Art, liturgie
et chant grégorien ![]()
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Nous nous efforçons à longueur d'année de défendre et propager le vrai et le bien. Notre ami, Philippe Bévillard, maître de chœur et pratiquant le chant grégorien depuis plus de quinze ans, aborde ici la question du beau, plus spécialement dans la liturgie et le chant grégorien. Son étude est reprise du bulletin «Tu es Petrus» (n° 31, juillet-août 1993), de la Fraternité saint Pierre, dans lequel il avait été d'abord publié. Nous remercions vivement le directeur de «Tu est Petrus» de nous autoriser à le reproduire.

«On ne s'étonnera pas que, des trois transcendantaux : du Bien, du Vrai et du Beau... les deux premiers atteignent la divine réalité, mais le troisième seul est le signe tangible du divin, ou plutôt de Dieu. Réciproquement, je le crains, l'indifférence de tant de chrétiens occidentaux, plus que jamais aujourd'hui, à ce reflet de sa présence qui fait sa gloire, trahit la retombée du Dieu vivant à un divin abstrait, voire au seul humain trop humain...» Louis Bouyer[1]
Le sujet est vaste en étendue et en profondeur, et des centaines de livres ne l'ont pas épuisé. Mon propos ne sera donc que de partager très modestement avec vous quelques réflexions sur la beauté dans la liturgie à propos du chant grégorien. Acteur au sein de la liturgie depuis quinze ans, je suis étonné, non pas tellement par notre si évidente inculture en ces domaines, que par notre incapacité à répondre sérieusement aux deux questions suivantes :
Pourquoi consacrer du temps et de l'énergie à soigner une liturgie solennelle
dont la majorité des fidèles ne profitera qu'aux grandes fêtes ?
Quelle est la nature profonde du chant grégorien et son rôle dans la liturgie ?
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Les réponses sont importantes : pour nous-mêmes avant tout, car le temps manque et nous devons gérer nos priorités; pour nos proches à qui nous devons la charité de partager certaines inestimables richesses; et peut-être pour 1'Eglise si ce n'est pas présomptueux de le penser. Ma conviction profonde est qu'il y a là des valeurs fondamentales, importantes pour le salut de beaucoup, qu'il faut préserver et développer. Si c'est exact, il faut à ces questions d'autres réponses que l'appel à la «sensibilité», ou aux classiques arguments d'autorité tous largement foulés aux pieds depuis quelques décennies, qu'ils proviennent des évêques, du concile ou des papes. Pour former un chef de chœur grégorien, il faut compter en effet des centaines et des centaines d'heures de travail, et - dans l'environnement peu favorable actuel - cela ne s'envisage pas sérieusement sans de bonnes raisons capables de soutenir l'effort au fil des années.
APPRENDRE A VOIR, A ÉCOUTER... A CONTEMPLER
Pour découvrir ces raisons et en acquérir une profonde conviction, je vous propose d'aller progressivement d'une réalité : l'art qui agit sur nous dune manière quelque peu mystérieuse, à une autre réalité, proche de la première mais transcendante : le chant grégorien dont la monodie brave l'usure des siècles, forte du soutien constant de l'Eglise. Au passage nous nous remémorons la nature et les exigences de la Sainte liturgie pour comprendre la mission du chant grégorien que Dom Gajard[2] résumait ainsi :
«Nous faire rentrer au-dedans de nous, non pour nous analyser, mais pour y trouver Celui qui y habite, pourparler, converser, vivre avec Lui dans l'intime cœur à cœur. »[3].
Un bel héritage dilapidé
Auparavant, remémorons-nous ce qui s'est passé depuis le début du siècle. Il y a exactement quatre vingt dix ans, un saint pape, animé d'une grande charité pour les humbles fidèles que nous sommes, avait dit à ses ministres : «Je veux que mon peuple prie sur de la beauté»[4]. Faire prier le peuple n'est déjà pas une mince affaire, en plus sur de la beauté. ..! Mais qu'est-ce que la beauté...?
Afin qu'il n'y ait pas d'équivoque, le même pape, quelques semaines plus tard, promulgua avec «force de loi» : la beauté dont il s'agit est avant tout «le chant grégorien, le plus parfait modèle de la musique sacrée», puis la « polyphonie classique... spécialement celle de l'école romaine qui au XVIe siècle atteignit l'apogée de sa perfection... », et enfin «la musique plus moderne, à condition qu'elle ne contienne rien de profane»[5].
Avec le soutien des papes suivants, un fabuleux travail a été accompli en constitution de maîtrises, éditions de livres, création d'instituts, etc... Et des centaines de prêtres, de religieuses, de laïcs ont été formés aux techniques de la musique sacrée. Malgré tous ces efforts, le travail de plus d'un demi-siècle a été balayé par la tempête, une technique remplaçant l'autre dans une indifférence presque totale. Avec le recul, il n'est pas trop difficile d'en trouver les raisons. Chanter, jouer ou écouter de la musique sacrée sans comprendre sa nature et sa mission, c'est passer à côté de l'essentiel auquel l'art doit nous conduire. «Il faut apprendre à voir», disait Ingres, il faut apprendre aussi à écouter.
En lisant les textes officiels, en posant la question aux prêtres formés à cette époque, on découvre avec étonnement que personne n'a songé à leur ouvrir l'âme à cette clé de la liturgie qu'est la beauté[6]. Si l'on l'avait fait, cela aurait permis d'éviter quantité de guerres de tranchées entre clergé et maîtres de chapelle, qui ont bien souvent été obligés de collaborer sans se comprendre[7].
Mais à nouveau posons-nous la question : Qu'est-ce que le beau?
Nous ne pouvons ignorer le beau
Nous savons et nous reconnaissons sans difficulté que nous sommes faits pour le vrai et le bien, et nos maîtres nous ont appris à raisonner pour comprendre, tenter d'atteindre le vrai, et à mobiliser notre cœur pour aimer.
