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Home Religion Crise dans l'Eglise A propos du livre de Mgr Brunero Gherardini

A propos du livre de Mgr Brunero Gherardini

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Une critique officielle du Concile et du postconcile 

A propos du livre de Mgr Brunero Gherardini

« Le concile œcuménique Vatican II - Un débat à ouvrir »

 

La traduction française du livre de Mgr Brunero Gherardini « Concilio Ecumenico Vaticano II : un discorso da fare » [1] a été diffusée en France depuis janvier 2010 [2] sous le titre « Le concile œcuménique Vatican II - Un débat à ouvrir ».[3]

L'auteur, prêtre de Prato (Italie), est au service du Saint-Siège depuis 1960, notamment comme professeur d'ecclésiologie et d'œcuménisme à l'Université pontificale du Latran (il y fut doyen de la Faculté de théologie). Il est actuellement chanoine de l'Archibasilique vaticane et directeur de la revue internationale de théologie « Divinitas ».

Le livre est préfacé par Mgr Mario Oliveri, évêque d'Albergo-Imperia (Italie) et par Mgr Albert Malcom Ranjith qui était, quand il rédigea sa préface, secrétaire de la Congrégation pour le Culte divin (Il est aujourd'hui archevêque de Colombo).

 

  • Un livre-évènement

L'expression est d'Alain Rostand dans la recension qu'il a donnée dans le n° de janvier-février 2010 de Renaissance Catholique :

Il ne paraît pas exagéré de parler d'un livre-événement, comme en 1985 pour le Iota Unum de Romano Amerio. Du fait de son contenu même et de la rigueur des démonstrations qu'il développe. Parce que, avec ce livre, ce n'est plus, au sein du monde ecclésiastique, la seule Fraternité sacerdotale Saint-Pie X qui se permet une critique publique du concile ; c'est aussi un prélat très «officiel», soutenu par un évêque non moins officiel en exercice qui appuie pleinement sa supplique.

Et soutenu, ajouterons-nous, par un archevêque en exercice qui fut secrétaire de la Congrégation pour le Culte divin.

Le livre est d'autant plus intéressant qu'à la critique du Concile est jointe la critique du postconcile.

 

  • La démarche de Mgr Gherardin

- Constater ce qu'a été le postconcile

Il a contribué « au renversement radical des positions doctrinales, disciplinaires, liturgiques et pastorales de l'Église préconciliaire » (p.76) [4]

- Partir de l'hypothèse d'une aide plus indirecte que directe apportée par le Concile à ce renversement (le Concile agissant d'avantage par l'esprit conciliaire «qu'il a diffusé à pleine mains» (p.76) que par les textes conciliaires).

- «Rechercher les liens des textes conciliaires (au cas où effectivement il y en aurait) avec la Tradition catholique dans sa continuité» (p.19)

Mgr Gherardini essaye ainsi d'appliquer l'herméneutique (interprétation) de la continuité sur lesquelles à insisté Benoît XVI [5]. Il montre que la continuité doit être prouvée (il ne suffit pas de l'affirmer). Et c'est à la recherche de cette preuve qu'il s'attache en passant en revue divers textes conciliaires.

En fait il traite simultanément de l'esprit et des textes conciliaires et de leurs applications (le postconcile). Esprit, textes et applications apparaissent tellement voisins qu'il en vient a parler « de la "révolution copernicienne" opérée par Vatican II et ses applications immédiates » (p.22)

 

  • Une continuité le plus souvent inexistante

Où donc y a-t-il continuité avec la Tradition dans l'esprit, les textes et les applications conciliaires ? L'enquête entreprise montre qu'il n'y en a pas dans les cas examinés.

Quatre textes sont analysés du point de vue de la continuité :

- la constitution Sacrosanctum Concilium sur la sainte liturgie

- la constitution Lumen Gentium sur l'Église

- le décret Veritatis redintegratio sur l'œcuménisme

- la déclaration Dignitatis humanae sur la liberté religieuse

Nous nous intéresserons ici qu'aux deux dernier.

 

  • - Le cas de l'œcuménisme

Ce qui pollua l'atmosphère postconciliaire ne fut pas seulement le débat théologique d'inspiration hégélienne et existentialiste. (...) la pollution majeure vint d'un œcuménisme certes non dépourvu de règles, mais dont les règles fallacieuses étaient de rechercher ce qui unit, et non pas la solution à ce qui divise. (p.105)

On en vient au « modèle élargi d'unité » :

Parmi les présupposés du « modèle élargi d'unité », il y a celui qui ne prévoit pas le renoncement au fait que l'on est, à comment l'on est et à pourquoi l'on est « hétérogènes » : on reste ce que et comment l'on est (réformés, anglicans, orthodoxes, pour les uns ; catholiques, pour les autres) et c'est en tant que tels que se réalise l'unité élargie.

