Monsieur l'abbé,
Il y a quelques jours, vous m'avez demandé ce que je pensais de la possibilité de faire dire le Pater par l'assemblée au cours de la messe et de bien vouloir sonder les membres de la chorale sur ce point.
C'est très humblement que je vous donne mon point de vue, car je ne suis qu'un simple laïc et je n'ai aucune compétence particulière sur ce point. Le seul mérite dont je puisse me prévaloir est d'avoir vécu la crise de la liturgie en France depuis son début, puisqu'elle a éclaté au moment où j'allais avoir dix-huit ans.
Je suis également conscient que la documentation dont je dispose est sûrement incomplète. Toutefois, depuis trente ans, j'ai pas mal lu sur la question de la messe : j'espère que ceci donnera quelque valeur à mon témoignage. Mais je le prends pour ce qu'il vaut et je suis prêt à écouter toutes les remarques qui pourraient être faites sur ce que je pense.
Afin de répondre le plus clairement possible à votre question, il me semble nécessaire de bien distinguer deux points de vue : celui de la tradition liturgique et celui de la pertinence d'un changement. Une étude soigneuse de la tradition est, à mon avis, un préalable essentiel pour bien analyser l'opportunité d'un changement sur un point du rite. Certes, la lettre tue et l'esprit vivifie. Mais l'esprit sans la lettre est sujet à l'égarement.
Vous me pardonnerez d'être un peu long. Mais la question est tellement discutée depuis plus de trente ans (en France tout au moins) qu'il est indispensable d'être le plus précis et le plus complet possible.
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•I. La Tradition et la discipline concernant le Pater
• La place du Pater dans le rite romain
Comme point de départ, il m'a paru bon de partir de votre remarque concernant la place du Pater. Si je vous ai bien compris, vous me disiez que le Pater était maintenant considéré comme faisant partie du rite de communion et non plus du Canon. Que cela soit ou non le sens de votre remarque, il est de toute façon indispensable de connaître la place exacte du Pater : Fait-il partie du Canon, auquel cas il est d'emblée exclu de le faire réciter par les fidèles ? Ou fait-il partie du rite de communion ?
Je ne suis pas en mesure de dire si le Pater a été considéré autrefois comme faisant partie du Canon. Mais ce qui est sûr, c'est que, si cela a été, ce n'est plus l'opinion de l'Eglise depuis fort longtemps. En 1880, le père Emmanuel écrivait dans le Bulletin de Notre-dame de la Sainte Espérance :
Prières et cérémonies avant la communion
La partie du sacrifice qui se rapporte à la communion commence au Pater. Le chant du Pater a pour effet de réunir tous les cœurs dans les mêmes pensées et les mêmes désirs ; cette sublime prière contient, d'ailleurs, la demande expresse du pain quotidien ; or, c'est une maxime des saints, que Dieu veut que nous lui demandions ce qu'il veut nous donner.
La prière qui suit est un commentaire de la dernière demande du Pater : libera nos a malo. En la faisant, le prêtre prend la patène, la baise, la met sous l'hostie, puis rompt l'hostie elle-même en deux fragments, et laisse tomber une parcelle dans le calice. Il chante : la paix du Seigneur soit avec vous ! et dit l'Agnus Dei.
Dans son livre Notre messe, écrit en 1941, Monseigneur Chevrot fait clairement terminer le Canon à l'Amen du Per ipsum. Dans le chapitre Conclusion de la prière eucharistique, il écrit :
Nous voici aux deux dernières phrases de la prière canonique. [...] Une envolée magnifique va reprendre et clore le thème de l'offrande : Per ipsum ... C'est la doxologie qui conclut l'anaphore et durant laquelle, jusqu'au VIIème siècle, avait lieu la fraction. (On sait, d'autre part, que l'insertion du Pater avant la fraction est due à saint Grégoire).
[...] Per omnia saecula saeculorum. Ces mots ne sont séparés de ce qui précède que depuis le XVIème siècle ; n'allez pas supposer qu'ils soient une introduction au Pater. Ils forment la conclusion de la prière canonique, que le célébrant chante sur le même ton que la préface, et qui appelle votre réponse unanime et enthousiaste : Amen. Avec votre Amen, la prière d'offrande est achevée.... Saint Justin écrivait au milieu du IIème siècle : "Celui qui préside ayant achevé les prières et l'action de grâces, tout le peuple présent acclame en disant : Amen".
