessaire de la transcendance au coeur de notre agir. [16]
L'auteur, Marc Leclerc, est favorable à Blondel, auquel il a consacré tout un livre; il dit que cette analyse est "phénoménologique"; il ajoute que «l'impact de Blondel sur la théologie (est) le plus souvent implicite. Cet impact semble cependant considérable, en particulier quant aux développements de Vatican II», et il cite Lubac et Balthasar (p. 177; ce dictionnaire a été édité aux P.U.F. en 1998).
Pour finir, je vais donner quelques citations de L'Action de 1893, car ce livre contient déjà en germe les développements et les conséquences qui ont suivi. Je choisis celles qui me semblent claires :
Ainsi les exigences de l'action humaine et les conditions qu'elle requiert pour s'achever s'enchaînent de façon continue [17]. Par le mouvement profond de sa liberté [18] , l'homme est amené à vouloir s'allier à Dieu et à ne former qu'une synthèse avec lui : tout acte tend à être une communion [19]. Cette synthèse ne saurait se consommer que par l'action, seul réceptacle capable du don convoité. Et l'alliance non seulement ne peut se nouer, mais ne peut persister et s'affermir que par la pratique littérale. [20] (p. 411)
Tous, nous avons à nous enfanter, en enfantant Dieu en nous. Et, comme s'il fallait être Dieu pour être pleinement homme, l'homme malgré son incompréhensible faiblesse [21], est tel qu'il a en lui assez pour que nul autre être ne puisse être plus grand". (p. 421) [22]
Le texte continue ainsi :
Le rôle de la philosophie n'est-il pas de redresser jusqu'au bout la volonté de l'homme, en recherchant toujours, dans son action, ce qui est vraiment conforme à sa première visée ? [23] (p. 427)
Voici enfin ce qui contient tout, pélagianisme, oubli de la condition pécheresse et de la supériorité infinie de l'ordre surnaturel :
Vouloir tout ce que nous voulons, dans l'entière sincérité du coeur, c'est placer l'être et l'action de Dieu en nous. (p. 491)
C'est la dernière page, qui précise enfin :
Il en coûte sans doute, parce que nous ne sentons pas que cette volonté est excellemment la nôtre. Mais il faut donner le tout pour le tout; la vie a un prix divin; et, malgré ses faiblesses orgueilleuses ou sensuelles, l'humanité est assez généreuse pour appartenir davantage à qui exigera plus d'elle. (Opus cit.)
C'est l'origine de l'optimisme de la déclaration Dignitatis humanae. Optimisme renversé par la réalité : les sinistres tueries, tortures, propagandes mensongères du XX° siècle, entraînant des foules manipulées - et cela encore de nos jours: il n'y a qu'à voir les sondages sur l'avortement, l'euthanasie, les "droits de l'homme" interminablement multipliés, toutes les idéologies "correctes" absorbées par les masses. L'oubli du péché originel et de notre condition pécheresse, oubli lié au naturalisme, fausse radicalement le jugement.
Je vais dire maintenant quelques mots de deux successeurs immédiats de Blondel :
Le Père Laberthonnière (1860-1932) a dirigé les Annales de philosophie chrétienne. Blondel y a publié plusieurs articles. Ce Père, oratorien, enseignait une doctrine de l'immanence, où il soulignait le sens pratique, moral, des dogmes théologiques. L'Encyclique Pascendi de saint Pie X a condamné son oeuvre comme étant moderniste.
Plusieurs de ses livres furent mis à l'index; après sa mort on a publié, en 1942, son Esquisse d'une philosophie personnaliste. Il se rattache donc explicitement à Blondel et il annonce les thèses du personnalisme, que j'exposerai tout à l'heure. On voit ici le lien qui unit ces divers courants de pensée.
Edouard Le Roy (1870-1954), blondélien de tendance nominaliste (la connaissance n'atteint pas des lois explicatives, ni des concepts : elle se ramène à des formules d'utilité pratique). Les idées sont ainsi subordonnées au réel, qui se confond avec l'action. Il écrit en 1899 : C'est l'originalité puissante et solide de la philosophie nouvelle que d'avoir reconnu la subordination de l'idée au réel et du réel à l'action. (Revue de métaphysique et de morale, 1899, p.424-5)
Il se déclare "anti intellectualiste", et il s'oppose aux "anciennes doctrines réalistes". Comme Blondel et Laberthonnière, il ramène les dogmes théologiques à leur efficacité morale ("les dogmes n'ont qu'un sens pratique, et ne sont pas des règles de la foi" : proposition condamnée). Son ouvrage Dogme et critique (1907) sera aussi visé et condamné comme moderniste par l'Encyclique Pascendi. Il se lia aussi avec Teilhard de Chardin.