C'est-à-dire l'unité d'un grand entassement, qui se présente comme intégration de l'hétérogénéité dogmatique et disciplinaire, et sur le visage duquel ont totalement disparu les signes qui assimilent analogiquement l'Église à l'unité du Père, du Fils et du Saint-Esprit (p.107)

Puis à l'unité diversifiée :

De l'unité élargie, l'œcuménisme passe (et, malgré le manque de logique, c'est paradoxalement évident) à l'unité diversifiée. L'effronterie œcuménique arrive à un point tel que, en commémorant les quarante années du décret Unitatis Redintegratio, le responsable du Conseil pontifical pour la promotion de l'Unité des chrétiens ose présenter l'unité diversifiée comme l'unique plénitude de communion et donc de « catholicité dans sa signification originelle qui n'est pas confessionnelle, mais qualitative... parce qu'elle réalise tous les dons que les Églises particulières et confessionnelles peuvent apporter » (l'Osservatore Romano, 12 novembre 2004, p. 19).

Absurdités colossales !

Il est impossible de deviner quelle est leur justification. L'unique chose évidente est que ce sont, précisément, des absurdités : elles répugnent à la droite raison avant même que de s'opposer à la foi et, sous ce dernier aspect, elles crient vengeance devant Dieu. (p.107)

L'auteur dans son chapitre VIII intitulé « Oecuménisme ou Syncrétisme ? » analyse en détail l'œcuménisme avec les protestants. Et il en vient à conclure :

Le dialogue (œcuménique), tel qu'il a été théorisé et tel qu'il est mis en pratique, est la négation de toute continuité.

Il constitue un nouveau début et il en est l'instrument : une Église nouvelle, non plus « catholique romaine », mais celle du concile œcuménique Vatican II. (p. 207)

 

  • - Le cas de la liberté religieuse

Dans la conclusion de son chapitre sur la liberté religieuse, l'auteur affirme :

La liberté du Décret Dignitatis Humainae, qui ne concerne pas un aspect de la personne humaine mais son essence même et, avec elle, toute son activité individuelle et publique, car libre de tout conditionnement politique et religieux, a bien peu en commun, par exemple, avec Mirari vos de Grégoire XVI, Quanta cura et le Syllabus joint en annexe du bienheureux Pie IX, Immortale Dei de Léon XIII (surtout ce qui touche aux rapports entre autorité civile et gouvernement de l'Église), Pascendi dominici gregis de saint Pie X et le décret Lamentabili du Saint-Office, qui l'a de peu précédée, ni avec Humani generis de Pie XII. (...).

La diversité est substantielle, et donc irréductible. Les contenus respectifs sont différents. (p.190)

Nous aurions tendance à être en désaccord avec l'auteur sur ce point. Là où il voit diversité de sujets, nous voyons opposition sur le même sujet. [6]

Mais que la doctrine conciliaire sur la liberté religieuse soit étrangère ou opposée à la doctrine traditionnelle, le résultat est le même en matière de continuité : il n'y a pas continuité.

C'est ce qu'affirme l'auteur :

(Les contenus) du précédent Magistère ne trouvent ni continuité ni développement dans celui de Dignitas Humanae.

Deux Magistère alors ? (...)

Malheureusement, l'évidence du fait que chacun semble suivre son propre chemin ferait bien penser à un Magistère dédoublé.

 

  • Autres jugements sur le Concile et le postconcile

Mgr Gherardini a l'art des formules qui résument en quelques lignes tel ou tel aspect en général complexe de la crise dans l'Église.

En voici quelques exemples :

- La collégialité

La collégialité à partir de laquelle sont établis deux pouvoirs suprêmes dans l'Église est ainsi définie :

Possession double et paritaire de la même juridiction ecclésiastique pleine et universelle. (p.29-30)

 - La nouvelle messe

Le nouveau rite de la messe mettait en sourdine sa nature sacrificielle, la rendant fonctionnelle pour que le peuple de Dieu puisse se réunir « en assemblée », réduisant par le fait même le célébrant à la fonction de président de l'assemblée. (p.80)

 - Vatican II, un absolu

Il est pourtant incontestable que le Magistère, les théologiens et les responsables pastoraux ont fait de Vatican II un absolu. Il y a là une erreur de fond, sur laquelle s'est construit l'édifice postconciliaire et contre laquelle il faut enfin réagir. (p.26)

 - Le relativisme

L'apostasie silencieuse n'est pas seulement celle des pasteurs et des théologiens qui ont provoqué la désintégration de l'identité catholique ; l'apostasie silencieuse est déjà, malheureusement, celle des gens et dans les gens qui parlent et jugent comme je viens de l'évoquer plus haut. Le relativisme, parvenu à ce point, est triomphant. (...).

