Le cierge
Tout seul dans l'ombre de la chapelle romane, il remplit l'église mieux qu'une foule, il parle mieux qu'un orateur. Sa droiture impeccable est au garde-à-vous de la prière. Il sera là aussi longtemps que sa prière ne sera pas complètement exprimée. Sa mission à lui c'est de ne pas bouger mais de s'user à force d'être debout, jusqu'à ce que tout soit raconté : tout ce qu'une main est un cœur qui l'ont placé là, l'ont chargé de raconter. Il remplit l'église d'une présence toute droite, on le regarde malgré soi, rien n'attire le regard, comme l'immobilité d'une présence. Sa droiture n'est pas seulement géométrique, elle est morale : il est tout en cire, en cire blanche, en cire pure. Grâce à elle, à cette pureté, à cet absence de mélange, il ne va pas tromper la petite fleur de feu épanouie à la pointe de sa mèche ; le temps voulu pour sa prière il lui fourni ce qu'elle demande : de la droiture à consumer, afin de durer et de faire voir aussi longtemps que possible. Ce petit cône de feu est toute la raison d'être de sa droiture, il met un air de fête et de bien-être dans ce coin d'ombre d'où ne sortiraient l'ennui et le détresse de l'absence si le cierge n'y plaçait la confiance et la gaîté de l'Espérance.
Dehors, ça roule, ça crie, ça se dépêche ; ici, le cierge ne bouge pas, mais il parle, il en sait long sur ce qu'il lui faut dire, sur l'insistance à y mettre, sur la responsabilité qu'il a de réussir, sur ses chances de succès, car seul parmi les prières il est le feu sacré éclairant le Visage de Dieu pour nous en faire voir les expressions inespérées qui, seules, détiennent les solutions tant désirées. Sa lumière démasque les moindres recoins de la miséricorde, et quand Dieu se sent découvert, il est obligé de se livrer.
Entrez dans une église en plein midi, une église aux murs battus par la houle humaine des sorties d'usine, la présence du cierge vous accueille et vous saisit, sa petite flamme, agacée par un courant d'air, tantôt immobile, comme gravée dans l'atmosphère, sa petite flamme vous accueille comme une fleur aimée, elle vous invite à parler avec elle, et à faire la prière à deux. Comme elle, vous vous immobilisez dans le recueillement, et vos prières s'allument sur la cire de vos dispositions, le cierge vient d'allumer en vous un brasier de prière... et Dieu a chaud au cœur avec le feu des oraisons.
Le Révérend Père de CHIVRE.