• LE SILLON
Ce mouvement a été lancé à la fin du XIX° siècle par quelques jeunes catholiques, dont le chef de file fut Marc Sangnier (1873-1950).
Pour une étude détaillée, je vous invite à lire le numéro de l'A.F.S. d'octobre 2003 (n°169) [24] , qui expose avec clarté l'essentiel de son histoire, en donnant des références à plusieurs ouvrages.
Le Sillon a voulu unir l'Eglise avec les idées de la "Révolution française", en faisant la synthèse du socialisme et du catholicisme; c'était en fait chercher à unir des contradictoires, le socialisme étant essentiellement athée. C'est dans la sphère affective que ce mouvement agissait : on parle à son sujet d'"humanisme mystico-socialiste". Le chef de file, Sangnier, avait des dons d'orateur; il fascinait ses auditoires, ce qui est facile quand on sait manier une foule, qu'on a la parole facile, qu'on ne s'oblige pas à la rigueur. Il est plus aisé de soulever un auditoire que de faire réfléchir. On prétendait s'inscrire dans la modernité, ce qui séduit la jeunesse.
Le 25 août 1910 le pape saint Pie X a condamné explicitement le Sillon, dans sa lettre Notre Charge apostolique. Il faudrait la lire entièrement. Le pape souligne les erreurs propagées à la faveur d'un sentimentalisme flou : libéralisme, démocratisme, perte du sens de l'autorité, rejet du patriotisme au profit d'un humanisme international ("avènement d'une démocratie universelle"), etc. La source, c'est l'absence de formation philosophique et doctrinale : les erreurs libérales et protestantes ne sont pas discernées par ces jeunes "enthousiastes et pleins de confiance en eux-mêmes".
Il faut ajouter aussi l'influence de Blondel, dans la mesure où quelques-uns avaient parcouru ses écrits, dont l'obscurité permettait toutes les interprétations[25]
Malheureusement la hiérarchie de l'Eglise, en France, fut impressionnée par la générosité de ces jeunes; un instant ébranlée par la condamnation portée par le pape, elle a considéré que, puisque les membres du Sillon s'étaient soumis, le danger n'existait plus. Or, la soumission ne fut qu'apparente : le mouvement fut dissous, mais les dirigeants ne renoncèrent pas à leurs opinions : sous une prétendue obéissance, ils continuèrent à animer des cercles d'études, puis à pénétrer à l'intérieur de l'Action catholique, du syndicalisme chrétien (C.F.T.C.), cela grâce à la main-mise sur la presse catholique. Peu à peu les institutions ecclésiastiques se rallièrent aux thèses modernes, qui ont même pénétré jusqu'au sommet. On a parlé à ce sujet d'"une révolution culturelle à l'intérieur du catholicisme français" (Jean Madiran). Madiran vient de publier, en 2002, un livre intitulé La révolution copernicienne dans l'Eglise. [26]
• LA PHILOSOPHIE DES VALEURS ou "AXIOLOGIE"
Le mot axiologie vient du terme grec axios qui signifie valeur. Au début du XX° siècle, puis au cours de ce même siècle, tout un courant de pensée s'est appelé lui-même philosophie des valeurs.
Comme le personnalisme, dont il est très proche, il recouvre des théories assez différentes. Ce qui les unit, c'est de s'opposer à l'objectivité du bien, à sa réalité en soi, indépendamment des personnes humaines. Ainsi René Hubert écrit :
La valeur est une qualité de l'objet qui répond à une aspiration de la conscience et (l'objet), en tant qu'il possède cette qualité, est considéré= comme un bien. [27]
Un peu avant cette époque, Goblot écrivait: Un bien ne peut être mon bien que si j'en jouis ; un mal ne peut être mon mal que si j'en souffre. [28]
Ainsi la valeur est le résultat d'une appréciation subjective, c'est ce qui satisfait une tendance.
Dans la première moitié du XX° siècle Albert Bayet, qui a terminé sa carrière comme professeur à la Sorbonne, a écrit un livre intitulé L'idée du Bien ; vous remarquez le renvoi sous-entendu à la philosophie de Platon ; mais Bayet va dans le sens opposé : Platon montrait que le Bien (l'Idée de Bien) est un Absolu en soi, purement intelligible, divin ; Bayet voit cette idée (sans majuscule) comme une opinion subjective variable. Il écrit en effet :
Le bien est, en chaque pays et à chaque instant, ce que les consciences collectives jugent être bon, et l'idée de bien impliquée dans ces jugements est un fait social. (p. 62)
Le bien est aujourd'hui ce que les consciences jugent bon : il sera demain ce qu'elles voudront; et les jugements de demain pourront être la contradiction des jugements d'aujourd'hui. (p. 98)
C'était, à l'avance, justifier les horreurs déjà anciennes du XX° siècle (socialisme soviétique et national-socialisme), et celles qui continuent encore (les millions d'avortements légaux).