Certains ne voient pas le désastre là où il est, et tel qu'il est : un désastre qui, par une progression constante depuis Vatican II jusqu'à nos jours, a fini par atteindre des proportions gigantesques. Pourtant, il ne devrait pas être difficile à un observateur attentif (et surtout à un catholique cohérent) de prendre acte du désastre et de le reconnaître dans ce relativisme que je comparerais au déferlement d'un tsunami fangeux et irrésistible. (p.94-95)

Après avoir donné une série d'exemples, l'auteur conclut :

Le fait est que, à la vision chrétienne des choses, à la religion catholique sans équivoque est venue se substituer, avec une accélération impressionnante, cette « religion de l'homme moderne », que justement le cardinal Ratzinger (Fede, verità, tolleranza, Cantagalli-Siena, 2003, p. 87) a identifiée au relativisme. Par le fait qu'elle est « de l'homme », son caractère de « religion » ne manque pas, mais elle prend la forme d'une religion renversée. (p.97)

Une gnose nouvelle et réellement païenne est en train de se lever, et même elle est déjà née, des cendres des « vieilleries » balayées par les aspirations révolutionnaires de Vatican II. [7] (...)

La conséquence directe du relativisme est de se mettre sous le signe du partiel et de l'expérimental. Je dirais que son unique certitude est celle de n'en avoir aucune. Tout, sous sa tyrannie, devient expérimental et provisoire. (p.98)

 - Les patrons occultes du Concile

L'esprit conciliaire n'était pas un expédient artificiel pour déduire de Vatican II ce qui ne pouvait s'y trouver ou pour lui faire dire ce que les Pères conciliaires n'avaient jamais rêvé de dire. Même si, formellement, les critères tirés du prétendu esprit de Vatican II étaient différents de la réalité du texte conciliaire, ils provenaient tout de même des patrons plus ou moins occultes de ce concile, ils étaient par eux inoculés sur la souche conciliaire et introduits à relativement juste titre parmi les instruments d'interprétation de Vatican II. (p.78)

 - L'illusion de l'anti-Syllabus [8]

Une illusion non fondée. L'illusion qu'on pourrait enfin entonner un hymne de libération parce que Gaudium et Spes ainsi que Dignitatis Humanas constituaient un anti-Syllabus, [9] c'est-à-dire la condamnation, ou du moins la rectification, du Syllabus de Pie IX. Qu'on devait, par conséquent, mettre de côté ou renier de la façon la plus absolue un acte formel du Magistère ecclésiastique, en refuser l'analyse historico-théologique, mépriser toute justification de ses fameuses condamnations, pour instaurer au contraire un rapport de coopération même avec ceux qui avaient été séduits par ces erreurs condamnées, une coopération pour le bien terrestre comme pour le salut éternel de l'homme. (p.72)

 - Où conduit le défaut de clarté du Concile

Les paragraphes suivants sont extraits du chapitre VI « Vatican II et la liturgie » traitant en particulier de la Constitution conciliaire sur la divine liturgie :

En fait, les déclarations de principe, abstraites, de fidélité à la Parole de Dieu, à la doctrine des grands conciles du passé et surtout à la Tradition ecclésiastique étaient une chose. Mais autre chose était l'ouverture souhaitée à l'aggiornamento, d'ailleurs obligatoire. C'est justement l'aggiornamento qui fut le terrain d'émergence des idées courantes.

(...) le danger venait du caractère générique de l'expression, véritable porte ouverte à toutes les innovations. (p.148)

La porte est vraiment grande ouverte à tous les vents. Et si quelqu'un est passé à travers cette porte pour introduire dans l'Église, non pas une réforme liturgique qui mette en harmonie, sur la base de ses sources, la Tradition ecclésiale avec les attentes d'aujourd'hui en vue du lendemain, mais une liturgie destructrice de sa propre nature et de ses finalités premières, alors, en fin de compte, le responsable est justement le défaut de clarté du Concile. (p.150)

- La supplique adressée à Benoît XVI

Le livre s'achève sur une supplique au pape qui « seul est toujours en mesure de réparer toutes choses même quand toutes choses auraient été détruites » (p.261-262)

Objet de la supplique :

