L'acceptation silencieuse
d'une maladie mortelle
« Veritas, cum minime defenditur, opprimitur » 1[1]
Dans l'avertissement placé en tête de son livre La révolution copernicienne dans l'Eglise (paru en 2002)[2], Jean Madiran écrivait :
Pendant le concile, un moine bénédictin rentrant d'Indochine me donnait, après quelques jours seulement à Rome, son impression ou son intuition : on est passé du théocentrisme à un anthropocentrisme.
Cela s'appelle, n'est-ce pas ? une révolution copernicienne. L'homme, désormais au centre, n'est même pas l'homme de la loi naturelle. C'est, au contraire, celui de la primauté de l'action sur la contemplation. Et ce sont les calculs démocratiques prenant le pas sur la révélation divine, le pastoral devenu plus précieux que le dogmatique, le sociologique l'emportant sur le religieux, le monde comptant davantage que le ciel. Telle est « la crise de l'Eglise », telle est, d'abord dans l'Eglise, la « déchristianisation » générale.[3]
Cette crise dans l'Eglise est d'abord une crise doctrinale ; et nous en avons tous les jours des illustrations nouvelles. Qu'il suffise de citer les récentes déclarations du cardinal Kasper sur l'oecuménisme (conférence à Moscou du 20 février 2004)[4] et les propos de Mgr Joseph Doré, archevêque de Strasbourg[5], sur la pérennité de l'Ancienne Alliance (message adressé à la loge des B'naï B'rith René Hirschler à l'occasion d'une exposition sur le Juif et le judaïsme dans l'art médiéval en Alsace)[6].
Or, chose étonnante si l'on y réfléchit, dans ce qu'on appelle la mouvance « Ecclesia Dei »[7], il est fait habituellement silence sur cette crise doctrinale ; elle paraît ignorée ou bien l'on estime plus prudent de ne pas en parler. On voit même des prêtres et des fidèles accepter comme allant de soi des documents affichant un certain nombre des erreurs-type de la crise.
Nous donnerons quelques faits pour caractériser cette situation avant d'en tirer des conclusions pratiques.
LES FAITS
Voici quelques attitudes assez fréquemment rencontrées :
Enseigner la bonne doctrine en faisant silence sur les erreurs actuelles qui s'y opposent.
On exposera de façon exacte la doctrine traditionnelle, par exemple sur le Christ-Roi, sur le remplacement de l'Ancienne Alliance par la Nouvelle, sur l'ordre des fins du mariage... mais sans rien dire des points suivants :
- sur le Christ-Roi : la doctrine conciliaire sur la liberté religieuse fait passer aux oubliettes la doctrine traditionnelle sur le Christ-Roi ;
- sur le caractère caduc de l'Ancienne Alliance : la doctrine traditionnelle est contredite par le Catéchisme de l'Eglise catholique (N°121)
- sur l'ordre des fins du mariage : dans le Catéchisme de l'Eglise catholique (N°1601 et 1660) et dans le nouveau code de droit canon (can.1055) la doctrine traditionnelle est remplacée par une doctrine nouvelle.[8]
Prendre comme texte de référence le Catéchisme de l'Eglise catholique.
On sait que le Catéchisme de l'Eglise catholique est un mélange. Il contient beaucoup d'excellentes choses (à ce titre, il est bien préférable aux divers parcours catéchétiques[9] qui sévissent en France) ; mais par ailleurs il affirme un certain nombre d'erreurs, conciliaires ou non (cf. celles signalées ci-dessus). Il ne constitue donc pas un texte de référence ; on ne peut l'utiliser qu'avec réserve.[10] Or, ce catéchisme est parfois pris comme thème de cercle d'étude ou proposé aux jeunes sans les réserves indispensables.
Accepter sans réserve le concile Vatican II
Au lieu d'être considéré comme l'une des causes de la crise doctrinale (et donc d'être l'objet d'un certain nombre de critiques), le concile Vatican II est souvent pris comme un fait à accepter par fidélité à l'Eglise (il ne sera donc plus question de réfuter les erreurs qu'il véhicule). C'est ce qui ressort du passage suivant de l'article de Loïc Mérian Des catholiques ordinaires paru dans La Nef N°134 (janvier 2003) :
Il est cocasse de constater que, en dehors de ceux qui défendent un concile imaginaire auquel ils prêtent des affirmations et des positions qui ne sont en rien contenues dans les textes conciliaires (...), ses derniers vrais défenseurs seront bientôt (en caricaturant un peu) les communautés traditionnelles. Le débat sur le concile du Jour du Seigneur a vu le directeur de La Nef défendre le concile contre un contradicteur « théologien catholique » ! Sans oublier les études du Barroux, de la Fraternité saint-Vincent-Ferrier, de la Fraternité saint Pierre ! Aujourd'hui le concile réel est mieux défendu là que dans La Croix ou La Vie ! (...). On peut être attaché au rite traditionnel (...) et en même temps (...) accepter le concile comme tout fidèle, bref être un catholique ordinaire.[11]
Se comporter comme si la crise doctrinale n'existait pas
Voici un jugement sur le comportement général de la mouvance « Ecclesia Dei » aux Etats-Unis ; il est tiré du courrier des lecteurs du numéro du 15 août 1999 du journal américain The Remnant [12]:
La plupart des prêtres de la mouvance « Ecclesia Dei » travaillent fidèlement dans la vigne du Seigneur sans guère tenir compte de l'adversaire qui complote contre eux et qui a la possibilité d'écraser leurs efforts quand la chose lui paraîtra opportune. Beaucoup de ces célébrants sincères des rites traditionnels travaillent comme s'ils avaient des oeillères, du fait de leur acceptation non critique et irréaliste de l'état des choses à Rome. C'est là un jeu dangereux pour la foi. Car si la juste critique du modernisme installé est suspendue, cela manifeste une acceptation silencieuse d'une maladie mortelle.