Malheureusement, cette limite extrême du subjectivisme était déjà en germe dans la thèse de Blondel ; il a écrit en effet dans le Vocabulaire technique et critique de la philosophie (de Lalande) :
Si ce qui a prédominé dans la philosophie antique et médiévale, c'est le point de vue de l'être ou de l'objet ; si ensuite s'est développée au premier plan une philosophie de la connaissance, une critique de l'esprit [Kant], nous assistons à l'avènement d'une philosophie de la valeur [c'est donc ce qui est moderne], grâce à une préoccupation dominante, soit des fins humaines et sociales au service desquelles se mettent la science positive et la civilisation industrielle, soit du problème de la destinée, de la volonté et de l'action. (annotation au mot valeur)
On reconnaît les idées développées dans la thèse sur L'Action.
Blondel se réfère alors à Nietzsche, qui a proclamé le renversement des valeurs. Cette préoccupation dominante des fins humaines et sociales fait dominer la solidarité. Ce terme de solidarité a aujourd'hui un grand succès dans les sphères ecclésiastiques [29]. L'origine philosophique se trouve chez Pierre Leroux (1797-1871), socialiste français, qui a écrit : J'ai voulu remplacer la charité du christianisme par la Solidarité humaine, et j'ai donné de cela mes raisons dans un gros livre.
Il s'agit de son ouvrage De l'Humanité (1848). Leroux a été très actif dans les courants révolutionnaires du XIX° siècle. Ces idées seront reprises par le politicien français Léon Bourgeois (1851-1925), auteur de l'Essai d'une philosophie de la solidarité (1902), où il expose une doctrine qu'il appelle solidarisme, "tiers chemin entre le collectivisme et le libéralisme" ; il fut l'un des promoteurs de la S.D.N., ancêtre malheureux de l'O.N.U. Ce terme solidarité est très équivoque : songeons aux "grèves de solidarité", à la "solidarité dans le crime", à l'omerta qui est aussi une solidarité, régnant par la menace, voire la terreur.
On voit que la constellation d'opinions formée autour de la "valeur" contient beaucoup de dangers. Cela tient à l'ambiguïté que cache ce terme. Ainsi, à la fin du XIX° siècle, Ribot, professeur de psychologie, écrivait déjà : La valeur d'une chose est son caractère désirable. (Logique des sentiments).
Cette expression sera reprise par le psychologue allemand Ehrenfels dans son System der Werttheorie (système de la théorie de la valeur).
Je termine avec un penseur allemand qui aura une grande importance dans la formation intellectuelle de plusieurs maîtres actuels de l'institution ecclésiastique : Max Scheler (1874-1928). Dans ma jeunesse, beaucoup de prêtres se référaient à lui, comme à un maître. Influencé par Nietzsche, disciple de Husserl, il expose une «phénoménologie du coeur» (Fülhen : le sentiment, ce qui est éprouvé); l'intentionnalité devient chez lui émotionnelle; il substitue une morale des valeurs à la morale du devoir de Kant. Au début, il plaçait au sommet Dieu, personne suprême; mais il donna ensuite la place prépondérante à la personne humaine et à sa vocation: "la première place revient au devenir et à l'être de l'individualité spirituelle de la personne" (exemples : le saint, le héros, le génie, selon le titre d'un de ses opuscules célèbres); cette individualité "est le support de la valeur morale", car, selon lui, la règle objective est désincarnée: "A nos yeux, la valeur-de-personne elle-même est le degré axiologique suprême".
On devine le lien avec le personnalisme dont je parlerai tout à l'heure.
• JACQUES MARITAIN (1882-1973)
Petit-fils de Jules Favre, qui fut avocat et homme politique (prit part à la révolution de 1848), Maritain fut élevé dans la tradition du protestantisme libéral. C'est grâce à la philosophie de Bergson qu'il fut affranchi de son positivisme initial. Puis il se convertit au catholicisme ; sous l'influence du Père Clérissac il devint thomiste.
Alors, il publia La philosophie bergsonienne (1914), où il condamnait celui qui lui avait ouvert la voie vers la vérité : M. Bergson, remplaçant l'intelligence par son intuition et l'être par la durée, par le devenir ou le changement pur, annihile l'être des choses et détruit le principe d'identité. (p. 149)
Une étude plus précise des travaux de Bergson montre que ces accusations ne sont pas entièrement fondées ; du reste Maritain, à la fin de sa vie, regrettera ces jugements de jeunesse.
Il s'enthousiasme d'abord pour Maurras et pour l'Action française, en attendant de quitter ce mouvement après 1926, sans changer sa position lorsque la condamnation fut levée (1939). Il élabora une pensée qui anima la démocratie chrétienne, comme je vais l'exposer.