Et dans le chapitre suivant, intitulé Le Pater, Monseigneur Chevrot poursuit :
[Le Pater] figure dans presque toutes les anciennes liturgies eucharistiques. Cependant la place qui lui fut assigné n'est pas partout la même.
En règle générale, le Pater était récité comme préparation à la communion. [...] Avant de communier, le célébrant entonnait l'oraison dominicale. Chez les Grecs et dans les Gaules, les fidèles la chantaient en même temps que lui. Aujourd'hui encore, notre liturgie du Vendredi Saint, qui n'a ni consécration ni canon, comporte le chant du Pater, ce qui prouve bien qu'à Rome, il fit originairement partie du rite de la communion.
Au contraire, à Constantinople et à Jérusalem, le Pater se disait avant la fraction, aussitôt après l'anaphore ; c'est cet usage qu'à la fin du VIème siècle saint Grégoire introduisit dans la messe romaine. Le pape estimait que la prière de Jésus ne devait pas être dite au trône, mais à l'autel, "sur le corps et le sang du Seigneur". Dès lors, le Pater, sans faire partie à proprement parler du canon consécratoire, en apparaît comme le complément. Il constitue du moins une liaison parfaite entre les deux parties du saint sacrifice, car il est également une prière d'offrande et une oraison préparatoire à la réception du sacrement.
Remarquons que si saint Grégoire a placé le Pater juste avant la fraction de l'hostie, c'est donc que le Pater fait partie du rite de communion au moins depuis le VIème siècle. Toutefois, l'insertion du Pater dans la messe est antérieure. En effet, dans le missel de l'abbé Babin, approuvé par l'évêque d'Angers en 1921, il est noté à propos du Pater : "Selon saint Jérôme, ce serait Notre Seigneur Jésus-Christ lui-même qui en aurait prescrit la récitation aux apôtres."
Enfin dans Mediator Dei, Pie XII fait clairement terminé le canon à l'Amen du Per ipsum.
Les missels ont naturellement présenté les choses de cette façon. Dans le Dom Lefebvre de 1923, le Pater figure dans la cinquième partie de la messe intitulée : Communion - Du Pater aux ablutions, avec l'explication suivante :
Le sacrifice est offert à Dieu qui est apaisé. Il va nous donner dans la sainte communion son baiser de paix. Le prêtre s'y prépare par la récitation du Pater qui est un sacramental. Il nous faut demander notre pain quotidien et les dispositions de charité envers Dieu et le prochain qui sont indispensables pour communier, car recevoir l'Eucharistie c'est resserrer les liens qui nous unissent à Jésus et à son corps mystique.
Dans la Tradition, le Pater a donc toujours fait partie du rite de communion (ou tout au moins depuis saint Grégoire). Sa place a pu changer : juste avant la communion ou juste après le Canon ; mais je n'ai trouvé aucun texte (en tout cas pas de texte récent) affirmant que le Pater faisait partie du Canon. Il n'y donc eu aucun changement récent de la position du magistère sur ce point. On ne peut donc invoquer un tel changement pour justifier la récitation du Pater par les fidèles.
• Le chant du Pater par l'assemblée
Bien qu'ayant toujours (ou presque toujours) fait partie du rite de communion, le Pater n'a jamais été récité ou chanté par les fidèles. Monseigneur Chevrot précise :
Les fidèles n'en prononcent que les derniers mots ; le célébrant seul chante ou dit à voix haute la divine prière, ce qui lui confère un caractère de plus grande gravité.
[...] C'est alors que l'assistance interrompt le célébrant pour formuler elle-même la dernière demande : "mais délivrez-vous du mal".
Cette tradition de la récitation du Pater par le prêtre seul nous vient de l'antiquité. Le pape saint Grégoire le Grand affirmait au VIème siècle que "La prière du Seigneur, chez les Grecs, est dite par tout le peuple ; chez nous par le prêtre seul " (Lettre à Jean de Syracuse, Epist. IX, 26).
Saint Augustin le confirme également : "Dans l'église, on récite chaque jour à l'autel de Dieu cette oraison dominicale, que les fidèles écoutent" (Sermo 58, n°12).