Par contre, nous sommes une grande majorité à n'avoir appris que peu de chose sur le beau, de telle sorte qu'il nous apparaît souvent comme un peu superflu, utile pour occuper agréablement nos moments de détente, simple plaisir esthétique.
Et si pourtant, nombre d'entre nous, avions besoin du «beau» pour atteindre le «vrai» et le «bien» !
Et si c'était même le plus grand nombre!. . .
Il y a deux mille ans, Quelqu'un nous l'a suggéré : Quelqu'un, Jésus-Christ Notre Seigneur, «S'est servi presque exclusivement de l ‘art», en particulier de ce «modèle de l'art» que sont les paraboles[8], pour que tous - petits et grands, ignorants ou savants - nous ayons l'âme touchée par le vrai et le bien qu'il venait nous révéler, sans autre effort que celui d'ouvrir notre cœur. Pensez à la parabole du trésor caché dans un champ : si nous savons en écouter les résonnances, ne suscite-t-elle pas en nous le désir de tout vendre, nous aussi, pour acheter ce champ?
Pensez à celle, si belle, du festin de noces auquel sont conviés tous les clochards, dont nous faisons partie ; à celle du semeur, et encore à celle de l'Enfant prodigue, merveilleusement illustrée par Rembrandt... C'est bien ce qu'enseigne saint Grégoire de Nysse, appelé le
«Père des Pères»[9] : « Si on révèle à l'enfant (et ne devons-nous pas tous devenir comme des enfants?), la grâce de l'ineffable beauté, il s'élèvera vers le bien, non par crainte ou nécessité, mais par envie, par désir, car la révélation de la beauté engendre le désir[10]. »
Le langage de l'art
Écoutons les grands, les vrais artistes (...). Ces «experts» de la beauté nous disent que leurs œuvres parlent du vrai... de l'essentiel des choses, de ce qui est au-delà des apparences et des modifications superficielles de l'instant[11], et cela, selon leur vocation propre, dans la langue la plus synthétique qui soit, la parabole de l'art, celle dont ils ont reçu le don (peinture, sculpture, poésie, musique et architecture)[12].
Ce vrai, cet essentiel des choses, cet être, pour reprendre le vocabulaire d'Henri Charlier, ce sera par exemple «la très simple, naturelle, forte et digne sérénité» des paysans de Louis Le Nain[13], la «ferme détermination, calme mais poignante» de la «Petite danseuse de quatorze ans» de Degas. Ce sera encore «l'intimité» entre Dieu et nous de la petite chapelle romane de Germigny-les-Prés[14], ou «la majesté» de N.S. Jésus-Christ, Roi des nations, de la cathédrale de Paris. Ce sera le «dépouillement» du monastère cistercien de Sénanque[15], ou le «bonheur lumineux» du gothique flamboyant de l'église de Brou[16]. Ce sera encore «la très profonde méditation sur l'amour» du «Connais-moi» de Marie Noël, que tous les couples devraient apprendre par cœur et se réciter souvent. Ce sera «la bonne nouvelle de la nativité» se déversant à flots dans le cœur de nos enfants à l'écoute de «La pastorale des santons de Provence» d'Yvan Audouard, etc... Plus précisément encore, écoutons chanter ces quatre vers de Péguy dans nos cœurs de chrétiens français :
«J'aime l'église là : d'un geste elle porte
Sa prière de pierre ascendante et solide.
Pierre de bâtisse et de vaillance forte,
S'appuyant ici-bas pour monter plus solide.»

Toute la chrétienté y tient : les bâtisseurs, vibrant de foi au point d'alléger la pierre et de la tendre vers le ciel; le village que l'on devine rassemblé autour de l'église; et l'amour de chacun pour cette église, cœur du village. Enfin je vous propose une expérience toute simple : vous écoutez le «Christus factus est pro nobis» d'A. Bruckner, en suivant le texte dans votre missel au Jeudi Saint. Après le dernier accord dune méditation musicale de quatre minutes sur les derniers mots de ce graduel «le Nom qui est au-dessus de tout nom», vous serez poussés à vous mettre à genoux et à adorer. C'est ce qu'un livre didactique de deux cents pages, un exposé discursif de deux heures auront beaucoup de mal à réaliser : le contact direct très puissant avec le vrai et le bien, miracle de l'art!
Un apprentissage nécessaire
Il faut bien évidemment apprendre à distinguer entre les œuvres d'art, pour ne conserver que les meilleures. Outre que tous les artistes ne sont pas uniformément doués pour parler le langage de l'art et que la technique de certains est par trop déficiente, tous n'ont pas le cœur assez grand pour communiquer un vrai et bon message.
Il n'est pas trop difficile par exemple d'apprendre à voir le Guernica de Picasso, mais son message, ce scandale de la souffrance infligée à des innocents par une force aveugle, est communiqué dans un contexte révolutionnaire et chargé d'introduire à ce contexte. C'est un message bien pauvre, à comparer avec celui de Fra Angelico dans le «Massacre des Innocents» des «Scènes de la vie du Christ» où sous une autre forme, le message est le même, mais transcendé par le contexte évangélique où il veut nous introduire.
Dans le domaine de la musique, entre le «Requiem» de G. Fauré (1888)[17] et celui de E. Berlioz (1837), il n'y a pas que des différences de techniques de composition et de styles. Grâce à la pureté de ses lignes mélodiques au service du texte liturgique, Fauré, renonçant aux violents contrastes du romantisme, nous invite à prier notre douleur d'une façon discrète, calme et retenue. Berlioz n'est que théâtral, trop pour ne pas être un peu sacrilège en faisant passer la liturgie au second plan![18]... Diversité des genres, variété des formes, hiérarchie des «êtres» dont les artistes, ces «grands illuminés de la terre»[19] nous parlent.