Dans son livre Les grandes amitiés, son épouse Raïssa estime que c'est "par soumission et humilité", comme beaucoup de convertis du début du XX° siècle, qu'elle-même et Jacques se seraient tournés vers l'Action française, "un confesseur ayant abusé de leur inexpérience politique et des limites de la direction spirituelle" [30].
Maritain reçut les plus grands honneurs de la République, et il fut nommé ambassadeur au Vatican en 1945. C'est pourquoi il écrira à Henri Bars (qui préparait Maritain en notre temps, apologie publiée en 1959), pour qu'il n'y ait pas d'erreur sur son cheminement propre :
Vous parlez de cette affaire de l'Action française de la façon la plus affectueuse pour moi [31]. Il reste que me souvenir de ces choses me fait toujours mal et provoque mes remords [...] Si vive que soit ma critique de l'idéologie courante des gens de gauche, il est indéniable, à parler sans ambages, que par mes réflexes pratiques comme par mon horreur des gens de droite, mes options politiques sont à gauche, et que ma philosophie politique elle-même, par son insistance sur l'"exister avec le peuple", est résolument anti-droite. Par rapport aux positions (immatures) des années de la Revue Universelle [32], il y a là un changement réellement "substantiel". [33]
Ces déclarations de Maritain sont écrites alors qu'il était septuagénaire, qu'il pouvait prendre du recul et faire un bilan; elles sont caractéristiques, aussi bien dans le style, affectif, que dans l'expression des "horreurs" envers les "gens de droite". On comprend que, en 1995, J.-D. Durand ait pu écrire :
L'engagement de plusieurs générations dans la Démocratie chrétienne se fit, avant et après la libération, sous le signe d'Humanisme intégral. [34]
Je rappelle que, en France, à la libération, la "Démocratie chrétienne" se nomma d'abord "M.R.P." (Mouvement républicain populaire) et s'allia aux socialistes et aux communistes. Pendant toute la IV° République ce parti joua un grand rôle. On est évidemment loin des idées de Maurras, qui était alors en train de retrouver la foi catholique. Je ne ferai pas ici un exposé d'ensemble de la philosophie de Maritain, car il faudrait entrer dans des polémiques au sujet de son interprétation de saint Thomas d'Aquin (Gilson s'est opposé à plusieurs thèses que Maritain disait trouver chez saint Thomas). Je m'en tiendrai au sujet de cette étude : rapports des personnes aux Biens communs.
Il est indéniable que, depuis sa conversion, Maritain place toujours Dieu au sommet de la création et de la destinée humaine. Cette position est évidemment fondamentale. Dans ses derniers textes il sera aussi assez critique face à l'évolution du catholicisme, en particulier après Vatican II. Mais sa philosophie politique est moins nette. Son "horreur des gens de droite" a dû troubler son jugement... Il avait d'abord écrit : Le mythe de la Démocratie, seul Souverain légitime, le principe spirituel de l'égalitarisme moderne est indiscutablement une sanglante absurdité. [35]
Cependant, plus tard, la démocratie devient, sous sa plume, un régime acceptable, voire bon. Il veut "réconcilier le principe démocratique et le principe chrétien", et adhère donc aux "libertés modernes", comme à la démocratie (Floucat, o.c., p. 100). J'ai rappelé que le livre Humanisme intégral eut une grande influence politique ; dans ce livre "la démocratie revêt «un sens plutôt affectif et moral», qui se réfère à la «dignité de la personne»" (Floucat, p. 57 ; ce serait, dit cet auteur, «l'esprit du christianisme "socialement vécu" dans une nouvelle chrétienté»; les citations faites proviennent d'Humanisme intégral, p. 517 sq. ; Floucat rapproche alors Maritain du P. de Lubac, en vertu des "aspects sociaux du dogme", sous-titre de son livre Catholicisme, publié en 1938). La démocratie est "une pulsion de l'esprit dans le social" (Humanisme intégral, p. 523) ; un "rôle historique" est même reconnu au prolétariat (p. 548 sq.). Plus tard, en 1945, dans les Principes d'une politique humaniste, il exaltera une "démocratie communautaire-personnaliste". (p. 218)
C'est dans ce livre qu'est affirmé le principe :
Les pouvoirs sortent du peuple et ne peuvent être pratiqués que de sa part et en communion avec lui. (Floucat, o. c. , p. 61)
En effet, Maritain écrit :
La démocratie n'est réelle que si elle est immanente au peuple lui-même et ordonnée au bien commun immanent de celui-ci. (Principes..., p. 228) En désignant ses représentants, le peuple, seul souverain (on reconnaît Rousseau, critiqué jadis dans Trois Réformateurs), choisit ses représentants, sans aucunement perdre son propre droit de se gouverner : il délègue l'exercice de son propre pouvoir (L'homme et l'Etat, p. 638) :
Le peuple prend lui-même en main ses destinées politiques par les gouvernants qu'il se choisit, et par le contrôle régulier que ses représentants élus exercent sur celui-ci. [36]
Dans Christianisme et démocratie, nous lisons : Le dynamisme de la pensée démocratique va de lui-même, comme vers sa forme de réalisation la plus naturelle, vers la forme de gouvernement de même nom, qui consiste, selon l'expression d'Abraham Lincoln, dans le "gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple". [37]
C'est pourquoi il en vient même à employer l'expression curieuse de "foi séculière démocratique", qui "concerne des convictions pratiques que la raison peut tenter de justifier" (L'homme et l'Etat, p. 611) : noter l'usage du terme foi, au sujet de convictions, sans doute sentimentales, puisque la raison ne peut que tenter de les justifier. On note à ce sujet, et assez justement, un rapprochement avec le Sillon (Floucat, o.c., p. 129).