Enfin, on retrouve cette tradition liturgique à l'office divin, dans le bréviaire Romain comme dans le bréviaire bénédictin, durant lequel on ne récite jamais le Pater en commun à voix haute : soit le célébrant l'entonne et tous continuent à le réciter en silence, soit le célébrant le récite seul à voix haute. La récitation par les fidèles que Monseigneur Chevrot mentionne chez les Grecs et en Gaule n'est qu'une exception.
D'après mes différentes lectures, la raison de ce choix est la suivante : en premier lieu, une telle récitation du Pater lui confère un caractère de plus grande gravité. Ensuite, le prêtre, les bras en croix et les yeux fixés sur l'Hostie, prête en quelque sorte sa voix à la sainte victime : c'est Jésus lui-même qui dit en notre nom "Pater noster". Tel est l'usage traditionnel. C'est cet usage qui figure dans les missels, jusqu'en 1965.
Autre preuve : en 1951 une révision facultative du triduum pascal fut promulguée par Pie XII. Quatre ans plus tard, par un décret du 16 novembre 1955, elle fut incorporée dans une révision globale des offices de la Semaine Sainte, obligatoire à partir de 1956. Ce décret prévoit la récitation du Pater par les fidèles avec le prêtre au cours de la messe des présanctifiés. Mais cette façon de réciter le Pater n'a pas été étendue à la messe. Ceci est tout à fait logique. Car, à la messe, le prêtre agit in persona christi. En disant seul le Pater, c'est comme si le Christ priait à sa place. Par contre, pendant l'office du Vendredi Saint, le Christ est au tombeau. Le prêtre ne peut donc plus agir in persona christi. Dès lors, il est convenable que la récitation se fasse en commun ce jour-là.
Quoi qu'il en soit, dans le Directoire pour la pastorale de la messe à l'usage des diocèses de France de novembre 1956, il est explicitement mentionné l'interdiction de réciter le Pater :
66. Il faut toujours sauvegarder la primauté du célébrant. Jamais sa voix ne doit être couverte par des lectures ou des commentaires pendant les prières proprement sacerdotales : Collectes, Préface, Pater, Postcommunions.
133. L'assemblée doit être debout : quand le célébrant entre et sort ; pendant l'Evangile ; quand le célébrant s'adresse à elle ou récite au nom de tous la Collecte, la Préface, le Pater, la Postcommunion.
192. Le célébrant, dont la fonction, moins visible ici qu'à la messe solennelle, est cependant identique, ne manquera jamais de réciter à haute voix la Collecte, la Préface, le Pater et la Postcommunion. A ces moments, ni le lecteur, ni les chants, ni l'orgue ne couvriront sa voix, et les fidèles l'écouteront en silence.
Ce texte des évêques de France prouve qu'il n'y a probablement jamais eu d'indult de Pie XII pour la récitation du Pater par les fidèles, contrairement à ce que m'avait affirmé un prêtre.
La première mention officielle d'une autorisation de réciter le Pater par les fidèles figure dans l'instruction de la Sacré Congrégation des Rites sur la musique sacrée et la liturgie en date du 3 septembre 1958 (donc sous Pie XII) et signée du cardinal Cigognani, préfet de cette congrégation. Dans la partie Participation des fidèles à la messe lue, au numéro 32, il est dit :
Aux messes lues, tout le Pater noster, qui est l'antique prière de préparation à la Communion peut être récité par les fidèles en même temps que le célébrant, mais en latin seulement, et tous ajoutant Amen. Toute récitation en langue vulgaire est exclue.
Notons que cette récitation n'est pas obligatoire : ce n'est qu'une possibilité. En outre, dans la partie Participation des fidèles à la messe in cantu, le Pater ne figure pas dans les prières que peut chanter l'assemblée. D'ailleurs, l'instruction ne manque pas de rappeler en introduction, au numéro 22 : "Cette participation doit être avant tout intérieure, entretenue par une pieuse attention de l'âme et des affections du cœur...", ce qui est parfaitement conforme à l'esprit de Mediator Dei.
A cette époque, la Congrégation des Rites prévoyait toujours une période d'essai avant d'officialiser un changement. C'est pourquoi cette récitation du Pater aux messes lues n'était que facultative. Et apparemment cette possibilité ouverte par la Congrégation des Rites n'a fait l'objet d'aucune directive pour les diocèses de France.
