
Sainte Catherine d'Alexandrie,
la sage conseillère
Dans le paragraphe 4 de sa déclaration Dominus Jesus, du 6 août 2000, le cardinal Ratzinger met en évidence une série de présupposés de nature philosophique qui servent à justifier le pluralisme religieux si répandu aujourd'hui : «la conviction que la vérité sur Dieu est insaisissable et ineffable, même par la Révélation chrétienne», «l'attitude relativiste à l'égard de la vérité», le subjectivisme de ceux qui tiennent la raison comme seule source de connaissance...
Ces mêmes erreurs avaient déjà été relevées par l'encyclique Pascendi de saint Pie X (8 septembre 1907) sur le modernisme[1]. Ainsi, la fausse philosophie constitue-t-elle, aujourd'hui comme hier, l'un des principaux fondements - pour ne pas dire le principal - de l'erreur religieuse. D'où l'importance de savoir garder la vérité dans le domaine de la philosophie[2] ; d'où l'utilité d'avoir recours à la sainte que l'Église a donnée comme patronne aux philosophes : la grande martyre d'Orient, Sainte Catherine d'Alexandrie, dont la fête est célébrée le 25 novembre[3].
Nous nous proposons ici de donner quelques rappels sur la vie et le rôle de cette sainte, très populaire autrefois, et que le malheur des temps a fait oublier.
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Dans son Année liturgique, dom Guéranger commence ainsi la notice qu'il consacre à sainte Catherine :
«Gertrude la Grande[4] avait eu dès l'enfance un attrait spécial pour la glorieuse vierge Catherine; un jour qu'elle désirait connaître ses mérites, le Seigneur la lui montra sur un trône si haut et si magnifique, que, n'y eût-il pas eu de plus grande reine dans le ciel, la gloire de celle-ci aurait semblé suffire à le remplir; de sa couronne rejaillissait sur ceux qui l'honoraient une merveilleuse splendeur»[5].

• Vie de sainte Catherine
Sainte Catherine mourut martyre à Alexandrie vers 305. Voici le récit abrégé de sa vie qui figure au bréviaire et que reproduit dom Guéranger :
«Catherine, noble vierge d'Alexandrie, unit dès le premier âge l'étude des arts libéraux et l'ardeur de la foi. Telle fut bientôt la perfection de sa science comme de sa sainteté, qu'à dix-huit ans elle l'emportait sur les plus instruits. Or, en ce temps, beaucoup de chrétiens étaient, par ordre de Maximin [6], soumis pour leur religion à divers tourments et conduits à la mort; ce que voyant, la vierge alla trouver sans hésiter Maximin lui-même, lui reprocha ses cruautés impies, et démontra par de très sages raisons que la foi dans le Christ était nécessaire au salut.
Maximin, admirant sa prudence, la fit retenir; et mandant de tous côtés les plus savants personnages, il promit de grandes récompenses à quiconque par raisonnement détournerait Catherine de la foi au Christ et l'amènerait au culte des idoles. Mais ce fut le contraire qui arriva. Car beaucoup de philosophes, qui s'étaient rassemblés dans le but de la convaincre, furent par la force et l'habileté de son argumentation embrasés d'un si grand amour de Jésus-Christ, qu'ils n'hésitèrent pas à mourir pour Lui. Maximin donc, ayant essayé des flatteries et des promesses près de Catherine, et comprenant qu'il perdait sa peine, la fit battre et meurtrir avec des fouets garnis de plomb, puis enfermer onze jours en prison sans nourriture ni rien pour apaiser sa soif.
La femme de Maximin et Porphyre, chef de la milice, étant alors venus voir la vierge en sa prison, furent convertis par ses paroles à Jésus-Christ, et ensuite couronnés du martyre. Cependant, Catherine est tirée du cachot : on produit une roue garnie de glaives nombreux et acérés qui doit mettre en pièces cruellement le corps de la vierge; mais bientôt, Catherine priant, la roue se brise, et le prodige amène à la foi beaucoup de monde. Pour Maximin, plus obstiné toujours dans l'impiété et dans la cruauté, il commande de frapper Catherine de la hache. Ce fut le sept des calendes de décembre que la Sainte, présentant courageusement la tête au bourreau, s'envola pour recevoir la double récompense de la virginité et du martyre. Les Anges transportèrent miraculeusement son corps en Arabie et le déposèrent au Mont Sinaï».
Ce transport par des anges est évoqué dans la messe de la sainte :
«Oraison - O Dieu qui avez donné la loi à Moïse sur le sommet du Mont Sinaï, et qui par vos saints Anges avez fait miraculeusement transporter en ce même lieu le corps de votre bienheureuse Vierge et Martyre Catherine, faites que, par ses mérites et son intercession, nous puissions parvenir à cet autre sommet qu'est le Christ».