L'État doit être le garant des droits de la personne constitutifs de la cité démocratique (Principes..., p.222-231). Cette thèse ("droits de l'homme") est déjà ancienne : elle se trouvait dans l'Humanisme intégral de 1936, témoin cette phrase : La société politique est destinée essentiellement, à raison de la fin terrestre elle-même qui la spécifie, au développement de conditions de milieu qui portent de telle sorte la multitude à un degré de vie matérielle, intellectuelle et morale convenable au bien et à la paix du tout, que chaque personne s'y trouve aidée positivement à la conquête progressive de sa pleine vie de personne et de sa liberté spirituelle. (p. 444)
Si c'est la destinée essentielle de la société politique (s'agit-il de l'État abstrait, administratif - ou de la Patrie?) de former "la multitude", on comprendra mal le pouvoir du peuple qui sera souligné plus tard, en particulier dans les Principes d'une politique humaniste, de 1945, soit neuf ans après l'Humanisme intégral. Mais, plus importante encore est la thèse que la société politique est au service de la personne : nous sommes alors dans un personnalisme qui s'oppose à la vérité, telle que nous l'avons reconnue à la suite de saint Thomas d'Aquin dans la première partie de cet exposé.
On arrivera même au système politique de la V° république : le Président de la République doit tenir sa fonction "directement du peuple" ; c'est le "régime présidentiel" : "le Chef de l'État désignant lui-même le premier ministre et son cabinet [...]" (Floucat, o.c., p. 64).
Maritain écrit : Dans une telle démocratie l'action du peuple serait plus importante et plus constante, et l'autorité plus libre et plus forte que dans les régimes parlementaires d'avant-guerre. (Principes..., p. 236 sq.)
On voit aujourd'hui les résultats, et combien notre auteur était aveugle à l'égard des puissants moyens de pression des "médias"...
"Maritain adhère donc aux «libertés modernes» comme à la démocratie" [38]. Il veut"réconcilier le principe démocratique et le principe chrétien" (id.). Son système politique est fondé sur le principe de la volonté populaire. D'autre part l'État (on ne trouve pas, me semble-t-il, le terme "patrie") est au service de l'épanouissement de
(38) la personne et de ce qu'il appelle "multitude", terme abstrait qui ne désigne qu'une collectivité vague, abstraite. [39]
Mais il abandonnera son optimisme : au lendemain de la guerre et de la libération je me sentais plus optimiste que je ne suis aujourd'hui au sujet de nos démocraties et de notre civilisation occidentale. [40] Nouveau changement de cap...
• MOUNIER (1905-1950)
J'ai déjà mentionné cet auteur, chef de file du mouvement qu'il nomma personnalisme. En 1932 il fonde la revue Esprit ; en 1936 il publie son Manifeste au service du personnalisme. Jeune, ardent, généreux, il en entraîne beaucoup d'autres à sa suite ; mais c'est surtout l'attitude sentimentale qui les guide.
Il veut faire une synthèse du christianisme et du socialisme ; il finira par être très proche du communisme, où il verra le mouvement moderne de l'histoire humaine. On voit que l'influence de la pensée de Marx est omniprésente, dès la thèse centrale selon laquelle l'histoire a un sens, qu'elle progresse vers une société dont la Russie soviétique est un exemple. D'où le compagnonnage avec les communistes et l'antipathie, pour ne pas dire plus, envers les "gens de droite", antipathie plus vive et plus aveugle encore que celle de Maritain.
Une note du bulletin de l'A.F.S. (n° 163, p. 37 à 39) explique pourquoi le lien entre personnalisme et socialisme est inévitable: ne pas voir que le bien commun d'une société est le but désirable pour lui-même, que la société n'est pas au service de la personne individuelle, c'est une "assertion proprement révolutionnaire [...] La nature sociale de l'homme offensée se venge de la rupture de ses artères vitales en l'enserrant dans les chaînes de son produit de remplacement et de sa caricature : le socialisme" (texte de Marcel de Corte, cité p. 39).