Or, ce point ne fut pas repris dans les instructions suivantes de la Congrégation des Rites : ni dans le Code des rubriques du missel Romain publié le 26 juillet 1960, ni surtout dans l'Ordo missae promulgué le 23 juin 1962. Voici ce que précise l'Ordo dans la partie Rites à observer dans la célébration de la messe :
1. Le célébrant, après avoir couvert le calice et adoré le Sacrement, se lève et, posant les mains étendues sur l'autel de part et d'autre à l'intérieur du corporal, il dit à voix intelligible : Per omnia saecula saeculorum. Lorsqu'il dit : Oremus il joint les mains et incline la tête vers le Sacrement. En commençant : Pater noster, il étend les mains et, se tenant avec les yeux fixés sur le Sacrement, le poursuit jusqu'à la fin. Quand le ministre a répondu : Sed libera nos a malo, le célébrant dit à voix basse : Amen, puis de la main droite, gardant le pouce et l'index joints, il essuie la patène légèrement avec le purificatoire, et la prend entre l'index et le doigt du milieu ; la tenant droite appuyée sur l'autel, la gauche posée sur le corporal, il dit à voix basse : Libera nos, quaesumus, etc.
Il semble donc que la possibilité ouverte en 1958 ait été jugée inopportune. Ce point de l'instruction de la Sacré Congrégation des Rites a donc été abrogé puisque non explicitement repris par un document postérieur.
Quoi qu'il en soit, les missels édités à partir de 1962 continueront à indiquer une récitation du Pater par le prêtre seul et supprimeront le Confiteor avant la communion, conformément aux règles de l'Ordo de 1962.
Tout ceci est confirmé par ce que disait le professeur Robert Spaemann dans l'intervention qu'il fit au colloque Autour de la question liturgique, qui s'est tenu à Fongombault en juillet 2001 sous la présidence du cardinal Ratzinger :
Le chant du Pater en commun est clairement contre la tradition romaine. Déjà saint Grégoire défendait la coutume latine du chant par le prêtre seul, et saint Augustin lui aussi ne connaissait pas d'autre usage. En cela, la coutume du rite latin est mieux fondée que celle des grecs. Car le Pater n'est ni une acclamation, ni une hymne, il est une prière. Il n'est pas une prière du prêtre seul, mais de toute la communauté. Or c'est un malentendu grave de penser qu'une prière de la communauté devrait être chantée collectivement, comme une hymne. Même du point de vue psychologique, il est plus facile de participer de façon personnelle à une prière en suivant le chant d'une voix unique, qu'en la chantant tous ensemble. Le chant collectif a un tout autre sens ; il est à sa place quand il s'agit des acclamations et des hymnes. Remarquez que Pie XII, en introduisant la récitation communautaire du Pater le Vendredi Saint, ne le faisait pas chanter, mais seulement réciter ensemble, et cela, uniquement à cette occasion. (Tiré des actes du colloque, page 143 et 144).
Le cardinal Ratzinger n'a semble-t-il fait aucune remarque sur ce point. On peut donc penser qu'il était d'accord.
Il faut attendre 1964 pour voir un deuxième texte concernant la récitation du Pater par l'assemblée. En effet, le 26 septembre 1964, soit moins d'un an après la promulgation de Sacrosanctum concilium, paraît l'Instruction pour l'exécution de la Constitution sur la liturgie "Inter oecumenici" promulguée conjointement par la Congrégation des Rites et le Conseil pour l'exécution de la Constitution sur la liturgie :
48. En attendant que soit entièrement restauré l'Ordo de la messe, on observera déjà ce qui suit : [...]
g) Le Pater noster, aux messes lues, peut être récité par le peuple avec le célébrant dans la langue du pays ; dans les messes chantées, il peut être chanté par le peuple en langue latine, avec le célébrant, ou même, si cela a été décidé par l'autorité ecclésiastique qui a compétence sur le territoire, dans la langue du pays, sur des mélodies approuvées par cette autorité ;
En novembre 1964 en France, c'est-à-dire à peine deux mois plus tard, la commission pour la liturgie fait paraître un document intitulé Directives pratiques de la Commission Episcopale de Liturgie qui doit entrer en vigueur le 7 mars 1965 :
93. Le Pater, à toute messe, peut être dit ou chanté, en latin ou en français (sur des mélodies approuvées), par le peuple avec le célébrant. Son introduction peut être en français.