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Ouvrir son cœur à la contemplation
Cependant tout n'est pas objectif dans notre relation avec l'art. Ce qui est subjectif, ce n'est pas le beau lui-même, mais notre capacité à ouvrir notre cœur au message, à entrer en résonance avec telle ou telle forme de beau. L'art est un langage un peu mystérieux. Nul besoin de concepts, de mots difficiles à comprendre, ou d'avoir une nature particulièrement sensible.
«Ecoute du cœur», «ouverture du cœur», nous recommande le Père Bro, pour un contact direct avec le vrai et le bien par le beau. Ce point est capital pour bien saisir le lien fondamental entre «beauté», «liturgie», et «chant grégorien».
Prenons par exemple un tableau peu connu d'un peintre dont la notoriété n'est pas universelle: «La vache bien gardée», d'Edouard Debat-Ponsan[20]. L'œil est tout de suite accroché : cette œuvre a quelque chose à nous dire, et une résonance s'établit aussitôt entre le peintre et nous. Nous pouvons passer en disant «Tiens c'est plaisant!», c'est-à-dire ne pas aller chercher plus loin que le plaisir esthétique de l'œil séduit par l'harmonie. Ou bien nous choisissons de nous mettre à son écoute. Nous percevons alors trois messages : le parfait équilibre de nos paysages de France, baignés de cette douce lumière que l'on ne trouve que là ; l'harmonie profonde de l'homme et de la nature telle que notre époque en a perdu le sens ; et la délicatesse extrême d'un amour naissant, que l'on perçoit dans le regard net et franc du garçon qui se retourne, et dans le léger sourire de la jeune fille acceptant l'hommage. C'est cela «ouvrir son cœur», c'est-à-dire écouter en s'imposant le silence intérieur, en évacuant les a priori, et enfin en arrêtant ne serait-ce qu'un court instant notre machine cérébrale à comparer, soupeser, juger...
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Ecoutons A. de Saint-Exupéry :
«- Adieu, dit le renard. Voici mon secret. Il est très simple : on ne voit bien qu'avec le cœur. L'essentiel est invisible pour les yeux. - L'essentiel est invisible pour les yeux, répéta le petit prince, afin de se souvenir»[21]...
Et le père Bro d'intituler son article de la France catholique : «Les yeux du cœur».
Ecoutons enfin l'abbé V.A. Berto exhorter les anciens du «Foyer N.D. de Joie» de Pontcallec :
«On entendra la voix des pierres, des sculptures, des verrières qui nous disent : "Ce n'est pas pour nous que nous sommes belles, c'est pour le Seigneur Dieu. Prends notre beauté; prends, prends donc, nous n'en sommes pas jalouses, nous en sommes prodigues; embellis-toi d'y baigner, fais-toi un beau cœur pour Dieu. Et agrandis-toi... Fais comme nous, élance vers Dieu ton cœur appesanti, dilate pour tes frères ton cœur rétréci".»[22].
Si nous sommes convaincus que le domaine de l'art, du «beau» est important, nous accepterons facilement de faire les efforts nécessaires pour apprendre à voir et à écouter. Avons-nous d'ailleurs le choix? Le beau est un attribut de l'Etre, de Dieu lui-même. Qui veut Le connaître et L'aimer ne peut passer outre! Nous ne pouvons pas en faire l'économie, pas plus que du vrai et du bien !
Nous pouvons d'ailleurs nous demander si ce n'est pas parce que le beau touche à l'essence de la création, image de Dieu, et donc parce qu'il tente une approche directe de Dieu Lui-même, souvent inconsciente, à travers sa création, qu'il est un peu mystérieux, difficile à saisir, comprendre, enseigner, et communiquer.
En effet si l'art nous parle de l'Etre, notre nature limitée et gauchie par le péché, aura besoin de la grâce de Dieu pour s'ouvrir aussi largement qu'il le faut. Je crois enfin profondément que les arts sont des langages créés et utilisés par Dieu pour nous révéler la plénitude de Sa Beauté, et que c'est parce que 1'Eglise en était convaincue qu'elle a de tous temps modelé sa liturgie en les utilisant tous, non comme un habillage esthétique un peu superflu, mais en tant qu'acteurs au service de la grâce de Dieu.
LA LITURGIE
Les premières œuvres d'art d'une civilisation naissante ont toujours eu pour objet le sacré et les grandes questions métaphysiques; en particulier la musique a de tous temps été mise au service du culte. C'est un signe que le langage du beau est un puissant moyen de nous mettre en relation avec le vrai qui est au delà des mots. La Sainte liturgie ne déroge pas à la règle, au contraire elle utilise tous les arts[23].
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Ecoutons un de ces grands spécialistes que sont les disciples de saint Benoît : «La liturgie est elle-même un chant de sagesse et d'amour... Monde mystérieux où les gestes et les mots composent une harmonie divine, comme un écho affaibli des cantiques de la cité céleste... Ce bruissement d'art et de poésie que la liturgie fait monter jusqu'au trône de Dieu... Univers de figures et de symboles...Union nuptiale du Christ et de son Eglise»[24].
La Sainte liturgie possède ainsi toutes les caractéristiques de l'œuvre d'art. Elle est expression de l'essentiel, du vrai, du juste. Elle est simple et la qualité de sa forme en fait une parabole accessible aux humbles comme aux savants. Elle est une synthèse qui, par le choix des moyens les plus directs et les plus puissants, nous introduit presque instantanément au contact du «vrai/beau/bien», grâce à la mise en harmonie de la nature et de la surnature : liturgie du Saint-Sacrifice de la messe et contemplation tout au long du jour : contemplation des vérités surnaturelles tout au long de l'année liturgique; rythme des liturgies au fil de notre vie terrestre et éternelle contemplation.