Un an avant sa mort, il publie Le Personnalisme (1949). Je vais en donner quelques passages qui permettent de saisir le modernisme de ce système.
La transcendance de la personne se manifeste dès l'activité productrice. «Faire et en faisant se faire, et n'être rien que ce qu'il s'est fait» : cette formule où Sartre veut enclore le tout de l'homme est presque marxiste. Mais la production n'est pas cette solitude ouvrière. La matière éclate de merveilles qui submergent mes pouvoirs [...] L'aspiration transcendante de la personne n'est pas une agitation [...] La personne est le «non inventoriable». (G. Marcel)
Je l'éprouve sans cesse comme débordement [...]. L'homme, disait Malebranche est mouvement pour aller plus loin...".
J'arrête un instant, pour noter le contresens : Malebranche écrivait que "l'esprit a du mouvement pour aller plus loin" : ce mouvement lui est donné, mais ce n'est pas sa nature essentielle ("est mouvement"). C'est dans ces sortes d'à peu près que réside le flou du personnalisme : toutes les propositions ne sont pas fausses, mais l'ensemble est peu cohérent, ce qui entraîne à accepter des opinions mauvaises (le compagnonnage avec les communistes, par exemple).
Continuons la lecture :
L'être personnel est fait pour se surpasser. Comme la bicyclette ou l'avion n'ont leur équilibre qu'en mouvement et au-delà d'une certaine force vive, l'homme ne tient debout qu'avec un minimum de force ascensionnelle. En perte de hauteur, il ne retombe pas sur quelque humanité modérée, ou, comme on dit, sur l'animal, mais très en-dessous de l'animal : aucun être vivant, sauf l'homme, n'a inventé les cruautés et les bassesses où il se complaît encore.
On doit noter de nouveau l'absence du péché originel ; le mouvement de transcendance attribué à la personne humaine fait de celle-ci un être naturellement divin. C'est de là que résulte l'aveuglement que j'ai constaté, et qui a fait beaucoup de dégâts dans des esprits généreux, entraînés vers le socialisme.
C'est une attitude et non une pensée rigoureuse et vraie : le personnalisme est un humanisme qui croit en une activité inépuisable d'autocréation, de réalisation de soi.
Dans le Dictionnaire de culture générale édité par Frédéric Laupies aux P.U.F. est d'abord cité un passage du Manifeste au service du personnalisme [le terme "manifeste" indique bien dans quelle perspective on se place : celle d'un programme de type politique, au sens de parti politique].
Nous appelons personnaliste toute doctrine, toute civilisation affirmant le primat de la pensée humaine sur les nécessités matérielles et sur les appareils collectifs qui soutiennent son développement.
L'article poursuit ainsi :
Son affirmation centrale, toujours selon Mounier, est "l'existence de personnes libres et créatrices" d'où découle "un principe d'imprévisibilité qui disloque toute volonté de systématisation définitive". Le personnalisme est donc moins une doctrine, qu'une orientation ou qu'une aspiration à voir reconnaître l'éminente dignité de la personne sous quelque visage qu'elle se présente. (p. 546)
Ce même article signale quelle est l'origine historique du mot personnalisme :
Très curieusement, le terme personnalisme, en vogue chez les existentialistes chrétiens des années 1930, remonte à la doctrine de Charles Renouvier (1815-1903), pour lequel «ce serait une religion laïque, si l'on peut ainsi parler, une religion d'intellectuels, sans dogme [...] sans prêtres, sans Eglise, une religion philosophique dont l'objet serait de résoudre le problème du mal, de prêcher le relèvement possible de la personne humaine par le culte de la justice [...] Cette philosophie religion, cette religion rationnelle, c'est le personnalisme».
A cette citation de Renouvier, l'auteur ajoute une remarque parfaitement exacte :
Autant dire une sorte de Pélagianisme rêvant d'une autorégénération de l'homme.
Pour résumer, j'emprunte une citation faite par Floucat dans le livre sur Maritain que j'ai cité plus haut :
Mounier, de 1944 à 1949, semblera sacrifier une part de son intransigeance spirituelle à un «politique d'abord» s'exprimant à travers un «philocommunisme» justifié par le souci de l'efficacité de son engagement révolutionnaire et par la volonté de rester présent au mouvement de l'histoire que lui semblait incarner le communisme. (citation de J.-L. Loubet del Bayle, donnée page 93)
CONCLUSION
La méconnaissance de la nature réelle et de la hiérarchie des biens communs sous leur dépendance de leur Créateur, le Bien Commun Suprême, Dieu, est une erreur fondamentale. Une erreur aussi grave dans les principes entraîne des conséquences pratiques néfastes, d'autant plus qu'elle s'unit avec l'oubli de la condition actuelle des humains, condition pécheresse, et de la suréminence absolue de l'ordre surnaturel par rapport à l'ordre naturel. Ces opinions fausses se lient ensemble dans l'humanisme clos sur lui-même, mouvement qui a commencé à envahir la chrétienté aux XV°-XVI° siècles ; de nos jours, il met la personne humaine au sommet ("elle est transcendante" dit-on), à tel point que le culte de l'homme remplace le culte de Dieu : c'est notre péché satanique.