Jusqu'à cette date de novembre 1964, les textes en provenance du magistère ne font jamais état d'une récitation du Pater par les fidèles. Ainsi l'épiscopat français rédigea trois ordonnances sur la liturgie cette même année (14 janvier, 14 octobre et 26 novembre 1964) : aucune d'elles ne fait mention d'une récitation du Pater par les fidèles. Pourtant, les deux dernières ordonnances abordent la question du Pater pour autoriser sa récitation en français.
En juin 1965, le nouveau missel est promulgué ; il apporte de nombreuses modifications, dont en particulier, la suppression du Judica me et du dernier Evangile, l'ajout de saint Joseph au canon, la récitation du Pater par les fidèles, ... et l'autorisation de dire de nombreuses prières en vernaculaire.
75. Le célébrant, après avoir couvert le calice et adoré le sacrement, se lève et, joignant les mains, chante ou dit à haute voix : Oremus. Vient ensuite l'oraison dominicale, que le peuple peut chanter ou dire en entier avec le célébrant. Le célébrant la profère les mains étendues. A la fin on ne dit pas Amen.
En résumé, la Tradition de façon ininterrompue depuis les origines de la chrétienté (au moins depuis saint Grégoire) jusqu'en 1964 a placé le Pater dans le rite de communion. Et elle ne le fait réciter que par le prêtre (au moins depuis saint Augustin) bien que faisant partie du rite de communion.
Sa récitation par les fidèles n'a jamais été autorisée avant 1965. Il y eut une autorisation donnée en septembre 1958 par la Congrégation des Rites pour les messes lues. Mais elle ne fut pas suivie d'une ordonnance des évêques de France. Et cette possibilité n'a pas été reprise par l'Ordo de 1962. La première autorisation donnée par la Sacré Congrégation des Rites et suivie d'une directive des évêques de France date de novembre 1964. Elle fut incluse dans l'Ordo de 1965.
•II. La pertinence d'un changement
Toutefois, tradition ne veut pas dire impossibilité de changer. Dans Mediator Dei, au chapitre intitulé L'évolution de la Liturgie, Pie XII enseigne :
De tout temps, la hiérarchie ecclésiastique a usé de ce droit sur les choses de la liturgie ; elle a organisé et réglé le culte divin, rehaussant son éclat de dignité et de splendeurs nouvelles, pour la gloire de Dieu et le profit spirituel des chrétiens. Et, de plus, elle n'a pas hésité - tout en sauvegardant l'intégrité substantielle du sacrifice eucharistique et des sacrements - à modifier ce qu'elle jugeait n'être pas parfaitement convenable, à ajouter ce qui lui paraissait plus apte à accroître l'honneur rendu à Jésus-Christ et à l'auguste Trinité, ou à instruire et stimuler le peuple chrétien de façon plus bienfaisante.
En effet, la sainte liturgie est formée d'éléments humains et d'éléments divins ; ceux-ci, évidemment, ayant été établis par le divin rédempteur, ne peuvent en aucune façon être changés par les hommes ; les premiers, au contraire, peuvent subir des modifications diverses, selon que les nécessités des temps, des choses et des âmes les demandent, et que la hiérarchie ecclésiastique, forte de l'aide de l'Esprit-Saint, les aura approuvés. De là vient l'admirable variété des rites orientaux et occidentaux ; de là l'accroissement progressif par lequel des coutumes cultuelles et des œuvres de piété particulières se développent peu à peu alors qu'on n'en trouvait qu'un faible indice dans les âges antérieurs ; et de là vient aussi parfois que telles pieuses institutions, que le temps avaient effacées, sont de nouveau remises en usage. (Mediator Dei)
Pie XII poursuit en expliquant tout le bienfait de cette juste évolution et il fait une longue citation de toutes les évolutions récentes de la liturgie. Pie XII dit très clairement que l'Eglise n'a jamais été contre une évolution de la liturgie. Il serait donc absurde d'être par principe opposé à tout changement. Mais Pie XII rappelle aussi qu'il y a des conditions très précises pour ces changements.
Pour pouvoir modifier un élément de la messe, il faut d'abord que ce ne soit pas un élément divin. A l'évidence, le fait de réciter ou non le Pater par l'assemblée n'est pas un élément divin. Il appartient donc bien à l'Eglise de le fixer. S'il est exact que, aux dires de saint Jérôme, Notre Seigneur lui-même a prescrit la récitation du Pater aux apôtres, celle-ci est donc un élément divin. Mais sa place précise et la façon même de le réciter restent des éléments humains.
