N'oublions pas le «Saint de Toulouse»

Chaque année qui passe est toujours occasion de célébrer les centenaires les plus divers... Celui de la mort du Père Marie-Antoine, le « Saint de Toulouse » aura marqué aussi l'année 2007. En particulier avec l'édition d'une importante biographie[1], écrite par une élue locale toulousaine et qui sauvera de l'oubli la mémoire de cette grande figure religieuse du XIXe siècle, dont la cause de béatification reste en instance.
Léon Clergue est né à Lavaur, dans le Tarn, le 23 décembre 1825, d'une famille très chrétienne. Sa mère était surnommée « la Vendéenne», étant descendue seule dans la rue, en 1830, pour arracher le drapeau révolutionnaire aux mains des manifestants. D'une telle mère, notre héros héritera, en plus d'une foi conquérante, d'un zèle indéfectible pour la monarchie et sa patrie :
Quand je serai au Paradis, je prierai tant pour la France que Dieu lui accordera le salut.
Ayant achevé son séminaire à Toulouse, il est nommé vicaire à Saint Gaudens, brûlant de charité pour tous, riches et pauvres, enrôlant même le sous-préfet dans sa confrérie de Saint Vincent de Paul. A l'image de son divin Maître, il œuvrait le jour et priait la nuit, et c'est en faisant un chemin de Croix à 2h du matin, qu'il entendit cet appel intérieur : « Tu seras capucin ! ». La prière et l'accord des supérieurs lui confirmèrent que c'était bien la volonté de Dieu.
A cette époque, les grands ordres religieux se relevaient à peine de la tourmente révolutionnaire, et son noviciat achevé, le P
ère Marie-Antoine se vit bientôt chargé par ses supérieurs de fonder le nouveau couvent capucin de Toulouse, sur la « Côte pavée ». Il en sera aussi le farouche gardien pendant la triste période des expulsions, et la maréchaussée n'osera jamais l'en chasser, de peur d'une rapide émeute de la ville, la popularité du bon Père étant trop bien établie.
Comme pour les apôtres et saints des siècles passés, Dieu confirmait en effet sa forte prédication par des miracles étonnants. Miracles de la grâce surtout, par des conversions retentissantes, mais quelquefois aussi miracles dans l'ordre de la nature, comme celui « du chou », qui défraya la chronique toulousaine.
Un jardinier travaillait le dimanche, et le bon Père vint l'adjurer de se mettre en règle avec le 3e commandement. L'autre lui rétorqua qu'il lui fallait aussi nourrir sa famille le dimanche. Alors, le saint missionnaire l'assura que s'il était résolu à sanctifier dorénavant le jour du Seigneur, il en serait largement rétribué. La proposition acceptée, le Père Marie-Antoine bénit le jardin d'un large signe de croix. Par la suite, un chou se mit à croître d'une manière tout à fait singulière et démesurée, à tel point que les toulousains affluèrent pour venir le voir. A la porte de l'enclos, le jardinier tendait sa casquette, et ses filles en furent largement dotées...
Le Père Marie-Antoine fut aussi populaire à Lourdes qu'à Toulouse, et dans ce sanctuaire où l'on se détournait à peine au passage d'un évêque, on se pressait autour du bon Père pour lui demander une bénédiction, ou baiser le crucifix de son chapelet. Il connut et fit connaître ce pèlerinage peu après les apparitions.
Sainte Bernadette lui en fit personnellement le récit, et communia de sa main. C'est lui qui instaura la célèbre procession aux flambeaux, cérémonie qu'il avait déjà mise au programme de ses missions paroissiales.
Un jour qu'il dirigeait les prières des malades au passage d'un prêtre ramenant le Saint Sacrement de la grotte, le Père Marie- Antoine se mit à scander les acclamations suppliantes des malades de l'Evangile :
Seigneur, guérissez-moi ! Seigneur, faites que je voie ! Etc.
C'est donc aussi à lui que l'on est redevable de ces touchantes litanies récitées pendant la bénédiction du Saint Sacrement. Celui qu'on appelait « le brancardier des âmes » confessait jour et nuit dans un recoin à droite de la porte d'entrée du Rosaire, dormant parfois sur place la tête contre la muraille. On le sollicitait pour prêcher aux grandes occasions aussi bien qu'à un groupe de pèlerins, et sa parole enflammée fit ainsi s'exclamer le célèbre Monsabré : Voilà comment nous devrions tous prêcher !
Il était notoire enfin que notre capucin "aidait la Sainte Vierge à faire des miracles" par ses prières à la grotte au nom des pèlerins, suscitant de merveilleuses guérisons ou des conversions retentissantes, comme celle d'une protestante dont le fils prêtre désespérait, ayant même écrit au Pape Pie IX de prier à cette intention.
Ces résurrections spirituelles foisonnent à l'occasion de ses multiples missions paroissiales, dont la liste tient plusieurs pages dans les pièces du dossier en vue de la béatification du Serviteur de Dieu.
Des curés désolés de voir leurs églises dépeuplées les retrouvaient après son passage, bondées de fervents fidèles. Un chef de gare fit même retarder le départ du train pour attendre le glorieux missionnaire.