La liturgie : une œuvre d'art vécue
Admirons au passage l'harmonie vraie, belle, d'une simple messe non chantée célébrée dans une petite chapelle en présence de quelques dizaines de fidèles, merveille d'équilibre patinée par les siècles, effet de 1' «accomplissement des rites religieux avec ordre, bienséance et dignité»[25]. Mais cette beauté n'est pas gratuite, elle s'évanouit si elle n'est pas l'expression de l'attitude intérieure de chacun des acteurs : prêtre[26], servant, fidèles.
De la même manière, les liturgies solennelles de nos paroisses seront à la mesure de la profondeur de notre foi. Nous devons être les artistes à qui le Corps mystique du Christ confie la réalisation de l'écrin dans lequel se célèbrera sa liturgie. Cela se vérifie pour toute œuvre d'art dont la vitalité du message dépend de la conviction, de la «foi», de l'artiste : vibration subtile du «Noli me tangere» de Fra Angelico ou de l'introït «Dominus dixit ad me» de Noël, vibration puissante des «Marchands chassés du temple» du Greco ou de l'introït «Exsurge» de la Sexagésime.

J'ai sous les yeux une magnifique photographie du pantocrator de la cathédrale de Céfalu (Sicile). Le contempler donne la paix de la certitude tant cette «beauté» est Vérité, et pénètre le cœur qui ne peut que largement s'ouvrir. A l'inverse, parfois sevrés de belle liturgie, ou même pire, accrochés au dossier de la chaise de notre voisin, résistant à la tentation de fuir le sacrilège d'une liturgie pleine de vanité, nous nous surprenons à rêver aux somptueuses liturgies orientales. Absurdité! L'exotisme ne peut être un remède à la perte de nos propres valeurs ; mais source de réflexion cependant, pouvant permettre de corriger certains excès d'intellectualisme et de verbiages !
L'harmonie et le rythme
Venons-en à la messe dominicale solennelle.
Peut-on la qualifier de véritable œuvre d'art ? A Fontgombault, à Solesmes, par exemple, il n'y a pas à hésiter, la réponse est oui, sans aucune réserve. Mais dans notre paroisse, dont l'église n'a pas vraiment ce caractère, où le service d'autel est souvent un peu improvisé, et la chorale maigrichonne, la réponse est moins évidente.
Et pourtant, d'une part la liturgie, disions-nous, possède en elle-même tout ce qui est nécessaire pour être cette œuvre d'art apte à ouvrir les cœurs, d'autre part l'Eglise nous laisse une grande liberté de mise en œuvre. Encore faut-il en user avec prudence et compétence car il n'est pas si facile de collaborer au grand mystère de la Sainte liturgie.
A l'instar du chef d'orchestre, il nous faudra porter toute notre attention sur les deux secrets de la création dune œuvre d'art : le rythme, à savoir ce qui se rapporte à l'enchaînement des divers événements de la cérémonie; et l'harmonie, c'est-à-dire la qualité des relations des autres composants de la liturgie entre elles (en se limitant évidemment à ce qui est de la responsabilité propre du liturgiste). Harmonie et rythme sans lesquels il ne peut y avoir d'œuvre d'art.

Ecoutons Auguste Rodin : «Les cathédrales imposent le sentiment de la confiance, de l'assurance, de la paix; comment? Par l'harmonie». Et plus loin : «L'âme de l'art gothique est dans les déclinaisons... des ombres et des lumières qui donnent le rythme à l'édifice tout entier et le contraint à vivre»[27].
L'ornementation du sanctuaire, le service d'autel, les lectures, les chants, l'orgue, etc..., toutes ces composantes doivent être en harmonie les unes avec les autres, et avec le temps liturgique, dans un constant souci d'unité. Ceci consistera par exemple à préférer Clérambault à Widor après la consécration, à travailler la symétrie des mouvements des servants, à ne pas chanter un motet à la Sainte Vierge pendant l'offertoire, à accorder dans la mesure du possible la couleur des bouquets à celle des ornements du prêtre, à adapter le rythme du cantique au rythme du moment de la cérémonie prévu pour lui, etc...
Vincent d'Indy nous souffle la définition du rythme la mieux adaptée à notre sujet : «L'ordre et lu proportion dans l'espace et dans le temps»[28], tel que chaque événement s'insère exactement à sa place, prolonge naturellement ce qui précède, introduit souplement la suite. L'œuvre est alors unifiée par l'équilibre entre les diverses phases du mouvement (élan, développement, épanouissement, détente, posé), et par les justes proportions des mouvements entre eux.
La liturgie doit être ainsi rythmée de telle sorte que, selon le schéma défini par 1'Eglise dès l'origine, sa tension interne croisse progressivement jusqu'au sommet que constitue la consécration pour ensuite, après que le cœur se soit largement ouvert à l'amour infini de son Sauveur, s'intérioriser jusqu'au plus profond de l'âme et s'achever en contemplation, source de l'action.
Tout ce qui contribue à cette unité rythmique est bon, tout ce qui la perturbe est mauvais.

L'apostolat liturgique
Ainsi deux préoccupations très fréquentes du clergé trouvent leurs réponses : l'une, la participation active des fidèles, en l'intégrant - autant et pas plus qu'il ne faut - dans l'ordonnancement général; l'autre, la longueur des cérémonies, en éliminant toute rupture de rythme.
Un chant, une lecture, une cérémonie, ne paraissent longs que lorsque l'ennui, la fatigue, s'insèrent insidieusement - c'est-à-dire quand il y a arrêt du mouvement. Alors le grand rythme liturgique ne domine plus le rythme vital interne de chacun. Notre pouls, notre souffle, «tout ce qui rend manifeste en nous l'écoulement matériel de notre vie, c'est-à-dire la mesure régulière, diminue généralement la puissance de suggestion spirituelle»[29] et nous nous ennuyons, nous percevons notre fatigue.