On nie ainsi l'ordre vrai, conforme à la nature réelle des créatures. On refuse aussi de reconnaître notre condition pécheresse.
Le XIII° siècle connaissait cet ordre réel, et il savait que cet ordre était menacé par le péché, qu'il avait besoin du secours absolument gratuit, surnaturel, de la grâce divine.
Il faut donc sans cesse rappeler les vérités fondamentales ; les deux premières sont rationnelles.
1°/ Même la vertu de prudence, loin de conduire la personne à sauvegarder par principe son bien propre personnel, oblige à le subordonner au bien commun d'un tout auquel elle appartient :
Celui qui cherche le bien commun de ce tout cherche aussi par voie de conséquence son bien propre, cela pour deux raisons. La première est que le bien propre ne peut pas exister sans le bien commun de la famille, ou de la cité, ou du royaume. C'est pourquoi Valère Maxime disait que les anciens Romains aimaient mieux être pauvres dans un empire riche que riches dans un empire pauvre. - La seconde raison, c'est que l'homme est une partie de la famille et de la cité il doit donc considérer ce qui est bon pour lui d'après ce qui est prudent pour le bien de l'ensemble : la bonne disposition d'une partie dépend de sa disposition à l'égard du tout. Comme l'écrit saint Augustin dans les Confessions, «toute partie qui ne convient pas à son tout est laide». (livre 3, chap. 8) [41]
Ainsi c'est une contradiction que de chercher son bien propre personnel au détriment du bien commun du tout dont on fait partie (famille, cité, État, etc.) ; c'en est une autre de croire que le tout a pour but d'assurer le bien de la personne : la multitude des individus, leurs oppositions d'intérêts, rendraient impossible la vie sociale ; c'est "par perversité" que certains enseignent que le tout est au service de la personne (id. IIIa Q. 42, a.2).
2°/ Il y a une hiérarchie dans les biens communs : la famille, la cité, l'espèce humaine, l'univers - et finalement l'Eglise, elle-même essentiellement et parfaitement subordonnée à Dieu : Dieu est lui-même le bien suprême et commun de tout l'univers (id., III, Q. 46, a. 2); [c'est pourquoi, dit le texte, Il est lui-même le maître abolu de sa justice, Il n'a en effet rien de supérieur à Lui].
3°/ La troisième vérité nous est révélée; elle seule explique les désordres, le fait que les deux premières vérités, rationnelles, sont écartées : c'est le dogme du péché originel ; ce péché et ceux qui ont suivi corrompent notre nature humaine : normalement chaque être particulier devrait aimer son bien propre pour le bien du tout (bien commun, et au sommet, Dieu) : "dans un état de nature pure, l'homme aime Dieu plus que lui-même et au-dessus de tout : il rapporte l'amour de soi à l'amour de Dieu comme à sa fin, et de même pour l'amour de toutes les autres réalités". Mais nous ne sommes pas dans cet état : "dans l'état de nature corrompue la volonté de l'individu recherche son propre bien privé, s'il n'est pas guéri par la grâce de Dieu" (id., Ia IIae, Question 109, art. 3). C'est cette tragique absence de la considération du péché qui cause les déviations des thèses modernistes que j'ai étudiées dans la troisième partie de ce travail.
Sous toutes ses formes le modernisme affirme l'immanence du surnaturel (de la grâce divine) dans notre nature humaine telle qu'elle est : c'est déjà une thèse abominable. Elle le serait d'ailleurs déjà en dehors du péché : le surnaturel est d'un ordre inaccessible à notre nature, étant une participation de la Vie même de Dieu. Mais ce qui est encore plus terrible, c'est que la Rédemption, le Sacrifice du Fils de Dieu incarné en Jésus-Christ, est incompréhensible - quand elle n'est pas niée pratiquement.
Louis MILLET
[1] Le terme italien est ainsi défini par le dictionnaire Le Robert, qui le date de 1962 : «Adaptation de la tradition de l'Église à la réalité contemporaine. Adaptation à l'évolution du monde actuel».
[2] Recensé dans le n°169 de l'AFS, cet ouvrage est disponible. Bulletin de commande en dernière page.
[3] Le Centre de Formation par Correspondance Saint Thomas d'Aquin, délivre un cours de Philosophie enraciné dans l'oeuvre de Saint Thomas et dont le professeur, rédacteur du cours et interlocuteur des élèves, est monsieur Louis Millet, auteur de cet article, agrégé, ancien professeur en faculté.