Celui-ci ne versait pas dans un œcuménisme libéral, et était redouté des pasteurs protestants, depuis sa première controverse avec eux, qui fut publiée et lui valut des félicitations du Pape. Sa première et seule question se résumait à ceci :
Prouvez-moi votre autorité de pasteur; de qui avez-vous reçu votre mission ?
Et de se tourner vers l'assistance :
Si vous pouviez sauver vos âmes dans le protestantisme, et si je pouvais m'y sauver moi-même, je ne vous parlerais plus de vous faire catholique ! Votre prétendue religion est, en effet, bien plus commode ; mais si elle est plus commode pour vivre, elle est bien peu commode pour mourir ! Voilà pourquoi je suis obligé de vous annoncer, de la part de Dieu, que vous êtes tous obligés d'être catholiques, et de bons catholiques !
Vaillant soldat - ou plutôt capitaine - du Christ-Roi, cet intrépide capucin n'hésitait pas à écrire aux grands hommes de l'époque, par exemple au duc d'Orléans en prison :
Vous vous êtes révélé antirévolutionnaire, parce que vous avez compris que vous ne pouvez régner que par Dieu.
Quand il ne peut atteindre les présidents ou ministres directement, il écrit à leurs épouses, telle cette lettre à Madame Loubet :
J'ai dit la vérité à tous ceux qui, depuis cinquante ans, ont été à la tête de la France, leur rappelant de la part de Dieu ce qu'ils étaient obligés de faire, et les châtiments que Dieu leur réservait s'ils ne le faisaient pas. Tous ces châtiments, hélas ! sont arrivés pour eux... Voici votre époux, président de la République, et responsable comme eux... Comment évitera-t-il lui aussi, la justice de Dieu ?
Royaliste de toutes les fibres de son cœur, comme la plupart des bons catholiques d'alors, il ne put s'empêcher d'écrire aussi une lettre douloureuse au cardinal Lavigerie après son toast d'Alger.
Une âme d'une telle trempe ne pouvait se laisser abattre par les progrès de la Révolution, et pour soutenir le parti catholique, il écrivit plusieurs brochures dont l'une d'elles titrait : Le Grand Pape et le Grand Roi
Dans une autre (« Le salut par le droit chrétien »), il transmet toute son espérance à la postérité :
La France est-elle condamnée à périr ? Tout autre peuple périrait, mais la France ne périra pas ; et cela pour trois raisons : la première, parce que son sort est providentiellement lié à celui de l'Eglise et que l'Eglise ne peut périr ; la seconde, parce que, au moment critique, Dieu est toujours intervenu pour la sauver : Geneviève, Jeanne d'Arc, le Sacré-Coeur et Notre- Dame de Lourdes, autant de preuves éclatantes de son amour ;la troisième, enfin, c'est l'affirmation traditionnelle des Papes : tous, depuis des siècles, ont affirmé que le salut leur viendra de la France ; tous ont fait écho aux paroles de Saint Rémi baptisant Clovis : « Dieu l'a dit : Je me réserve cette nation pour mon Eglise ; quand elle sera coupable, elle sera châtiée, mais elle ne périra jamais ».
En conclusion : ce serait encore un miracle à son actif, si le Père Marie-Antoine, canonisé de sont vivant par la voix populaire, l'était par l'Eglise postconciliaire. L'avocat du diable n'aurait qu'à invoquer ses diatribes à l'encontre des « frères séparés », sans avoir besoin d'évoquer ses convictions sur la démocratie et les droits de l'homme...
Mais la Communion des Saints reste une vérité de Foi inébranlable, et nous pourrons prier cet ardent apôtre pour le relèvement de nos paroisses, de nos monastères, de nos institutions. Il nous a promis, en testament, de passer son ciel à intercéder pour le salut de notre pays : n'oublions pas le « Saint de Toulouse », et en le vénérant, glorifions ainsi le divin Maître dont il fut le si fidèle serviteur.
F. J.
Prière
(Imprimatur Toulouse 1939)
Seigneur, qui aimez à manifester Votre puissance et Votre miséricorde par le choix d'âmes au zèle dévorant pour votre honneur et le salut du prochain, daignez glorifier le Père Marie-Antoine, ce grand apôtre qui, durant plus de cinquante ans, Vous fit connaître aux petits et aux humbles ; Vous fit aimer des âmes justes ; ramena dans le sentier du devoir de si nombreux pécheurs, et peut, en raison de sa lutte incessante contre les puissances des ténèbres, être appelé la terreur des démons.
Ainsi soit-il !
[1] « Le Saint de Toulouse s'en est allé », par Jacqueline Baylé, 639 p. - Editions du Carmel, 33 av. Jean Rieux, 31500 Toulouse - 22€. On trouve encore dans des listes de livres d'occasion la très belle « Vie du Père Marie-Antoine », par le P. Ernest-Marie de Beaulieu (680 p.) ou sa plaquette résumée : « Le Père Marie-Antoine, capucin » (47 p.)