Un sermon trop long ou trop compliqué sera cause d'une perte d'attention, d'un retour en masse des préoccupations familiales ou professionnelles qui cassera le rythme.
De même l'attente du prêtre avant la préface ou avant la post-communion pour cause de chant ou d'orgue constitue une faute.
Enfin, nous pouvons assimiler à une rupture de rythme un alléluia ou un graduel chantés sans expression, c'est-à-dire ternes ou ennuyeux.
Un vrai doute m'assaille en écrivant ces lignes. Se trouvera-t-il suffisamment de curés de paroisse assez conscients de la difficulté de cette tâche et de leur propre incompétence, pour accepter de la déléguer, sous leur contrôle, à une personne ayant l'autorité et la culture nécessaire à la création de l'œuvre d'art liturgique ?
L'enjeu est d'importance car de nombreux fidèles n'ont pas d'autres contacts réguliers avec l'Église que la messe du dimanche et des grandes fêtes. Pour ce faire il y faut la conviction des responsables, la formation au «beau» et à l'«art liturgique» des futurs prêtres, et la nomination de Maîtres de l'ordonnancement de la liturgie.
Le maître de l'ordonnancement de la liturgie, non spécialiste lui-même, muni d'un complément de formation sur les rites, entouré par exemple d'un membre du clergé, du responsable des clercs, de la personne chargée de l'ornementation de l'autel, de l'organiste, du chef de chœur, d'un ou deux fidèles, aura la charge de faire que chaque liturgie solennelle soit une œuvre d'art.
C'est alors, mais pas avant, que maître de chœur, chanteurs, organiste, clercs, pourront se prévaloir en vérité des paroles de S.S. Pie XII, et parler d'apostolat liturgique[30].
LE CHANT GRÉGORIEN ![]()
La parole a un rôle extrêmement important dans la liturgie. Avec Romano Guardini[31], nous distinguons : la parole de la révélation issue des textes bibliques, utilisée pour enseigner, et donc réservée au clergé (Epitre et Evangile); la parole support de la prière et confiée à la schola (Introït, Graduel, Trait, Alleluia, Offertoire et Communion); et enfin la parole de supplication ou de louange chantée par toute l'assemblée (Kyrie, Agnus Dei, Gloria, Sanctus, Séquence, Hymne).
«La parole doit passer par l'oreille pour entrer dans le cœur, précise-t-il, et non pas par les yeux... A la lecture, la parole se dessèche... La parole doit, du livre saint, parvenir jusqu'aux lèvres, résonner dans l'espace, être entendue par des oreilles attentives et accueillie dans des cœurs ouverts»[32].
Prier sur de la beauté
Dieu nous a fait don du beau pour aider nos cœurs à s'ouvrir. Au contact de la Parole sacrée, clamée et écoutée avec foi, des âmes très saintes, au cœur tout disponible, ont ainsi perçu le beau et le bon en même temps et même avant le vrai, et se sont mises à prier en chantant.
Ce ne sont pas de vains mots : écoutez un jour, dans la pénombre dune abbatiale, les fils de Notre-Dame dire bonsoir à leur Mère en chantant le Salve Regina solennel, et vous comprendrez!
Dans les premiers temps, 1'Eglise a simplement suivi les schémas de la psalmodie et des récitatifs de la synagogue puis - faisant preuve d'une extraordinaire liberté créatrice - elle s'en est affranchie et nous a laissé son riche chant grégorien. A partir du VIII-IXe siècle, à côté de la monodie grégorienne, prend place une polyphonie aux accords très simples et peu nombreux. Puis au fil du temps, elle découvre les richesses de l'harmonie, pour aboutir à la musique un peu plus complexe de notre siècle.
Chose admirable, l'Eglise a toujours accueilli, encouragé et soutenu les créations de son époque. Reconnaître ainsi que la «forme» du beau
peut changer au fil du temps est faire preuve d'une grande sagesse. Il n'y a pas en effet de «forme musicale» plus catholique qu'une autre, toutes sont à même d'aider à prier. Mais elles ne sont pas toujours, loin de là, utilisées par les compositeurs, et/ou les exécutants dans ce but et donnent naissance souvent à des musiques insignifiantes, perturbatrices, ou dangereuses. Tout dépend, comme nous l'avons dit, du contenu du message porté par l'œuvre et de sa vitalité dans le cœur de l'artiste.
Dans la maison de Dieu, tout un chacun peut aimer prier avec le soutien des œuvres de Sauguet, Duruflé, Langlais, Caplet, Fauré, Couperin, Lalande, Mauduit, Goudimel, Lassus, des Prez, Dufay, Machaut, etc.[33] ou du chant grégorien. L'Eglise nous dit en effet avec une très étonnante constance de douze ou treize siècles, que le chant grégorien est porteur de valeurs irremplaçables, et qu'il faut aider les fidèles à le comprendre et à en bénéficier : la « prière chantée de l'Eglise», nous dit Dom Gajard[34]; «Ce précieux trésor du chant sacré grégorien», enseigne S.S. Pie XII[35].
Au cœur du culte public et solennel où «Jésus-Christ est célébrant», le chant grégorien vient doucement et fermement frapper à la porte des âmes, y introduisant les mots ciselés au cours des siècles par l'amour des enfants de Dieu. Il les anime, leur donne la forme de vie voulue par l'Eglise, insistant sur tel ou tel, développant un aspect, et appelant à la contemplation d'un autre. Ecoutez l'introït de Pâques, le «Resurrexit»[36], et goûtez cette joie toute intérieure de l'âme qui prie en redisant les paroles de Notre Seigneur. Elle a peur que ce ne soit qu'un rêve et son chant est très doux, délicat plein de tendresse. Il demande une exécution légère (et non pas le martèlement lourd que l'on entend parfois).