Qu'un peu de clarté soit faite, en répondant avec autorité à la question de la continuité de ce concile (cette fois-ci, non de façon déclamatoire, mais en proposant une véritable démonstration) avec les autres conciles, à la question de sa fidélité à la Tradition de l'Église. (p.259)

Savoir si, dans quel sens et jusqu'à quel point le concile Vatican II, et surtout le postconcile, peuvent s'interpréter dans la ligne d'une continuité indiscutable, même si elle est évolutive, ou si au contraire ils lui sont étrangers, voire s'ils sont pour elle un obstacle. (p.262)

 

Conclusion

Il est banal de constater qu'à l'égard de la crise doctrinale et disciplinaire dans l'Église, la mouvance « Ecclesia Dei » du catholicisme traditionnel est en général très silencieuse. Silence ainsi décrit dans un texte américain de 1999 qui s'applique à la France d'aujourd'hui :

La plupart des prêtres de la mouvance « Ecclesia Dei » travaillent fidèlement dans la vigne du Seigneur sans guère tenir compte de l'adversaire qui complote contre eux et qui a la possibilité d'écraser leurs efforts quand la chose lui paraîtra opportune. Beaucoup de ces célébrants sincères des rites traditionnels travaillent comme s'ils avaient des œillères, du fait de leur acceptation non-critique et irréaliste de l'état des choses à Rome. C'est là un jeu dangereux pour la foi. Car si la juste critique du modernisme installé est suspendue, cela manifeste une acceptation silencieuse d'une maladie mortelle. [10]

Sans doute les prêtres de la mouvance Ecclesia Dei se trouvent-ils souvent dans une situation dans laquelle, s'ils s'opposaient trop ouvertement aux erreurs conciliaires et post-conciliaires, ils se verraient privés de leur ministère. Mais, à partir du moment où il existe une critique officielle du Concile et du postconcile, ils devraient pouvoir l'utiliser sans empêchement, ce qui leur permettrait de sortir de leur « acceptation silencieuse d'une maladie mortelle » et d'aborder franchement auprès de leurs fidèles les divers aspects de la crise.

Le livre de Mgr Gherardini vient changer les données ; et c'est par là qu'il constitue un évènement.

Ne laissons pas passer l'évènement et faisons connaître ce livre aussi largement que possible [11], en particulier dans la mouvance Ecclesia Dei. Ce qui suppose d'en avoir soi-même un exemplaire et d'en avoir lu au moins quelques chapitres.

 

Arnaud de Lassus

Projet du 29/04/10


[1] Livre publié en Italie par la maison d'édition de la Congrégation des Franciscains de Marie-Immaculée : Casa Mariana Editrice, Via Piana della Croce, 6 - 83040 Frigento (AV), Italie - c'est le même éditeur qui publie la traduction française et une traduction anglaise.

[2] Cette traduction a été présentée à l'occasion du IXe congrès théologique du Courrier de Rome tenu à Paris (8, 9 et 10 janvier 2010).

[3] 264 pages, 15 €. En vente à l'AFS.

[4] Les numéros des pages indiqués sans référence se rapportent au livre de

Mgr Gherardini.

[5] Cf. le discours de Benoît XVI à la Curie, 22 décembre 2005.

[6] Dans les deux cas (encycliques traditionnelles et décret conciliaire), il s'agit de la « liberté civile et sociale en matière religieuse » (sous-titre du décret conciliaire).

Sur ce point voir la brochure AFS « La liberté religieuse trente ans après Vatican II ».

[7] Sur ce sujet, voir le récent livre de Pascal Bernardin « Le crucifiement de saint Pierre ».

[8] Le Syllabus, qui accompagnait l'encyclique Quanta cura du pape Pie IX (8 décembre 1864), se définit lui-même comme « recueil renfermant les principales erreurs de notre temps qui sont signalées dans les allocutions consistoriales, les encycliques et les autres lettres apostoliques de notre saint père le pape Pie IX ». Il s'agit donc d'un texte essentiellement doctrinal.

[9] C'est le cardinal Ratzinger qui, dans son livre « Les principes de la théologie catholique » (p.426-427), a le premier qualifié de contre-Syllabus les déclarations conciliaires Nostra aetate et Dignitatis humanae ainsi que la constitution pastorale conciliaire Gaudium et spes.

[10] Courrier des lecteurs du Remnant du 15 août 1999 (P.O box 1117, Forest Lake MN 55025, États-Unis). Texte déjà cité dans l'article « L'acceptation silencieuse d'une maladie mortelle » du n°175 (octobre 2004) de l'AFS.

[11] Chose d'autant plus importante que le livre semble être actuellement l'objet d'une campagne du silence.

 
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