Concernant les éléments humains, Pie XII dit qu'ils peuvent être modifier à trois conditions : il faut que ce changement réponde aux nécessités des âmes, aux nécessités du temps et ait reçu une approbation ecclésiastique. Voyons si, dans le cas de la récitation du Pater par l'assemblée, ces trois conditions sont satisfaites.
• Nécessité pour les fidèles et le culte
Quelle est la nécessité dans ce cas ? Force est de constater qu'elle n'apparaît pas clairement. En effet, les raisons qui ont conduit tout au long des siècles à une récitation du Pater par le prêtre seul n'ont pas disparu. Si la récitation par les fidèles constitue un progrès, celui-ci doit être clairement justifié. "Le devoir de se justifier n'est pas du côté de la tradition, mais toujours de celui du changement", notait pertinemment le professeur Spaemann à Fongombault. Cette justification a-t-elle été donnée ?
Sans obligatoirement répondre à une nécessité, tout changement doit au moins apporter un progrès pour les fidèles et pour la messe. C'est toujours ainsi que les papes ont agi, en particulier saint Pie X et Pie XII qui ont profondément fait évoluer le rit romain. Dans Mediator Dei, ce dernier enseigne :
Le culte ... s'enrichit de nouveaux rites, de nouvelles cérémonies et de nouvelles formules, toujours dans le but "que nous tirions enseignement de ces signes extérieurs, que nous prenions conscience de nos progrès et que nous nous stimulions fortement à les poursuivre, car une plus haute efficacité sera le fruit de dispositions plus ferventes".
Quel enseignement pouvons-nous tirer d'une récitation par les fidèles plutôt que par le prêtre seul ? En quoi cela nous stimulera-t-il ? N'y a-t-il pas au contraire une perte ? Car la récitation par le prêtre seul rappelle le Christ enseignant le Pater à ses apôtres.
Une meilleure participation peut-elle justifier cette récitation ? La participation des fidèles a été parfaitement définie par Pie XII dans Mediator Dei. Elle doit être avant tout intérieure. Quant à la participation extérieure qui est nécessaire malgré tout, elle peut s'exprimer de bien d'autres façons que par la récitation du Pater.
Existe-t-il un besoin particulier pour les fidèles de Saint François de Paule ? J'ai posé la question aux membres de la chorale, comme vous me l'aviez demandé, sans leur donner mes arguments pour ne pas fausser leur appréciation spontanée. Tous ont été unanimes pour dire qu'ils ne voyaient pas la nécessité de modifier l'habitude actuelle de Saint François de Paule. Certains ont même été plus catégoriques en affirmant que ce serait une erreur et que nous devions nous en tenir aux prescriptions du missel de 1962, comme le précise le motu proprio Ecclesia Dei.
J'ai également interrogé le président de l'association Notre-Dame de Chrétienté qui organise le pèlerinage de Chartes, ainsi que le chef du chœur grégorien de ce pèlerinage : tous deux m'ont fait des réponses identiques.
Il paraît donc bien difficile de conclure qu'il y a une réelle nécessité aujourd'hui de faire réciter le Pater par les fidèles.
• Approbation de la hiérarchie ecclésiastique
Si malgré tout cette nécessité existait, cette récitation du Pater a-t-elle été autorisée ? Là encore, il faut constater que non. Le motu proprio Ecclesia Dei autorise l'usage exclusif du missel de 1962.
On devra partout respecter les dispositions intérieures de tous ceux qui se sentent liés à la tradition liturgique latine, et cela par une application large et généreuse des directives données en leur temps par le Siège apostolique pour l'usage du missel romain selon l'édition typique de 1962.
Or la récitation du Pater par l'assemblée ne figure pas dans l'Ordo de 1962. Il n'apparaît que dans l'Ordo de 1965. Et à ma connaissance, aucune autorité ecclésiastique n'a donné une consigne particulière pour autoriser la récitation du Pater par les fidèles dans le rite de 1962. D'ailleurs, le motu proprio émanant directement du Saint Père, il paraît peu probable qu'un dicastère ou un évêque modifie cette décision.