Un tel diagnostic est-il transposable au cas français ? L'on peut dire en tout cas qu'il y a des analogies. Le silence sur la crise doctrinale semble en effet le même en France et aux Etats-Unis.
QUELS REMEDES ?
Un principe est à rappeler tout d'abord, celui qu'exprime un texte souvent cité d'Ernest Hello :
Quiconque aime la vérité déteste l'erreur (...). Mais cette détestation de l'erreur est la pierre de touche à laquelle se reconnaît l'amour de la vérité. Si vous n'avez pas la vérité, vous pouvez jusqu'à un certain point dire que vous l'aimez et même le faire croire ; mais soyez sûr qu'en ce cas vous manquerez d'horreur pour ce qui est faux, et à ce signe on reconnaîtra que vous n'aimez pas la vérité.[13]
Or détester l'erreur conduit logiquement à la combattre.
Entendons-nous bien : on peut se trouver dans une situation dans laquelle il est difficile de combattre l'erreur directement. Tel est le cas, semble-t-il, pour beaucoup de prêtres de la mouvance « Ecclesia Dei » qui, s'ils s'opposaient trop ouvertement aux erreurs conciliaires, pourraient se voir privés de leur ministère.
Mais quand on ne combat pas directement, on peut toujours combattre indirectement, soit en usant d'un pseudonyme[14], soit en faisant dire par d'autres (des laïcs par exemple) ce qu'on estime imprudent de dire soi-même. Et, de fait, des laïcs pourraient, et devraient, jouer un rôle plus important dans le combat contre le modernisme installé dans l'Eglise. Ils n'ont pas à craindre d'être privés de ministère puisqu'ils n'ont pas de ministère. Voici quelques lignes d'action possibles :
- faire connaître et faire étudier les documents de bonne qualité disponibles sur la crise doctrinale dans l'Eglise, en donnant une certaine priorité au livre Iota Unum, de Romano Amerio[15], et sans oublier ce que l'AFS a publié sur le sujet[16] au cours des vingt dernières années[17] ;
- mettre certains de ces documents sur des sites internet ;
- organiser des cellules de travail, des conférences, sessions, stages sur le thème du modernisme installé dans l'Eglise ;
- apporter, sur cette question de la crise doctrinale, une aide spécifique aux organismes existants qui le souhaiteraient.
Il s'agit là d'une tâche immense et passionnante à laquelle l'AFS contribue dans la mesure de ses moyens. Elle serait facilitée si les prêtres qui estiment ne pas pouvoir parler avaient le souci de trouver des laïcs compétents et de leur passer le relais.
Arnaud de Lassus
[1] La vérité est opprimée quand elle est défendue mollement.
[2] Editions Consep ; en vente à l'AFS, bulletin de commande en dernière page. Voir recension de ce livre dans le N°163 (octobre 2002) de l'AFS.
[3] Jean Madiran, op.cit., p.10.
[4] Cf. AFS n°172 (avril 2004), p.122.
[5] Mgr Doré a été doyen de la faculté de théologie à l'Institut catholique de Paris.
[6] Le texte du message figure dans le bulletin diocésain L'Eglise en Alsace, juillet-août 2003. A propos de ce texte de Mgr Doré, lire l'article Le message de Mgr Doré aux B'naï B'rith (loge maçonnique juive) dans le n°46 (automne 2003) du Sel de la terre
[7] Ensemble des ecclésiastiques qui se réfèrent au motu proprio « Ecclesia Dei » (2 juillet 1988) et des fidèles qui suivent leurs offices.
[8] En revanche, l'article 1652 du Catéchisme de l'Eglise catholique affirme la doctrine traditionnelle
[9] Sur les Parcours catéchétiques, voir la brochure AFS La catéchèse française d'après ses documents. Bulletin de commande en dernière page. Dans certains cours de catéchisme paroissiaux, des catéchistes ont pu se servir du CEC comme moindre mal pour éviter d'avoir à utiliser les parcours catéchétiques
[10] Cf. la note Pour un meilleur catéchisme. En vente à l'AFS
[11] Texte cité dans le N°165 (février 2003) de l'AFS, article Vatican II... et la dérive néo-catholique.
[12] The Remnant, 21170 W. Linwood Dr. N.E. Wyoming, MN55092, Etats-Unis. Courriel : Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.
Site : www.remnantnewspaper.com
[13] L'homme, Paris, nouvelle édition, Perrin et Cie, 1994, p.214-215 ; cité dans Pour qu'Il règne, p.2. Ernest Hello (1828-1885) est l'un des grands auteurs anti-libéraux de la 2ème moitié du 19ème siècle.
[14] Citons l'exemple du père Joseph de sainte Marie qui fit paraître sous le pseudonyme Missus Romanus sa brochure La révolution permanente dans la liturgie, alors qu'il était professeur au collège international des carmes, à Rome.
[15] Sur ce livre important, voir les recensions dans les n°74 (décembre 1987) et 117 (février 1995) de l'AFS. Livre en vente à l'AFS
[16] Voir la rubrique Crise dans l'Eglise de l'Extrait du catalogue AFS.
[17] Et sans exclure ceux qu'ont publiés la Fraternité saint Pie X et Le Sel de la terre (ce sont souvent les meilleurs grâce à la liberté d'expression dont jouissent leurs auteurs).