Continuez par le graduel «Huec dies» et l'alléluia «Puscha nostrurn» et vibrez à l'unisson de la joie sans contrainte. Terminez par la communion «Puschu nostrum», toute imprégnée de paix.
Notons au passage que le sentiment de joie ne vient pas de la mélodie, qui ne peut par elle-même exprimer de sentiment, ni joie, ni tristesse. Elle vient de la fête elle-même et des textes choisis par 1'Eglise pour la célébrer. Le message de la musique est celui de l'attitude que l'Eglise nous suggère de prendre : contemplation étonnée, en mineur, dans l'introït; extériorisation, très libre, presque dansante, dans un mélange mineur majeur, du graduel; exubérance en majeur dans l'alléluia; retour à la contemplation sereine de la communion.
Il n'est plus question de lecture d'un texte froid et sec dans un missel. Le chant grégorien non seulement nous épargnera une grande partie de l'effort intellectuel d'interprétation de textes sacrés parfois obscurs sortis de leur contexte biblique, mais par le beau fera pénétrer doucement, sans peine, cette Parole qui nourrira notre âme toujours avide de Vrai.
Un chant sans soin est sans beauté
Imaginons que nous quittions l'une de ces abbatiales célèbres où tout un chacun peut expérimenter ce que nous avons développé : Fontgombault, Solesmes, Argentan, Randol, Kergonan, Jouques, Triors, etc. Malgré toute l'indulgence dont nous faisons habituellement preuve vis-à-vis de nous-mêmes, il y a de bonnes chances pour que revenus dans nos paroisses, nous soyons déçus par la médiocrité de nos chants. La déception est normale car on ne peut comparer les amateurs que nous sommes aux «professionnels».
Par contre la médiocrité ne l'est pas. Nos chants doivent avoir un minimum de qualité pour pouvoir prendre place dans la liturgie.
«Si le chant n'apporte pas à l'office plus de vie spirituelle, qu'il se taise», disait J. Samson[37].
Trois conditions sont nécessaires qui découlent de tout ce que nous avons vu :
a) que la forme du chant soit aussi soignée que le peuvent les artisans que nous sommes ;
b) que l'ensemble de la liturgie soit harmonieuse et bien rythmée, c'est-à-dire bien ordonnancée ;
c) que le chant reçoive du chœur et de l'assemblée, ce surplus d'âme qui le spiritualisera.
Commençons par la troisième : foi et vitalité spirituelle. Entre l'œuvre d'art et nous, avons-nous dit, une résonance s'établit par laquelle le message de l'artiste pénètre notre cœur, notre âme. Ce message anime l'œuvre de la propre vie de l'artiste. Il ne s'agit pas d'une image mais bien d'une réelle tension interne, d'une énergie vitale, placée au cœur de la matière dont l'œuvre est faite : regardez Fra Angelico, Degas, la Sainte Chapelle, écoutez «Daphnis et Cloé» de Ravel ! En ce qui nous concerne pour posséder cette vie interne, notre chant ne manquerait-il pas de cette conviction profonde, vécue, que les moines et les moniales tirent de la méditation des textes sacrés ? Il ne faut pas chercher longtemps, par exemple, pour trouver des disques de chant grégorien enregistrés par des groupes professionnels qui ne délivrent que l'ennui en guise de message, et ceci malgré une grande qualité technique d'exécution. A l'inverse, écoutez la première pièce du disque «Audifilia» d'Argentan[38], le très connu «Gaudens gaudebo», vous comprendrez ce que «courant vital», «tension interne» veulent dire.
La seconde condition, relative au bon ordonnancement de la liturgie, a été suffisamment développée dans la seconde partie de cet exposé.
Revenons à la première condition, la forme du chant doit être soignée :
«Sol est Sol, disait encore J. Samson, et pour que Sol produise l'effet de Sol, il faut que Sol soit Sol. Pour que Sol soit Sol, il ne suffit pas que le musicien ait écrit Sol
sur la portée, que le chanteur ait lu ou prononcé Sol. Il faut que dans la bouche du chanteur, Sol soit avec Do dans le rapport Sol-Do. Sol ne produira l'effet de Sol que si ce rapport est respecté. Hors cela, Sol n'agit pas l'acte de Sol. Son acte est inutile et vain»[39].
Ce que J. Samson dit si bien au sujet de l'intervalle mélodique, nous pourrions le transposer mot pour mot pour les durées relatives des notes les unes par rapport aux autres, pour leurs intensités respectives, et enfin pour la qualité du timbre de chacune des syllabes : mélodie, durée, intensité, timbre, voilà ce dont le chant grégorien est fait. C'est tout simple, encore faut-il que ce soit bien fait! Toute imprécision dans l'un quelconque de ces domaines nuira à la qualité de l'œuvre d'art chantée et à l'ensemble de la liturgie, ce qui ne veut pas dire qu'il faille rechercher un perfectionnisme sclérosant.
Nous pourrions en dire tout autant du chant polyphonique.
Seulement le chant grégorien, privé de l'effet de l'harmonie, est comme une dentelle privée du chatoiement de la couleur : celle-ci ne peut prétendre être une œuvre d'art que si sa «forme», son point de broderie est parfait. Sans un niveau de qualité suffisant dans la forme d'exécution, l'art inscrit dans l'œuvre se dissous... et le message se perd. La connaissance du répertoire, la justesse des intervalles, la précision des durées, l'intelligibilité du texte, voici les axes de travail. C'est alors que, coiffant le tout, nourri par chacune de ces composantes, le rythme animera l'œuvre, et par ses élans et ses repos, ses tensions et ses détentes, traduira son énergie vitale interne capable de pénétrer les cœurs. Liturgie et chant grégorien se limitent à l'essentiel de l'essentiel, et s'effacent en laissant Dieu agir.