• Rôle de sainte Catherine
Sainte Catherine est l'un des Saints Auxiliateurs, groupe de quatorze saints [7] particulièrement célèbres pour l'efficacité de l'aide qu'ils apportent à ceux qui les invoquent.
«La fête de sainte Catherine élevée à la dignité de la première classe, comportait l'abstention des œuvres serviles en beaucoup d'églises.
Les philosophes chrétiens, les écoliers, les orateurs et procureurs l'honoraient comme patronne; le doyen des avocats fut appelé bâtonnier en raison du privilège qui lui appartenait de porter sa bannière; tandis que les jeunes filles, organisées en confréries de Sainte-Catherine, estimaient à grand honneur le soin d'orner l'image de leur Sainte vénérée. Comptée parmi les Saints auxiliateurs à titre de sage conseillère, elle voyait beaucoup d'autres corporations se réclamer d'elle, sans autre motif plausible que l'expérience faite par tous de son crédit universel auprès du Seigneur» [8].
• Sainte Catherine et la France
Sainte Catherine est intervenue directement dans la vie de la France et des Francs en plusieurs circonstances mémorables.
- La victoire de Mongisard
C'est le 25 novembre 1177, jour de sa fête, que cinq cents chevaliers francs, sous la conduite du roi lépreux Baudouin IV de Jérusalem, âgé de 17 ans, remportèrent, à Mongisard en Palestine[9] , la victoire la plus extraordinaire de toute l'époque des Croisades : ils défirent complètement des milliers de sarrasins commandés par Saladin e
t sauvèrent la Terre sainte toute entière.
«En cet admirable événement, l'un des hauts faits les plus surprenants de tout le Moyen Age, dans la victoire éclatante de la faiblesse sur la force brutale, chacun vit le doigt de Dieu»[10].
Le doigt de Dieu... et l'intercession des saints, tout spécialement celle de sainte Catherine en l'honneur de laquelle fut construit, sur le terrain même de la bataille, le prieuré de sainte Catherine de Mongisard.
- Le conseil de Jeanne d'Arc
Après Baudouin IV de Jérusalem, un autre chef de guerre de 17 ans bénéficia de l'appui de sainte Catherine : sainte Jeanne d'Arc. Celle-ci en effet connut sa vocation par l'intervention de saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite lui parlant de «la grande pitié qui était au royaume de France».
«Sain
t Michel forme avec sainte Catherine et sainte Marguerite le conseil invisible qui inspire et soutient tout ce que Jeanne entreprend. Jeanne réfère à ce conseil des difficultés suscitées par les guerriers, des questions posées par les faux docteurs de Rouen; et elle oppose hardiment les décisions et les réponses qu'elle en reçoit, aux décisions et aux sophismes des guerriers et des faux juges.
Rien de plus touchant que l'intimité qui règne entre la jeune fille et ses célestes maîtresses. La Pucelle est une jeune sœur aimée qu'elles conduisent avec une sainte familiarité, révérant en elle la divine puissance qui veut se manifester par un si chétif instrument. Elles se laissent voir à leur élève; elles lui parlent, l'encouragent, l'animent, lui font des reproches, la consolent, répondent à ses difficultés; bien plus, lui permettent de les embrasser, et Jeanne en les accolant respire de célestes parfums»[11].
- L'épée trouvée dans l'église sainte Catherine de Fierbois
Quand, avant de partir pour Orléans, Jeanne d'Arc reçut son armure, elle fit chercher l'épée que ses voix lui avaient indiquée :
«C'est une épée portant cinq croix en haut de la lame. On devait la trouver ensevelie à fleur de terre derrière l'autel de cette chapelle de Fierbois, consacrée à sainte Catherine. Elle est couverte d'une couche de rouille, aisément enlevée. L'histoire de cette épée, annoncée et découverte dans des conditions si étranges est bien faite pour frapper l'imagination. En réunissant au même endroit l'épée de Charles Martel qui avait sauvé la France des Maures et celle de Jeanne qui allait la sauver des Anglais, cette coïncidence fait figure de miracle. Elle offrait aux Français un thème merveilleux d'où leur espérance pouvait prendre son essor»[12]. .
• Le panégyrique de Bossuet
A une époque où les Français étaient plus soucieux qu'aujourd'hui d' invoquer les saints protecteurs de la patrie, Bossuet prêcha un magnifique panégyrique de sainte Catherine[13] dont voici quelques extraits :
«C'est un grand miracle, Messieurs, qu'une fille de dix-huit ans ait osé marcher sous les étendards de cette armée (celle des martyrs) laborieuse et entreprenante, dont la discipline est si dure, qu'elle ne doit l'emporter sur ses ennemis qu'en les lassant par sa patience. Mais je ne crains point d'assurer que c'est quelque chose encore de plus admirable, qu'elle tienne rang parmi les docteurs; et que Dieu unissant en elle, si je puis parler de la sorte, toute la force de son Saint-Esprit, elle ait été aussi éclairée pour annoncer la vérité, qu'elle a paru déterminée à mourir pour elle. (...).