Réciter le Pater avec le rite de 1962 signifie donc prendre une certaine liberté avec la décision du pape. Or il serait désastreux qu'un changement soit interprété comme une prise de liberté vis-à-vis de son autorité : si on change, il faut que ce soit par obéissance !
A propos des communautés traditionnelles, j'ai entendu dire que certaines autorités posent la question : "Disent-ils le Notre Père ?" Cette question dénote un esprit peu catholique. Car, en gros elle signifie : désobéissent-ils aux règles du rite sur au moins un point ? Pour un fils obéissant de l'Eglise, la réponse ne peut être que négative puisque aucune autorisation n'a été donnée dans ce sens pour le rite 1962.
Il est remarquable que les deux fois où le Saint Père a été conduit à autoriser un rite autre que le rite de 1969, c'est-à-dire en 1984 et en 1988, il a demandé qu'on utilise précisément le missel de 1962. Le Saint Père aurait pu choisir le missel de 1965 : il ne l'a pas fait. C'est donc le rite de 1962 qui est autorisé et non un autre. Or cette décision du pape a à peine 15 ans ; et le Saint Père ne l'a pas modifiée. Si on n'obéit pas sur ce point, sur lequel obéira-t-on ? Sauf à avoir un ordre très précis d'un évêque ou d'un cardinal, ce qui a pu se produire à telle ou telle occasion, en temps normal, il faut s'en tenir au rite de 1962.
Je n'ignore pas que sur certains points, la messe telle qu'elle est dite à Saint François de Paule ne suit pas à la lettre les prescriptions de l'Ordo de 1962. Mais, nous avons été nombreux à apprécier que vous remettiez en vigueur certains points : le chant de tout le propre par la chorale, le fait d'ôter la chasuble pour prêcher, etc.
Ma remarque ne signifie nullement qu'il faille revenir immédiatement à une observance stricte. Je note simplement que les prêtres de l'Institut du Christ-Roi observe très scrupuleusement le rite de 1962. Quoi qu'on puisse penser de cette rigueur, j'admire leur sens de la plus stricte obéissance aux directives du Saint Siège sur ce point.
Il n'y a donc aucune autorisation autre que celle d'utiliser le missel de 1962. En particulier, il n'y a pas d'autorisation de réciter le Pater lorsqu'on utilise ce rite. Une récitation du Pater par les fidèles serait donc contraire aux directives du pape.
• Nécessités du temps
Quand bien même il y aurait une autorisation, un tel changement répondrait-il aux nécessités du temps ? Une fois de plus, il semble que non.
Faire réciter le Pater par l'assemblée revient à accepter un point de l'Ordo de 1965, ce qui risque de conduire à accepter tous les autres. Après le Pater, on risque d'en venir à supprimer le Judica me, puis le dernier Evangile, puis à réciter certaines prières en français, s'éloignant ainsi toujours plus du rite de 1962 et reprenant le même chemin que celui qui a conduit au Nouvel Ordo. Exagération me direz-vous. Je le pense pas : n'est-ce le chemin qu'ont pris, hélas, certains membres (ou anciens membres) des communautés Ecclesia Dei ?
C'est ce que la sagesse populaire appelle la méthode des coins. Lorsque vous voulez faire éclater un tronc, vous commencez par mettre un premier coin. Après avoir rentré ce premier coin, apparemment rien n'a bougé. Puis vous en rentrez un second, puis un troisième, et ainsi de suite jusqu'au moment où le tronc explose d'un seul coup.
On voit où nous a conduit la modification de quelques détails. Il s'agissait au départ de ne changer que des détails, de restaurer "d'antiques usages" et de favoriser la participation extérieure des fidèles. Mais à l'arrivée que reste-t-il de la liturgie Romaine dans le Nouvel Ordo ? Et il n'est pas interdit de soupçonner chez ceux qui posent la question de savoir si une communauté traditionnelle dit le Pater, la volonté de l'inciter par ce biais à aller d'abord vers le rite de 1965 puis vers le Nouvel Ordo.
Certes, la récitation du Pater par les fidèles n'est pas à l'origine de la crise et il est regrettable de l'y associer. Mais qu'on le veuille ou non, cette autorisation est arrivée avec les premiers éléments à l'origine de la crise dans l'Eglise. Tant que cette crise ne sera pas réglée, la récitation de Pater sera vue comme un pas vers le Nouvel Ordo. On peut le déplorer, mais c'est un fait.