Ne nous lassons pas de contempler avec le «Dominus dixit ad me», de supplier avec le «Reminiscere» ou l'offertoire «Domine Jesus Christe», de nous émerveiller avec l'alléluia «In die Resurrectionis», enfin de nous réjouir avec le «Gaudens gaudebo».
Chant grégorien : art et prière
Le chant grégorien est essentiellement verbal, respectueux de la valeur des mots, totalement adapté à son objet. A la différence de la prière mentale ou de sa cousine la prière lue, il est exprimé, signifié, porteur de la «Parole». Au-delà de la prière lue qui demande un effort pour être entendue, le chant grégorien, module la parole pour qu'en quelque sorte elle soit saisie par le cœur. Pour que les mots sonnent clair, sa musique se prive des richesses de l'harmonie.
Le chant grégorien n'est donc pas une ébauche destinée à être enrichie. Il est Parole verbale modulée, c'est-à-dire essentiellement monodique. Alors, à moins qu'il ne soit nécessaire de cacher certaines déficiences, évitons de lui «coller» un accompagnement qui, quoiqu'on fasse ne lui ira pas mieux qu'un costume trois pièces, aussi bien coupé soit-il, à une statue grecque (au contraire «serrons» les demi-tons, ce qu'un organiste ne peut faire!). Evitons aussi le chant en commun des voix féminines et des voix masculines, chemin de la sécurité, de la facilité, de la pauvreté harmonique.
Cette prière verbale modulée est de la musique. C'est même une musique très pure. Saturés des bruits agressifs de la vie mécanique d'aujourd'hui, ou de ce qui jaillit des multiples radios, télévisions, ou autres «walkmans», nous pourrions même parler de «pureté» musicale. De la musique, elle en a toutes les caractéristiques à l'exception des riches harmonies des accords et des timbres. Cela la rend un peu ascétique, c'est vrai ! Mais quelles richesses par ailleurs dans la liberté de son rythme et l'infinie variété de sa modalité. La liberté du rythme ne signifie absolument pas «liberté de faire n'importe quoi» !
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La musique est à la base un phénomène physique, et la musique vocale en particulier. Elle exige évidemment et avant tout de bien connaître la mélodie et de chanter juste. Ensuite, il lui faut être charpentée, c'est-à-dire posséder de bons points d'appui, et des articulations bien placées et souples, au service du mouvement d'ensemble, et, croyez-moi, cela ne s'invente pas!
Ceci est vrai pour toute œuvre d'art quelle qu'elle soit, mais c'est peut-être plus évident pour les arts de mouvement - musique, danse, poésie, architecture et sculpture - qui pour être porteurs de beauté, doivent être structurés, et posséder une armature, un rythme capables de porter les élans et les repos du mouvement. La cathédrale de Chartres en est un lumineux exemple!

C'est là un aspect essentiel de la technique du chant grégorien, sa première difficulté majeure. Non rythmé, il sera mou, fade, ennuyeux. Trop mécaniquement rythmé, il sera anguleux, agressif, perturbant, insignifiant[40].
La modalité est la seconde difficulté. Autant nous avons défini le rythme comme un facteur d'ordre au sein du mouvement mélodique, autant la modalité est facteur d'ordre au sein du dessein mélodique. C'est un sujet difficile qui dépasse notre propos.
Sans aller dans le détail de ces questions rythmiques et modales qui doivent faire l'objet entre autres de la préoccupation constante des chefs de chœur, peut-on dire que le chant grégorien est difficile pour le choriste ? Cela dépend du point de vue auquel on se place. La réponse est oui, si on considère que l'apprentissage est long, le temps que l'on peut y consacrer réduit, et les chefs de chœur compétents peu nombreux. Mais la réponse est non, se former au chant grégorien n'est pas difficile, si nous avons compris la mission de ce chant et la nécessité d'y consacrer le temps qu'il faut, si nous l'abordons avec humilité, et enfin si nous nous adressons aux structures de formation qui ont fait leurs preuves[41]. La gloire de Dieu, l'ouverture des cœurs à la Parole de Dieu, valent bien cet effort!
Notre maître ès chant grégorien, Dom Gajard que nous citions au début, n'a pas, à notre connaissance, expliqué ce qu'est la «beauté», car il avait trouvé l'indicible beauté de Dieu. En évoquant toutefois très souvent le «Chant grégorien - Art et prière», il nous a montré le chemin.
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Philippe Bévillard
[1] Avant-propos de En quête de la Sagesse, éd. du Cloître, 1980
[2] Maître de chœur de l'abbaye Saint Pierre de Solesmes, de 1914 à 1971
[3] Les plus belles mélodies grégoriennes, Solesmes, 1985, p.9
[4] S.S. Pie X à Camille Bellaigne, octobre 1903
[5] Motu proprio, S.S. Pie X, 22 novembre 1903
[6] Je dispose d'un peu moins dune centaine de livres et de brochures sur le chant grégorien et la musique sacrée. Ils parlent d'histoire, de technique, de liturgie, de méthodes d'interprétations, de méthodes pédagogiques, etc... Tous sont très prolixes en conseils divers. On y trouve un nombre considérable de fois les mots «beau» et «art». Cependant, à part celui des frères A. et H. Charlier, aucun ne dit ce qu'est la beauté, ni en quoi le chant grégorien est un art
[7] Voici ce que recommande le synode de 1985 : <<Que les futurs prêtres apprennent par la pratique la vie liturgique et qu'ils connaissent bien la théorie de la liturgie». Avec ces seules recommandations en provenance des plus hautes autorités, nous les laïcs, nous ne bénéficierons dans le meilleur des cas que de savants sermons sur la liturgie et de messes intellectuelles sans beauté
[8] «La parabole va droit à l'essentiel... elle est le modèle de l'art». Henri Charlier. L'Art et la Pensée, éd. DMM, 1972, p. 20
[9] Première homélie sur le Cantique des cantiques, éd. Migne, 1992
[10] Ce fut la preoccupation constante de l'abbé Berto, fondateur du Foyer Notre-Dame de Joie de Pontcallec, et celle du père Revet, fondateur du Village d'enfants de Riaumont, pour que leurs petits enfants déjà profondément blessés par la vie, soient « éduqués dans de la beauté»
[11] «Le développement de la connaissance chez l'homme, qu'elle soit philosophique ou de tout autre ordre, nous montre qu'il a en lui la possibilité de correspondre avec ce qui existe, avec ce qui est ». Abbé Denis Coiffet, Tu es Petrus, no28129 de janvier-avril, article « La vertu théologale de Foi». N'est-ce pas d'ailleurs pour échapper à ces contraintes du réel que certains artistes ont choisi le langage plus libre mais subjectif de l'abstrait?