[4] Défini plus haut dans l'article "dogmatisme" et critiqué par Kant qui le tient pour un ensemble de préjugés non établis rationnellement (L.M.).
[5] Doctrine de Kant, lui-même critiquant ce dogmatisme (L.M.).
[6] Le dogmatisme moral, thèse de Blondel et de ses disciples (id).
[7] Noter que les êtres particuliers sont considérés comme des "fins en soi", ce qui adopte une thèse de Kant, et abandonne la subordination aux biens communs (id).
[8] Thèse gravissime : la certitude n'a plus à découler de la vérité, elle-même adéquate à la réalité; elle provient de l'action (id).
[9] Autre thèse gravissime liée à la précédente : l'être humain est créateur de soi (id).
[10] La volonté se suffit à elle-même pour être bonne : le sens du péché est absent (id).
[11] L'homme se dépouille par lui-même et devient absolu dans son être et dans sa pensée (id).
[12] On se demande qui est visé ainsi. Saint Thomas d'Aquin a bien montré que toute connaissance commence par la sensation, qu'il faut d'abord recevoir, puis examiner pour y découvrir peu à peu la réalité (id).
[13] ) Curieuse façon de citer la célèbre formule : In principio erat Verbum, qui est le début de l'Evangile de saint Jean (L.M.).
[14] Ce qui signifie : «La Chair est faite Verbe» (L.M.).
[15] Immanent, c'est intérieur, contenu naturellement dans cette action (L.M.).
[16] Le mot "transcendance" est ici équivoque : s'agit-il de la présence de Dieu dans son acte créateur de l'individu - ou de sa présence vivante par la grâce, les sacrements, etc. ? Toute l'ambiguïté est dans cette confusion fondamentale (L.M.).
[17] Notons bien cette continuité : il n'y a pas de passage d'un ordre naturel à un ordre surnaturel, lequel, en réalité, est un don divin purement gratuit, faute de quoi l'homme resterait enfermé dans la nature humaine (L.M.).
[18] Nous sommes dans le pélagianisme, déjà rencontré plus haut (L.M.).
[19] Toujours le naturalisme (L.M.).
[20] Absence de la grâce divine (L.M.).
[21] Absence de la révélation du péché originel (L.M.).
[22] Ces derniers mots sont une abomination (L.M.).
[23] La philosophie de l'action devient une religion, elle a l'efficacité de la grâce divine (L.M.).
[24] Bulletin de commande en dernière page.
[25] Voir le numéro 169 de l'A.F.S., p. 82-83; plusieurs articles de ce numéro traitent aussi du modernisme.
[26] Voir une présentation dans la revue de l'A.F.S., n° 163, p. 31 à 39. En vente à l'A.F.S. Bulletin de commande en dernière page.
[27] Esquisse d'une doctrine de la morale, p.145; Hubert fut professeur de pédagogie au milieu du XX° siècle; sa doctrine était subjectiviste (L.M.).
[28] Logique des jugements de valeur, p. 67).
[29] Par exemple dans l'encyclique Sollicitudo rei socialis de Jean-Paul II - 30 décembre 1987 - , où il se réfère à la conscience.
[30] Cité par Yves Floucat, Maritain ou le catholicisme intégral et l'humanisme démocratique, p. 85; si ce confesseur était le P. Clérissac, il aurait fallu le préciser !... (L.M.).
[31] "Affectueuse", mais est-ce vrai? (L.M.).
[32] Publication de l'Action française.
[33] Lettre de Jacques Maritain à Henri Bars, du 30 novembre 1958.
[34] L'Europe de la Démocratie chrétienne, p.125; l'auteur rapproche alors Maritain de Mounier; Humanisme intégral fut publié en 1936 (L.M.).
[35] Trois Réformateurs, 1925, p. 197.
[36] Pour une philosophie de l'Education, édit. de 1969, p. 898; Platon serait condamné, lui qui voulait que ce soit les compétences qui soient le critère de la direction des affaires publiques (L.M).
[37] Oeuvres, t. VII, p. 719; noter la référence à l'un des "pères fondateurs" de la démocratie américaine, sur laquelle Tocqueville avait fait les plus vives critiques (L.M.).
[38] Floucat, o. c., p. 100; je précise que Floucat est un interprète favorable de la pensée de Maritain auquel il a consacré plusieurs livres (L.M).
[39] L'AFS a diffusé une brochure éditée par Henri Hello en 1910 : Les libertés modernes d'après les encycliques. Bulletin de commande en dernière page.
[40] Pour une philosophie de l'éducation, de 1959, réédité en 1969, Oeuvres, vol. VII, p. 887, sq.
[41] Somme théologique, IIa IIae, Q. 47, a. 10.