Aussi, dans le désordre actuel et dans l'ambiance de contestation permanente de l'autorité qui sévit de nos jours, tout changement, loin de constituer une amélioration, risque fort de n'augmenter que le désordre. En temps de crise il n'est pas bon de vouloir modifier quelque chose si ce n'est ce qui est à l'origine même de la crise, sous peine d'être emporté par le courant ambiant. Or celui-ci est loin de favoriser une digne liturgie catholique apte à rendre un culte agréable à Dieu et à faire naître chez les fidèles et chez les prêtres des sentiments de piété et d'adoration. Dans ses Exercices spirituels, saint Ignace donne un conseil très précieux dans ce cas : "Il importe, au temps de désolation, de ne faire aucun changement, mais de demeurer ferme et constant dans ses résolutions" (Exercices spirituels, n° 318). Il n'est pas téméraire de penser que ce conseil de vie intérieure s'applique également à la liturgie qui est l'aliment principal de notre vie intérieure.
Les nécessités du temps ne réclament donc pas un changement. Bien au contraire, elles réclament de demeurer ferme et constant et de ne rien changer pour le moment.
•III. Conclusion
Au terme de cette petite étude, on peut conclure que depuis les origines de la chrétienté, le Pater fait partie du rite de communion. Et bien que faisant partie du rite de communion, il n'a jamais été récité par l'assemblée, sauf le sed libera nos a malo. Maintenir un tel usage, ce n'est pas de l'archéologisme. L'archéologisme est un retour non fondé à une tradition abandonnée depuis longtemps. Or la récitation du Pater par le prêtre seul est une tradition continue, en vigueur dans l'Eglise depuis les origines de la chrétienté jusqu'en 1965.
Malgré tout, s'agissant d'un élément humain, un changement sur ce point est toujours possible. Mais aujourd'hui, ce changement ne répond à aucun des critères rappelés par Pie XII. La nécessité pour les fidèles n'est pas avérée. L'autorisation du pape ne permet que l'usage du missel de 1962. Et après le motu proprio de 1988, il n'y a eu aucune autorisation complémentaire pour la récitation du Pater par les fidèles. Enfin, aujourd'hui, un tel changement risquerait d'être mal interprété.
Le problème n'est pas de chanter ou non tous ensemble le Pater, c'est de fait un problème mineur en soi, mais c'est de vouloir changer un usage liturgique plus que millénaire sans raison. La Tradition n'est pas contre le changement : elle est contre le changement sans raison, contre le changement qui a pour unique but le changement. Il n'est donc pas opportun de changer quoi que ce soit en ce moment dans le rite Romain traditionnel. Le rite de 1962 en est l'ultime expression et il faut s'y tenir.
La sagesse et la prudence conduisent donc à ne pas changer cet usage à Saint François de Paule. Car non seulement cela créerait une rupture avec un usage continu dans l'Eglise ; mais il n'y a pas de nécessité pour les fidèles ; il n'y a pas d'autorisation de la hiérarchie. Et ce n'est sûrement pas le moment !
Dans ses Exercices spirituels, saint Ignace donne un autre conseil en cas de désolation : "Quoique nous ne devions jamais changer de résolutions au temps de la désolation, il est cependant très utile de nous changer courageusement nous-mêmes, je veux dire notre manière d'agir, et de la diriger tout entière contre les attaques de la désolation." Ainsi, s'il fallait modifier quelque chose à Saint François de Paule, ce serait dans le sens d'une plus grande rigueur dans l'exécution du rite de 1962, comme vous avez cherché à le faire depuis votre arrivée. Montrons notre grand respect du pape et de la hiérarchie par un strict respect des consignes données. Montrons combien nous sommes désireux de lui obéir en respectant à la lettre le rite de 1962, rite qui respecte lui-même la tradition depuis les origines de la chrétienté.
J'ai bien conscience de vous donner une réponse plus catégorique que lors de notre dernier entretien. Mais je vous dois une réponse honnête. En me documentant pour vous donner une réponse précise, je ne m'attendais pas à trouver des textes aussi clairs sur ce point. Cela dit, je vous répète que je ne suis qu'un modeste laïc et que je suis prêt à amender mon jugement si vous m'apportez des éléments contradictoires.
Je vous prie d'agréer, Monsieur l'abbé, mon profond respect.
In Christo Rege.
Yves de Lassus