[12] Précisons que nous ne parlons pas dans ces pages des arts dits abstraits, qui sortent de notre sujet, c'est-à-dire de ceux qui ne recherchent que l'harmonie des couleurs, vitraux non figuratifs par exemple, des formes, ou des sons, telle que la musique purement instrumentale
[13] «Les paysans devant leur maison». «Paysans dans la campagne». «Famille de paysans dans un intérieur ». «La charrette». «Repas de paysans». «Un maréchal dans sa forge». «Le bénédicité».
[14] Germigny-des-Près, Eglise carolingienne des environs de Saint-Benoît-sur-Loire
[15] Sénanque, abbaye cistercienne des environs de Gordes, Vaucluse : église de la fin du XIIe siècle
[16] Brou, quartier de Bourg-en-Bresse, Ain. Église construite entre 1513 et 1532
[17] Préférer le «Petit Requiem» de 1888/1889, B sa version «de concert» de 1900
[18] Un exercice intéressant peut être de prolonger l'expérience avec les Requiem de Mozart, Gilles, Lalande, Michael Haydn, Chérubini, Gounod, Litz, Duruflé, etc...
[19] Père Bernard Bro (O.P.), auteur de « La beauté sauvera le monde », Editions du Cerf
[20] 1890, musée des Beaux-arts, Pau
[21] Le petit prince, chap. XXI. Et encore : «- Les hommes de chez toi, dit le petit prince, cultivent cinq mille roses dans un même jardin... et ils n'y trouvent pas ce qu'ils cherchent . . . - Ils ne le trouvent pas, répondis-je... - Et cependant ce qu'ils cherchent pourrait être trouvé dans une seule rose ou un peu d'eau... - Bien sûr, répondis-je. Et le petit prince ajouta : - Mais les yeux sont aveugles. Il faut chercher avec le cœur. » Chapitre XXV
[22] Lettre du 27 avril 1968, Nouvelles éditions latines, 1989
[23] «La liturgie de l'Église qui est le modèle et l'aboutissement de tous les arts», Henri Charlier, L'art et la pensée, éd. DMM, 1972, p. 90
[24] La sainte liturgie, par un moine bénédictin, éd. Sainte Madeleine
[25] Encyclique Mediator Dei et hominum, S.S. Pie XII, 20 novembre 1947, éd. B.P. p. 73
[26] Telle que «le prêtre s'y efface à la limite de l‘anonymat "impersonnalisant" son mode propre humain d'agir...», Abbé Gouyaud, Tu es Petrus, novembre-décembre 1991
[27] Auguste Rodin, Les cathédrales de France, éd. Jean de Bonnot, 1983, p. 1 et 12
[28] Cité par René Dumesnil, Le rythme musical, Cd. Ressources, Honoré Champion, 1979, p.12
[29] Henri Charlier, L'art et lu pensée, p. 116
[30]«En effet tous ceux qui composent de la musique suivant leur talent artistique, ou la dirigent, ou encore l'exécutent... tous ceux-là exercent incontestablement, bien que d'une autre et différente manière, un véritable et authentique apostolat... ils sont non seulement des artistes et des maîtres ès arts, mais encore des ministres de Notre-Seigneur Jésus-Christ et des collaborateurs dans l'apostolat...», Lettre encyclique sur la musique sacrée, 25 décembre 1955, 5 20
[31] Lu Messe, éditions du Cerf, 1957 chap. XIII à XVI inclus
[32] Ibidem, p. 87.
[33] Il n'est pas indifférent à nos cœurs de Français que la musique de nos églises ait été nourrie de notre sol, ait jailli sous la forme qui convient à notre peuple. Citons encore Auguste Rodin : «Le goût a régné, autrefois dans notre pays : il faut redevenir Français! L'initiation à la beauté gothique, c'est l'initiation à la vérité de notre race, de nos paysages... », Les cathédrales de France, p. 12
[34] Les plus belles mélodies grégoriennes, p.10
[35] Lettre encyclique sur la musique sacrée, 25 décembre 1955, 8 20
[36] Disque de Fontgombault, référence : AM 7606
[37] On n'arrête pas l'homme qui chante, J. Samson, éd. du Cerf, 1977, p. 86
[38] Abbaye Notre-Dame d'Argentan, B.P. 8. 61201 Argentan, réf. : AMKD 107/39103
[39] Joseph Samson, ibidem, p. 87
[40] Insignifiant car la musique, hachée en petits morceaux, parfois note à note, découpe les mots et les dénature
[41] «Schola Saint Grégoire». École de musique sacrée, 26 rue Paul Ligneul, 72000 Le Mans. Pour savoir chanter correctement, à partir de dispositions moyennes, compter deux ans de cours par correspondance, ou par cours oral hebdomadaire. Ajouter deux années pour pouvoir prétendre diriger un chœur. Une cinquième année permet d'obtenir le diplôme de Maître de chœur