- La vérité est un bien commun : quiconque la possède, la doit à ses frères, selon les occasions que Dieu lui présente. Par ce principe, Messieurs, celui que Dieu a honoré du don de science est obligé d'éclairer les autres. Mais comme, en faisant connaître la vérité, il se fait paraître lui-même, et que ceux qui sont instruits par son entremise lui rendent ordinairement des louanges, comme une juste reconnaissance d'un si grand bienfait, il est à craindre qu'il ne se corrompe par les marques de la faveur publique, et qu'il ne perde sa récompense par un désir empressé de la recevoir.
C'est ici le miracle de la main de Dieu dans la sainte que nous honorons; et quoique ce soit un grand prodige de voir Catherine savante, c'est encore quelque chose de plus surprenant de voir Catherine modeste, et ne se servir de cette science que pour faire régner Jésus-Christ.
- Apprenons d'un si saint exemple à rendre témoignage à la vérité, à la faire triompher du monde, à faire servir toutes nos lumières à un si juste devoir qu'elle nous impose. O sainte vérité (...) : je vous dois le témoignage de ma parole; je vous dois le témoignage de ma vie; je vous dois le témoignage de mon sang.
Je vous dois le témoignage de ma parole (...).
Mais, Chrétiens, il ne suffit pas de lui donner celui de la voix, qui n'est qu'un son inutile (...). Il faut honorer la vérité par la vérité, en la faisant paraître en nous-mêmes par des effets dignes d'elle.
Mais, outre le témoignage des œuvres, nous devons encore à la vérité le témoignage du sang. Car la vérité, c'est Dieu même. Il lui faut un sacrifice complet, pour lui rendre tout le culte qui lui est dû, et pour honorer dignement l'éternelle consistance de sa vérité. Nous devons nous préparer tous les jours à nous détruire[14]
pour elle, si jamais elle exige de nous ce sacrifice. Ainsi a fait Catherine (...)».
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A notre époque de confusion et d'incohérence intellectuelles, quelles requêtes particulières adresserons-nous à sainte Catherine ?
Demandons lui d'affermir notre sens de la vérité, si souvent troublé par le conditionnement des media.
Demandons-lui de savoir combattre le pluralisme religieux qui pénètre partout sous couvert d'œcuménisme[15].
Demandons-lui le don de la clarté.
Supplions-la aussi de porter secours à notre patrie dans ses épreuves actuelles, comme elle le fit aux temps de Beaudoin IV et de Jeanne d'Arc.
Arnaud de Lassus
[1] Cf. cette remarque de Louis Jugnet «La fausse philosophie, telle est l'origine empoisonnée d'où tout découle (pour le modernisme)»
[2] Cf. l'article «A propos de : "la pensée de saint Thomas d'Aquin"» du n°150 (août 2000) de l'A.F.S
[3] Dans le calendrier traditionnel. Dans le nouveau calendrier, cette fête a été supprimée; suppression qui n'est peut-être pas sans rapport de cause à effet avec la crise doctrinale actuelle
[4] Sainte Gertrude, morte vers 1302, première grande révélatrice de la dévotion au Sacré-Cœur
[5] Legatus divinae pietatis, IV, t. VII
[6] Maximin II Daïa, neveu de l'empereur Galère, qui le nomma césar en 305; il gouverna l'Egypte et la Syrie et mourut en 313
[7] S. Georges, S. Blaise, S. Erasme, S. Pantaléon, S. Vite (ou Guy), S. Christophe, S. Denys, S. Cyriaque, S. Acace, S. Eustache, S. Egide (ou Gilles), S. Marguerite, S. Barbe, S. Catherine
[8] Dom Guéranger, Année liturgique
[9] Lieudit Tell el-Gézer, dont les Francs avaient fait Mongisard, au nord-ouest deJérusalem
[10] Pierre Aubé, Baudouin IV de Jérusalem, le roi lépreux, p.173.
[11] R.P. Ayroles, Jeanne d'Arc sur les autels et la régénération de la France, p.83
[12] Antoine Argoud, Les deux missions de Jeanne d'Arc, p.68
[13] Panégyrique prêché en 1660
[14] «Nous devons nous préparer tous les jours à nous détruire pour elle (la vérité)». Bossuet entend par là que nous devons nous préparer à risquer la mort et à subir le martyre pour la vérité
[15] La déclaration Dominus Jesus condamne avec force le pluralisme religieux; condamnation malheureusement affaiblie par l'apologie, faite par cette même déclaration, de l'œcuménisme conciliaire qui, dans la pratique, conduit au pluralisme religieux





